Aristote et les autres

21-05 at 1:00 (Encyclopédie, Heurs et malheurs, Philosophie) (, , , , , , , , )

Felix qui potuit rerum cognoscere causas.

Virgile, Géorgiques, II, 489.

Les humanistes n’ont pas manqué de critiquer Aristote et de poursuivre de leur haine l’auteur de l’Organon, de Ramus à Nizzoli. Ainsi lorsque Francis Bacon entreprend de substituer son Novum Organum à l’Organon d’Aristote, il ne manque pas de ne pas se distinguer. Au delà de la critique de la logique aristotélicienne, les philosophes phares de la Renaissance ont une tendance à se prendre pour des génies dont le talent serait tel qu’il leur permettrait de se passer des fruits de la sagesse antérieure à la leur. Là encore, Bacon n’est pas l’exception qui confirme la règle. Il n’y a guère que Pythagore, Démocrite et Empédocle (dont les oeuvres sont perdues) qu’il loue ; Platon, Aristote, et les scolastiques sont assimilés à des bavards, des rêveurs, et leur travaux sont considérés comme néant. Mais si l’insulte est chose aisée, il est plus difficile de critiquer, et plus encore, de proposer mieux. Joseph de Maistre, dans un opuscule assez connu, son Examen de la philosophie de Bacon, a montré comment Bacon s’il a proposé de se passer du syllogisme, n’a pas réussi en fait à s’en passer, et comment il n’a pas inventé l’induction, que les Anciens connaissaient avant lui. De son côté, pour citer une autorité contemporaine, Jules Barthélemy Saint Hilaire montrait lui aussi, dans un ouvrage fameux, De la logique d’Aristote, ce malgré son amour pour l’esprit de la Renaissance, que tous les efforts des logiciens depuis Ramus, revenaient en fait à réintégrer sous une autre forme, ce dont ils prétendaient se passer, à savoir l’essentiel de la logique aristotélique, comme on disait alors. On aurait donc grand peine à trouver quelque caractère nouveau à cette induction baconienne qui se veut inductione vera, et il semble que Bacon lui-même le savait au moins vaguement. Si l’on veut saisir ce qui l’opposait vraiment à Aristote c’est la conception de la science que se font ces deux auteurs qu’il faut sonder.

La science telle que la conçoivent les Anciens en général et Aristote en particulier, n’a pas grand chose à voir avec la notion moderne de science. La science par excellence pour Aristote est la philosophie, et dans la philosophie, la métaphysique, tandis que pour les modernes, il n’y a de science que les sciences expérimentales, les autres matières étant associées à la rêverie, ouvre de l’imagination davantage que de la raison. Pourquoi cette supériorité de la métaphysique sur les autres sciences ? Parce que les causes secondes, objet de la philosophie, sont contenues en germe dans les causes premières, objets de la métaphysique. La philosophie est donc bien la fin de la connaissance humaine, amour de la sagesse. De plus, les principes des sciences, principes seconds, sont dépendants des principes premiers de la connaissance, principes de la philosophie.C’est pourquoi saint Thomas, dans le Prooemium de son commentaire de la Métaphysique d’Aristote, dit que la philosophie est scientia rectrix. Il ne s’agit pas d’entendre cette domination de la philosophie à la façon dont l’entend Descartes. Il n’y a pas besoin d’être métaphysicien pour être biologiste ou physicien ; et d’autre part, la philosophie n’a pas la capacité d’établir à la place de telle ou telle science, les résultats que celle-ci a vocation exclusive à fournir. De la dignité et de l’accroissement des sciences propose des vues différentes. Bacon s’y attache à distinguer la philosophia prima de la metaphysica. La philosophia prima devient le réceptacle des axiomes des sciences, Et la metaphysica dont l’objet est la forme, au sens baconien du terme (qui n’a pas grand chose à voir avec le sens aristotélicien du même mot, et marque un retour au matérialisme présocratique), devient alors une partie de la philosophie naturelle. Le positivisme qu’élaborera plus tard un Auguste Comte (qui ne manquera d’ailleurs pas de payer son tribu à F. Bacon) ne présente pas une structure fondamentalement différente, de la même façon, les sciences sapientiales y sont écrasées par les sciences expérimentales, et n’ont vis à vis de ces dernières, qu’une fonction sommaire marquant leur situation d’infériorité. (La théologie est à part de cette classification. Bacon lui réserve bien le titre d’aromate qui conserve les sciences, mais il agit comme si elle n’était qu’une rêverie, comme l’a bien vu J. de Maistre.)

