Christianisme et modernité

19-08 at 2:32 (Apologétique, Crise de l'Eglise, Encyclopédie, Heurs et malheurs, Hispanophilie, Lectures, Pensées détachées, Philosophie, Théologie) (, , , , , , , , , , )

« Tout est chrétien, même l’erreur. Ce n’est pas un paradoxe. Le génie du christianisme est si universel, si pénétrant, si radical qu’il imprègne toutes choses. Depuis la naissance du Christ, il n’est rien dans l’homme qui ne soit affecté d’un coefficient religieux. Toute vérité a désormais un aspect religieux. Toute déviation de la vérité, tout sophisme, toute aberration ont une tonalité religieuse. Il n’y a plus d’autre possibilité pour l’erreur de se manifester que sous forme d’hérésie.

C’est là un mystère, un très grand mystère. Mais sans lui l’histoire de l’humanité après le Christ est rigoureusement inintelligible. Sans lui, elle n’est plus, selon le mot terrible de Shakespeare, qu’une histoire de fou, pleine de bruit et de fureur, racontée par un idiot. Si l’histoire a un sens, même dans ses désordres et dans ses chutes, ce sens ne peut être que chrétien. Chaque fois que nous tentons d’aller au fond des choses en matière historique, nous touchons du doigt la présence irréductible et ubiquitaire du christianisme sous sa forme orthodoxe ou sous sa forme hérétique. L’histoire universelle n’a qu’un seul axe le Christ.

Sur le plan social en particulier, tout désordre, tout détraquement s’est toujours traduit depuis le Christ sous forme d’hérésie. Au moyen àge, il n’est point d’attaque contre l’ordre social qui ne soit en même temps une hérésie chrétienne. Le cas des Albigeois est typique à cet égard. Celui du protestantisme à l’aube des temps modernes ne l’est pas moins. Quant à la Révolution française, nul n’a mieux aperçu que Michelet son caractère hérétique. Il l’a exprimé dans une phrase lapidaire « La Révolution continue le christianisme, elle le contredit. Elle en est à la fois l’héritière et l’adversaire »

C’est la définition même de l’hérésie qui sort du sein du christianisme pour le combattre. Comme l’écrivait, voici longtemps, Maritain, « les idées révolutionnaires sont des corruptions d’idées chrétiennes » et « un ferment divin corrompu ne peut être qu’un agent de subversion d’une puissance incalculable. »

Marcel De Corte –  In : La libre Belgique, du 13/XII/1952.

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« Mes opinions et les vôtres sont à peu près de tout point identiques. Ni vous ni moi n’avons aucune espérance. Dieu a fait la chair pour la pourriture, et le couteau pour la chair pourrie. Nous touchons de la main à la plus grande catastrophe de l’histoire. Pour le moment, ce que je vois de plus clair, c’est la barbarie de l’Europe et sa dépopulation avant peu. La terre par où a passé la civilisation philosophique, sera maudite; elle sera la terre de la corruption et du sang. Ensuite viendra… ce qui doit venir.
Jamais je n’ai eu ni foi ni confiance dans l’action politique des bons catholiques. Tous leurs efforts pour réformer la société par le moyen des institutions publiques, c’est-à-dire par le moyen des assemblées  et des gouvernements, seront perpétuellement inutiles.
Les sociétés ne sont pas ce qu’elles sont à cause des gouvernements et des assemblées : les assemblées et les gouvernements sont ce qu’ils sont à cause des sociétés. Il serait nécessaire par conséquent de suivre un système contraire : il serait nécessaire de changer la société, et ensuite de se servir de celle même société pour produire un changement analogue dans ses institutions.
Il est tard pour cela comme pour tout. Désormais la seule chose qui reste, c’est de sauver les âmes en les nourrissant, pour le jour de la tribulation, du pain des forts. »

Juan Donoso-Cortes – In : Où allons-nous ?, de Mgr Gaume, 1844.

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C’est parce que l’esprit de la modernité est l’héritier hérétique du Christianisme qu’on ne s’en débarassera pas par autre chose que le Christianisme orthodoxe. Le Christianisme est ici l’antidote, et c’est le seul. C’est là aussi une des raisons pour lesquels c’est la société qui doit changer avant les institutions. Car le Christianisme n’est pas une enième religion sociale, mais elle s’adresse aux personnes qui composent la société. Qu’il y ait des chrétiens, et il y aura une société chrétienne. C’est alors que le Christianisme reprendra ses droits, que ces cortèges monstres de religiosité dégénérée que sont nos idéologies modernes disparaitront. Car le chrétien ne saurait adorer l’oeuvre de ses mains.

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L’homme de la Renaissance

16-05 at 3:05 (Heurs et malheurs, Histoire, Lectures, Philosophie, Théologie) (, , , , )

Afin de clarifier à nouveau ce que j’abordais ici et , voici un petit extrait d’un auteur déjà cité sur ce blog, Marcel de Corte.

Un thomiste parle :

« Certes l’homme de la Renaissance reste un croyant, mais sa croyance se coupe de toutes les spéculations qu’il élabore concernant l’univers, se referme sur elle-même et brise tous les rapports que le Moyen Age avait noués fermement entre la philosophie, domaine de la preuve, et la théologie, domaine de la Révélation. Comme l’écrivait Le Pogge au sujet de son ami Laurent Valla, ce dernier « blâme la physique d’Aristote, détruit la religion, professe des idées hérétiques, méprise la Bible. Et n’a t-il pas professé que la religion chrétienne ne repose pas sur des preuves, mais sur la croyance qui serait supérieure à toute preuve ! » On le voit par cette citation typique : la Renaissance rompt avec Aristote et avec la théologie chrétienne traditionnelle.