La théorie baconienne fait procéder toute connaissance de l’expérience, et à cet égard, Bacon mérite bien l’infâme titre de Père de l’Empirisme. A l’inverse de la méthode d’Aristote, qui procède du général au particulier (Phys, I, 1, 184 a 24), l’induction baconienne permet de passer du particulier au général. C’est là l’échelle ascendante, dont parle Degérando, suivie de l’échelle descendante, qui retourne vers la nature à partir des axiomes obtenus (Nov.Org., I, 105). Il n’appartenait pas à Bacon de développer toutes les implications qu’une telle méthode suppose, dans les autres domaines de la philosophie, mais ses suiveurs, Hobbes et Locke s’en chargèrent, et ainsi renaquit le sensualisme. Le sensualisme en effet, n’est pas été inventé par les modernes, il est une régression, un retour à l’enfance de la philosophie. Pour s’en rendre compte, il convient de relire quelques passages de l’oeuvre d’Aristote, qui s’il fut un grand philosophe, portat aussi occasionellement la tunique d’un historien de la philosophie.

Dans son traité De l’âme et dans sa Métaphysique, Aristote discute des théories de la connaissance des anciens, en particulier d’Empédocle, que Bacon admire. Le Stagirite reproche à son prédecesseur d’avoir cru en l’identité de la sensation et de l’intellection. « Or, écrit-il, comme l’opinion veut que penser et avoir quelque chose à l’esprit, c’est comme avoir une certaine sensation, puisque dans les deux cas, l’âme discerne et connaît quelque chose de la réalité. Pour leur part, les Anciens prétendent aussi qu’avoir une chose à l’esprit et avoir une sensation, c’est la même chose. Comme Empédocle l’a dit : « car au gré de ce qui se présente, croît le génie humain » (De An, III, 3, 427 a 19-24). Cette constatation est répétée au livre Gamma de la Métaphysique, qui associe Démocrite et Parménide à Empédocle. Il ressort de là que le sensualisme n’est pas une nouveauté, comme nous l’annoncions plus haut. Dans le péripatétisme, connaître les causes ne peut se faire que par la raison, puisque comme le dit Aristote « nous pensons qu’aucune des sensations n’est sagesse ; pourtant ce sont elles par excellence, les connaissances des choses singulières, mais sur aucun sujet elles ne disent le pourquoi, par exemple, pourquoi le feu est chaud, mais elles disent seulement qu’il est chaud » (Méta, A, 981, 10-13). A l’examen de ces passages dans leurs contextes, nous pouvons réfuter une erreur de Tommaso Campanella qui prétendait que cette position qu’Aristote développe le mettait en contradiction avec lui-même. En fait, il apparaît que cette position n’est pas une contradiction, qu’elle repose au contraire sur une des armatures les plus essentielles du système aristotélicien, l’unité du sujet connaissant. (Notons au passage que Saint Thomas dans le Prooemium de son Commentaire de la Métaphysique d’Aristote, fait le lien entre la doctrine de l’origine des connaissances et le rang de la philosopie dans la hiérachie des sciences.) Cet exemple vérifie la généralité qui dit que les humanistes se sont montrés productifs contre l’aristotélisme, mais qu’en revanche, il ne s’en est pas trouvé beaucoup qui aient compris le véritable sens de la doctrine qu’ils discutaient.

Bacon n’a pas été lui-même sensualiste, dans la mesure où il ne s’est jamais posé la question sous cet angle. Aveuglé par l’idée de ce qu’il croyait inventer, il n’a pas su élaborer un système complet. Mais il se montre très proche des positivistes, qui refusent de concevoir que les sciences s’occupent des causes, et souhaitent qu’elle se cantonne à la seule étude des lois. Ce vocabulaire est étranger à Bacon, mais on aperçoit le même esprit, moins assuré que sous la plume de Comte, lorsqu’on le lit qui s’asseoit sur le vocabulaire aristotélicien pour lui substituer le sien, de manière à dés-ontologiser le réel sur lequel l’expérience s’applique (Nov.Org., I, 15 et surtout, I, 63). Il est bien le premier scientiste moderne, qui anticipe la furie positiviste, attend de la science le pouvoir, et dans le même temps, ne la fait pas progresser d’un pouce, comme on l’a fait remarquer bien des fois avec raison, de Joseph de Maistre à Emile Meyerson.

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16 commentaires

  1. Lapinos said,

    Pour prendre Joseph de Maistre au sérieux, alors qu’il dit presque autant de conneries que Diderot, si ce n’est plus, il faut sacrément manquer de recul.

    Joseph de Maistre n’est un polémiste qui veut se farcir Voltaire et passe pour ça par des distorsions historiques et théologiques hénaurmes. Même Léon Bloy qui avait tendance à lui faire confiance a fini par se rendre compte et constater quel mauvais vin il avait bu.
    C’est ici même il me semble que vous avez cité l’assertion idiote de J. de Maistre comme quoi le catholicisme est une religion où la parole est privilégiée, quelque chose dans ce goût-là, qui prouve que de Maistre n’a même pas lu les Evangiles attentivement.

    Le problème de Bacon est beaucoup trop compliqué, il faudrait partir d’un cas beaucoup plus simple comme le caractère satanique de la théologie de Jean Guitton.
    Ou que vous m’expliquiez ce que le pape actuel a retenu du péripatétisme de Thomas d’Aquin, vu que les philosophes athées que Joseph Ratzinger invoque à l’appui de sa théologie (Horkheimer, Adorno, Popper), sont radicalement opposés à la science d’Aristote qui, quoi que vous disiez, est un bien un savant qui explique comme Bacon avec précision les causes de tel ou tel phénomène sublunaire et n’hésite pas à préciser Parménide ou Zénon sur des points scientifiques d’une extrême précision (si précis que Descartes qui est un des véritables fondateurs de l’empirisme et non Bacon comme wikipédia le prétend, Descartes n’a rien pigé à ce qu’Aristote pouvait vouloir dire avec ses problèmes de roue et de cercle.)

    Partez d’un point précis au lieu de balancer vos amalgames hâtifs. La musique est bien un point de différence essentiel entre Platon et Aristote (« La poésie, c’est le mensonge. »), point sur lequel Platon lui-même est trop grec pour ne pas s’interroger étant donné le lien qu’établit la mythologie grecque entre la musique et les passions.

  2. La voix dans le desert said,

    « Pour prendre Joseph de Maistre au sérieux, alors qu’il dit presque autant de conneries que Diderot, si ce n’est plus, il faut sacrément manquer de recul. »

    Précisons tout de même que Diderot est dans votre camp, derrière la morne bannière de Bacon.

    Joseph de Maistre n’est un polémiste qui veut se farcir Voltaire et passe pour ça par des distorsions historiques et théologiques hénaurmes. Même Léon Bloy qui avait tendance à lui faire confiance a fini par se rendre compte et constater quel mauvais vin il avait bu.

    Réduire de Maistre à un simple polémiste, c’est ça qui est hénaurme. Mais je sais qu’il est inutile de tenter de vous expliquer ses mérites, vous ne comprendriez pas. Disons seulement que lui, il a lu l’œuvre intégrale de Bacon, ce qui n’est sans doute pas votre cas. Bref.