Les deux cassures sont parallèles et se retrouvent, à des degrés divers, dans tous les esprits de l’époque. L’homme de la Renaissance ne considère pas le monde comme un cosmos créé et racheté par Dieu. Il se place désormais hors de ce monde qu’il n’aborde plus que sous sa dimension purement mondaine.

Ne soyons pas ici dupes des métaphores qu’on emploie très souvent lorsque l’on parle de la Renaissance. Les historiens et les philosophes nous affirment que la Renaissance a substitué l’anthropocentrisme au théocentrisme médiéval. L’image du centre est assez fausse. En fait, celle du cercle convient beaucoup mieux : pour l’homme médiéval, le cycle du réel va de Dieu comme principe à Dieu comme fin en passant par les êtres finis, naturels et surnaturels. Cet accord circulaire est maintenant brisé. L’homme se trouve à l’extérieur du cycle de la réalité. Il n’est plus un être-dans-le-monde, mais un être-hors-du-monde, situé en face d’un monde dépouillé de la profondeur naturelle qu’avait explorée l’aristotélisme et de la profondeur surnaturelle que lui avait communiqué le christianisme. Le monde de la Renaissance est un monde dénaturalisé et désacralisé. Il n’y a plus en ce monde de principe vital comme l’estimait Aristote. Il n’y a plus en ce monde, le ferment de la grâce, comme le croyait Saint Paul. Le monde est maintenant un monde nu, désenchanté. On ne cherchera plus dans le monde les traces de l’intelligence divine qui l’a créé, ni les cheminements de l’amour divin qui l’a racheté. Le monde ne peut plus être qu’un objet de conquête pour l’homme qui se situe en face de lui comme le maître en face de l’esclave ou comme l’artiste en face de la matière qu’il modèle.

Un tel changement de conception aura pour conséquence immédiate de substituer aux philosophes et aux théologiens, aux contemplatifs du Moyen Age, les hommes pratiques, les artistes, les artisans, les guerriers, les conquérants, bref, les techniciens. Et comme il faut, pour s’emparer du monde et lui imprimer une forme, en connaître la résistance et la malléabilité, il faudra du même coup en déceler les lignes de force, exactement comme si le monde était une machine à construire. Le monde n’est plus désormais un organisme comme le pensait Aristote, mais un mécanisme d’où toute idée de cause est exclue, où il n’y a plus que des phénomènes qui se succèdent et dont les antécédents et les conséquents révèlent leur invariabilité à l’observation. Ainsi que le souligne Emile Bréhier, la conception nouvelle du monde « est une conception qu’on réalise plutôt qu’on ne la pense ». L’homme de la Renaissance, dont Machiavel analyse le comportement, est le premier homme faustien : im Anfang war die Tat ! On peut même dire qu’il est le premier homme de type marxiste, s’il est vrai qu’il n’agit plus, selon le prophète du communisme, de connaître le monde, mais de le changer.

[…]

Ce n’est pas que Machiavel soit un athée au sens moderne du mot. Il reste attaché à la foi traditionnelle, mais celle-ci n’a plus la possibilité de s’incarner dans le monde nouveau qu’il découvre. Il rédigera aussi bien une exhortation à la pénitence ou un discours moral -c’est le titre d’une de ses proses- qu’un règlement pour une société de plaisir -c’en est un autre. Il mourra dans le giron de l’Eglise. Son fils, Pietro Machiavel, écrit à Francesco Nellio, avocat florentin à Pise, le 22 juin 1524, ces lignes sèches : « il s’est laissé confesser par frère Matteo, qui lui a tenu compagnie jusqu’à sa mort ». C’est tout. Machiavel meurt, fidèle à une institution. Rien de plus. Il n’est pas un mécréant, un négateur, un ennemi du christianisme. Il ne mine pas la foi comme le pense Abel Lefranc de Rabelais. Il vit dans deux mondes différents, séparés par des cloisons étanches. La connaissance humaine n’est plus plus pour lui intégrée à la foi chrétienne et la foi chrétienne ne s’appuie plus vitalement sur la connaissance humaine du monde. Il pratique, comme les averroïstes de son temps, la doctrine de la double vérité : la vérité religieuse et la vérité profane, indépendantes l’une de l’autre. Son attitude est fidéiste : credo quia absurdum, et non pas credo ut intelligam. La raison et l’expérience ne le conduisent plus au seuil du mystère surnaturel. Celui-ci ne prolonge plus les recherches de la raison et de l’expérience. Ce sont deux modes de connaissance compartimentés. le vrai monde terrestre est celui de l’action. Le monde céleste est celui de la foi irrationnelle, sentimentale, affective, englobée dans les institutions et les rites de l’Eglise ; Machiavel les adopte tous deux, sans plus découvrir leur lien, comme la plupart de ses contemporains. Les deux mondes sont dissonants, et Machiavel s’en accommode, exactement comme le font ailleurs un Montaigne, un Hobbes, et tant d’autres ».

Marcel De Corte, L’homme contre lui même.

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