    « C’est ici même il me semble que vous avez cité l’assertion idiote de J. de Maistre comme quoi le catholicisme est une religion où la parole est privilégiée, quelque chose dans ce goût-là, qui prouve que de Maistre n’a même pas lu les Evangiles attentivement. »

    J’ai discuté ici de l’importance de la tradition orale, et cité Joseph de Maistre, il est vrai. Mais je n’ai pas cité ce passage précis où il discute la supériorité de l’oral sur l’écrit, qui aurait pu nuire à la clarté de mon propos. A part ça, vous l’avez trouvé dans quel évangile, la thèse inverse de celle de de Maistre ?

    « Le problème de Bacon est beaucoup trop compliqué, il faudrait partir d’un cas beaucoup plus simple comme le caractère satanique de la théologie de Jean Guitton. »

    Cette façon de prendre son interlocuteur pour un con (trop compliqué pour lui, le sujet), tout en esquivant la critique (alors que c’est vous-même qui m’avez entretenu de Bacon sur des tas de fils), cette double insolence est véritablement votre empreinte. Ca pavoise sacrément, ca écrit des journaux de guerre, mais ça n’est pas capable d’argumenter, et ça se défile dès que l’affrontement s’annonce. L’armée rouge n’est plus ce qu’elle était !

    « Ou que vous m’expliquiez ce que le pape actuel a retenu du péripatétisme de Thomas d’Aquin, vu que les philosophes athées que Joseph Ratzinger invoque à l’appui de sa théologie (Horkheimer, Adorno, Popper), sont radicalement opposés à la science d’Aristote qui, quoi que vous disiez, est un bien un savant qui explique comme Bacon avec précision les causes de tel ou tel phénomène sublunaire et n’hésite pas à préciser Parménide ou Zénon sur des points scientifiques d’une extrême précision (si précis que Descartes qui est un des véritables fondateurs de l’empirisme et non Bacon comme wikipédia le prétend, Descartes n’a rien pigé à ce qu’Aristote pouvait vouloir dire avec ses problèmes de roue et de cercle.) »

    Pour pouvoir distinguer l’influence précise de l’aristotélisme dans la philosophie du pape, il faudrait avoir lu toute son œuvre, ce qui n’est pas mon cas, bien que je ne sois pas en reste. Mais ça n’aurait pas grand intérêt dans la discussion qui nous occupe, vu que vous ne semblez pas comprendre que citer un philosophe ou même s’appuyer en partie sur lui ne fait pas du pape son disciple.
    Je n’ai jamais dit qu’Aristote n’était pas un savant. En revanche, Bacon je suis déjà plus mitigé, voyez. Une chose est de faire de la (mauvaise) philosophie comme lui, et autre chose d’être un scientifique. Mais je ne refuse pas de discuter. Trouvez donc une découverte qu’on lui doit, ou une partie de ses travaux scientifiques qui a permis de faire progresser la science a posteriori, je m’inclinerai sans mal.
    Il ne suffit pas d’affirmer bêtement que Bacon n’est pas un empiriste, il faut le prouver, et qui plus est lorsqu’on commente un article qui établit le contraire avec quelques références. Car il n‘y a pas que wikipédia qui affirme que Bacon est le père de l‘empirisme, mais tout le monde d‘un peu sérieux, qui a un peu lu les bouquins nécessaires à cet effet. (Descartes père de l’Empirisme, là on se marre carrément. Vous ne savez vraiment plus quoi dire ?).

    « Partez d’un point précis au lieu de balancer vos amalgames hâtifs. »

    Partons donc d’un point précis. La conception baconienne de la science, par exemple. Ou celle d’Aristote, de saint Thomas, la théorie de la connaissance d’Aristote… Ces points sont abordés dans l’article ci-dessus, sans avoir le moins du monde épuisé le sujet. J’attends que vous quittiez le terrain de la réthorique pour celui de la disputatio, sans grand espoir il est vrai.

    « La musique est bien un point de différence essentiel entre Platon et Aristote (”La poésie, c’est le mensonge.”), point sur lequel Platon lui-même est trop grec pour ne pas s’interroger étant donné le lien qu’établit la mythologie grecque entre la musique et les passions. »

    On attend la référence d’où est extrait ce « la poésie c’est le mensonge », qui ressemble à un des slogans que vous balancez sur votre blog, plutôt qu’à la conclusion sentencieuse d’un traité d’Aristote.

  3. Lapinos said,

    Je ne vous prends pas pour un con ; simplement une bonne partie des commentateurs universitaires officiels, disons de ces trente dernières années, posent l’équation Aristote = Platon. Au passage j’observe une tendance similaire de certains universitaires à effacer l’opposition radicale entre Marx et Hegel (Balibar, Althusser, Derrida). C’est la caractéristique de la science laïque de tout ordonner à partir de ses propres préjugés.
    Or de mon point de vue, Aristote a évolué vers un point de vue radicalement opposé à Platon et Socrate, un point de vue beaucoup plus proche de la science de Parménide. Pour être encore plus précis : Aristote est capable de comprendre Parménide et Zénon et de les critiquer. Ce n’est pas du tout le cas de Platon.

    Donc c’est un problème avant tout historique et très complexe, que Marx n’a pas lui-même élucidé complètement, que celui de la position d’Aristote qu’on verra isolé comme Marx en pleine période de décadence si on tient Aristote pour un savant et non un philosophe.

    Ce que François Bacon reproche aux moines scolastiques et à la Grèce de Socrate et Platon, c’est d’être des philosophes et non des savants ; c’est exactement le même reproche que Marx fait à la philosophie allemande, d’être enfermée dans de vaines spéculations.
    Un détail historique supplémentaire ne facilite pas le problème, c’est la fonction politique de Bacon dans une Angleterre où l’anglicanisme et le luthéranisme sont en train de gagner en influence, religions peu favorables à ce qu’on qualifie de manière très générale de « néoplatonisme » ; sans doute Bacon aurait-il attaqué le clergé beaucoup plus violemment qu’il ne fait si ses moindres faits et écrits n’avaient pas été surveillés d’aussi près. La protection royale ne suffit pas ; même Galilée, protégé du pape, a été lâché par celui-ci quand il a outrepassé la limite qu’on lui avait assignée.

    La science de Bacon n’a absolument pas le caractère ésotérique/algébrique de la science de Kopernik, Galilée, Descartes, Newton, Huygens, Fermat, d’Alembert, Kepler, Kopernik. Si Bacon est « empiriste », alors aucun de ceux-là ne l’est. Bacon fonde l’empirisme et il se referme après lui. Bacon ne passe JAMAIS par une preuve algébrique, car le raisonnement spéculatif est de nature syllogistique.
    « Mécaniciens, mathématiciens, médecins, alchimistes et magiciens se mêlent de pénétrer la nature (au niveau des oeuvres) ; mais tous (en l’état actuel) sans grand effort et pour un succès médiocre. » (« NO », Livre I, aphorisme n°5) Si la caractéristique de l’empirisme n’est pas de restaurer les mathématiques et la mécanique par le biais d’études balistiques, quelle est sa caractéristique ? (Il semblerait que Galilée n’a jamais mené réellement les fameuses expériences balistiques qu’il prétend à partir de la tour de Pise et que ce ne sont que des expériences théoriques ; Luther a tempêté contre l’arrivisme de Kopernik, auparavant ; et s’il y a bien un savant dont l’arrivisme est encore palpable à travers ses écrits, plus encore que Kopernik, c’est Galilée.)

    (Diderot a passé sa vie à admirer des tas d’idées complètement contradictoires, dont les théories libérales économiques débiles ; du reste même l’athéisme de Diderot n’est pas très sérieux, pas plus sérieux que le christianisme de Blaise Pascal. Diderot doit beaucoup plus à son éducation janséniste qu’on ne le dit habituellement; l’algèbre dont découle le pari débile sur Dieu de Pascal, Diderot s’en est servi bien avant Sartre pour une démonstration -similaire bien que beaucoup plus amusante-, que Dieu n’existe pas. On peut trouver un écrivain sympathique comme Diderot, sans pour autant gober ses fadaises ; en revanche Auguste Comte, pour avoir souligné la bêtise profonde des mathématiciens et la vanité de leurs jongleries, peut plus facilement être rapproché de Bacon. Mais ces mathématiciens nullibistes ne sont autres que l’équivalent dans la religion laïque que les descendants des clercs scolastiques empêtrés dans la dialectique « ad infinitum ».)

    (« Ecoutez et comprenez ! Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme ; mais ce qui sort de la bouche, voilà ce qui souille l’homme. » Matth. XV, 11 ; puis : « Mais ce qui sort de la bouche vient du coeur, et c’est là ce qui souille l’homme. Car c’est du coeur que viennent des pensées mauvaises : meurtres, adultères, fornications, vols, faux témoignages, blasphèmes. » Matth. XV, 18.
    Certes si le judaïsme est comme l’affirme BHL dans un bouquin récent « la religion de la parole », alors le christianisme est son antithèse qui se défie non seulement de la parole, mais même du langage. Il n’est d’ailleurs pas très étonnant que saint Augustin reste perplexe devant ces paroles du Sauveur.
    Il me semble qu’un rapprochement intéressant s’impose entre ce passage de Matthieu où vous constaterez si vous le lisez en entier que Jésus dissimule mal son agacement, et l’étude qu’Aristote propose de l’âme, qu’il relie étroitement au coeur.

  4. La voix dans le desert said,

    « Je ne vous prends pas pour un con ; simplement une bonne partie des commentateurs universitaires officiels, disons de ces trente dernières années, posent l’équation Aristote = Platon. »

    Pousseriez-vous cette amabilité jusqu’à nous donner les noms des universitaires officiels qui posent l’équation en question ? Je crains que non, hélas…

    « Au passage j’observe une tendance similaire de certains universitaires à effacer l’opposition radicale entre Marx et Hegel (Balibar, Althusser, Derrida). C’est la caractéristique de la science laïque de tout ordonner à partir de ses propres préjugés. Or de mon point de vue, Aristote a évolué vers un point de vue radicalement opposé à Platon et Socrate, un point de vue beaucoup plus proche de la science de Parménide. Pour être encore plus précis : Aristote est capable de comprendre Parménide et Zénon et de les critiquer. Ce n’est pas du tout le cas de Platon. »

    Alors, cette méthodologie, c’est peut-être là votre point commun avec la science laïque le plus évident. Par exemple, opposer fondamentalement Aristote à Platon -ce que vous ne réussiriez pas à faire, même en tronquant la pensée du Stagirite jusqu’à en faire un matérialisme marxiste avant l’heure, ceci dit en passant ; à jouer au petit jeu du « plus proche de », dont vous êtes coutumier, on arriverait tout aussi bien à montrer des similitudes entre Platon et Marx qu‘entre Aristote et Marx, si ce n‘est plus- est aussi faux que de poser l’équation ci-dessus.

    « Donc c’est un problème avant tout historique et très complexe, que Marx n’a pas lui-même élucidé complètement, que celui de la position d’Aristote qu’on verra isolé comme Marx en pleine période de décadence si on tient Aristote pour un savant et non un philosophe. »

    Si Marx n’a pas élucidé ce problème, Lapinos, c’est qu’il ne s’est jamais penché dessus. Combien de fois revient le nom d’Aristote dans l’œuvre entière de Marx ? Dix fois, quinze fois, sur des milliers de pages ?
    On ne peut se prétendre aristotélicien et tenir Aristote pour un savant tout en opposant le savant au philosophe. C’est le point philosophique. Et là encore, rien ne permet de dire que l’évolution de sa pensée l’aurait mené au scientisme de type positiviste. C’est le point historique. Pas moyen de sortir de là, à moins de se convertir à la Religion Dialectique, comme je le disais.

    « Ce que François Bacon reproche aux moines scolastiques et à la Grèce de Socrate et Platon, c’est d’être des philosophes et non des savants ; c’est exactement le même reproche que Marx fait à la philosophie allemande, d’être enfermée dans de vaines spéculations. »

    Bacon reproche aux grecs, aux scolastiques, etc. d’être des philosophes avant d’être des savants, et non des savants avant d’être des philosophes. Je ne suis donc pas d’accord avec votre explication. En revanche, le rapprochement Bacon – Marx n’est pas idiot, mais il faut poursuivre l’analyse, en disant que l’un comme l’autre ont beaucoup spéculé et pas du tout fait avancer les sciences physiques.

    « La science de Bacon n’a absolument pas le caractère ésotérique/algébrique de la science de Kopernik, Galilée, Descartes, Newton, Huygens, Fermat, d’Alembert, Kepler, Kopernik. Si Bacon est “empiriste”, alors aucun de ceux-là ne l’est. Bacon fonde l’empirisme et il se referme après lui. Bacon ne passe JAMAIS par une preuve algébrique, car le raisonnement spéculatif est de nature syllogistique.
    “Mécaniciens, mathématiciens, médecins, alchimistes et magiciens se mêlent de pénétrer la nature (au niveau des oeuvres) ; mais tous (en l’état actuel) sans grand effort et pour un succès médiocre.” (”NO”, Livre I, aphorisme n°5) Si la caractéristique de l’empirisme n’est pas de restaurer les mathématiques et la mécanique par le biais d’études balistiques, quelle est sa caractéristique ? (Il semblerait que Galilée n’a jamais mené réellement les fameuses expériences balistiques qu’il prétend à partir de la tour de Pise et que ce ne sont que des expériences théoriques ; Luther a tempêté contre l’arrivisme de Kopernik, auparavant ; et s’il y a bien un savant dont l’arrivisme est encore palpable à travers ses écrits, plus encore que Kopernik, c’est Galilée.) »

    Vous ne répondrez donc pas à ce que j’ai établi plus haut ? J’en conclus donc que c’est parce que vous en êtes incapable. Bacon est donc le fondateur de l’empirisme, cette doctrine liée au sensualisme, qui dit que la connaissance vient toute entière de l’expérience (ne limitez pas la méthode baconienne à cette seule montée de l‘expérience à l‘axiome, car vient ensuite la descente, de l‘axiome à l‘expérience nouvelle).
    Pour le reste, cette façon si caractéristique qui est la vôtre de noyer le poisson dans des considérations annexes, à grand renfort de noms, de jongleries verbales, etc, j’avoue que je ne suis pas physicien, et par conséquent je suis incapable de vous répondre.

  5. Villegagnons said,

    On peut du reste se demander si Aristote est situé dans la même histoire que celle de PLATON. Il faudrait en premier démontrer l’existence d’un temps objectif :
    Je vous fais part de mon livre qui distingue nettement l’oeuvre de PLATON de celle d’ARISTOTE
    http://aristote.net1.fr

    cdt

  6. La voix dans le desert said,

    Régis Laurent,

    Merci bien du lien. Ce que j’ai vu a excité ma curiosité, dès que ma vie d’Ahasvérus le permettra (c’est à dire sous peu), je lirai votre livre avec joie.

  7. 1001nuits said,

    Bonjour messieurs,

    Peut-être est-ce depuis ma caverne que les ombres sont déformées, mais j’avoue avoir du mal à partager votre passion pour les écrits de ces gens. Certes, ils ont collaboré de près ou de loin à faire progresser les sciences… qui aboutissent à améliorer notre confort matériel (notez que la pensée étant « matérielle », il n’y a là rien de très surprenant). Des auteurs que vous citez, je retiens Socrate qui n’a jamais rien écrit si je me souviens bien et dont les paroles ont été tant de fois incomprises.

    Si vous voulez, je comprends votre démarche dans la mesure où j’imagine que comprendre la filiation des pensées au cours des âges donne une certaine impression de compréhension « ésotérique », et donc un certain pourvoir, une certaine satisfaction de l’ego. Mais il y a tant de sujets passionnants inexplorés en nous-mêmes (que d’aucuns pourraient abusivement nommer « métaphysique ») et non traités par les gens que vous citez (pour diverses raisons qui ne sont au final guère importantes) que vos débauches d’énergie me laissent perplexes. Si au moins vous débattiez de ce que vous, vous pensez. Mais vous débattez de votre représentation d’auteurs qui représentent des auteurs qui représentent la réalité… Pfou… Ça me paraît si loin de la vérité, tout cela.

    Mais, c’est sans doute votre passion, ou votre métier. Je pense me répéter mais pour moi, le chemin de la vérité ne passe pas par les livres, encore moins par les bibliographies. A moins que vous ne preniez la voie du Jnana Yoga, mais je crains qu’il ne vous faille vivre des millénaires pour arriver au pouillem d’une réflexion « hors cadre » que vous auriez mené vous-mêmes sur le seul sujet : comment penser seul (sans toutes ces références qui me font patauger dans le « already thought ») ?

    Cordialement,

    1001

  8. LGS said,

    Merci. je n’y comprends pas grand chose, mais cela m’élève néanmoins !

  9. Restif said,

    Je suppose que Hegel et ce qu’il dit du syllogisme n’entre pas dans votre champ de réflexion ? (dans l’édition 1859 de La logique, son traducteur Vera en son Introduction, particulièrement dans les 10 premiers chapitres, me semble pointer les défaillances -selon les critères même de la logique – du syllogisme. Mais je ne suis qu’un amateur en ces matières.

  10. villegagnons said,

    Bonjour,

    J’offre gratuitement mon ouvrage (frais de port aussi !) sur Aristote !
    http://aristote.net1.fr | http://www.editions-villegagnons.com
    Le tome I a pour ambition de réintroduire le questionnement aristotélicien sur le temps dans son contexte historico-sociologique à la manière des grands interprètes du début du siècle (année 30). Vous verrez également qu’à bien positionner le pythagorisme, il n’est plus possible de relier PLATON et ARISTOTE.

    Enfin, concernant l’histoire, il devient de plus en plus obvie que Diogène Laerce propose une vision platonicienne de l’histoire de la philosophie, une vision reprise béatement par Hegel et qui ne peut plus servir de parangon pour les études antiques…
    Aristote est bien de retour ! Et le gout pour le faux des Athéniens ne peut plus rester caché ! Ce qui avait fait la force de la Grèce antique (le faux = le mythe) devient désormais sa faiblesse.
    Note : des remarques également sur tekmar > tekmerion pour la question du syllogisme…

  11. Fodio said,

    Retenu que qu’Aristote avait dit en visant Platon qu’il préférerait toujours la vérité aux amis, trouvé ça élégant.

  12. Fodio said,

    La voix dans le désert se serait-elle tue?

  13. La voix dans le desert said,

    Pas si sûr, Fodio, pas si sûr…

  14. Ren' said,

    Bonne nouvelle, alors !

  15. Lapinos said,

    (J’ai oublié si je suis censuré sur ce blogue ou pas.)
    – Ledit Villegagnons signale qu’Aristote avait coupé les ponts avec Platon, sa caverne et son pythagorisme. Plus récemment, l’Anglais Bertrand Russell a fait de même : bye-bye Pythagore ! (déchaînant à cette occasion l’ire de la milice des ingénieurs-terroristes). Russell s’y est pris beaucoup trop tard pour relancer comme Aristote la science sur des bases concrètes, et, selon moi, éviter à son âme d’aller au diable.
    – Cela ne dévalue en rien la mythologie grecque en revanche, celle d’Homère en particulier, dont Platon et Epicure sont les détracteurs, et non Aristote, qui n’est pas si con pour s’attaquer à Homère.
    (S’attaquer à Homère revient dans la Grèce antique à peu près à s’attaquer au Christ aujourd’hui.)
    – Quant à 1001Nuits qui trouve ces débats scientifiques un gaspillage d’énergie inutile, la dernière fois que nous avons causé ensemble il était derviche tourneur, et je suppose qu’à l’heure qu’il est il tourne toujours.

  16. aprix-discount said,

    Aristote reste un être humain après tout

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