L’homme de la Renaissance

16-05 at 3:05 (Heurs et malheurs, Histoire, Lectures, Philosophie, Théologie) (, , , , )

Afin de clarifier à nouveau ce que j’abordais ici et , voici un petit extrait d’un auteur déjà cité sur ce blog, Marcel de Corte.

Un thomiste parle :

« Certes l’homme de la Renaissance reste un croyant, mais sa croyance se coupe de toutes les spéculations qu’il élabore concernant l’univers, se referme sur elle-même et brise tous les rapports que le Moyen Age avait noués fermement entre la philosophie, domaine de la preuve, et la théologie, domaine de la Révélation. Comme l’écrivait Le Pogge au sujet de son ami Laurent Valla, ce dernier « blâme la physique d’Aristote, détruit la religion, professe des idées hérétiques, méprise la Bible. Et n’a t-il pas professé que la religion chrétienne ne repose pas sur des preuves, mais sur la croyance qui serait supérieure à toute preuve ! » On le voit par cette citation typique : la Renaissance rompt avec Aristote et avec la théologie chrétienne traditionnelle.

Les deux cassures sont parallèles et se retrouvent, à des degrés divers, dans tous les esprits de l’époque. L’homme de la Renaissance ne considère pas le monde comme un cosmos créé et racheté par Dieu. Il se place désormais hors de ce monde qu’il n’aborde plus que sous sa dimension purement mondaine.

Ne soyons pas ici dupes des métaphores qu’on emploie très souvent lorsque l’on parle de la Renaissance. Les historiens et les philosophes nous affirment que la Renaissance a substitué l’anthropocentrisme au théocentrisme médiéval. L’image du centre est assez fausse. En fait, celle du cercle convient beaucoup mieux : pour l’homme médiéval, le cycle du réel va de Dieu comme principe à Dieu comme fin en passant par les êtres finis, naturels et surnaturels. Cet accord circulaire est maintenant brisé. L’homme se trouve à l’extérieur du cycle de la réalité. Il n’est plus un être-dans-le-monde, mais un être-hors-du-monde, situé en face d’un monde dépouillé de la profondeur naturelle qu’avait explorée l’aristotélisme et de la profondeur surnaturelle que lui avait communiqué le christianisme. Le monde de la Renaissance est un monde dénaturalisé et désacralisé. Il n’y a plus en ce monde de principe vital comme l’estimait Aristote. Il n’y a plus en ce monde, le ferment de la grâce, comme le croyait Saint Paul. Le monde est maintenant un monde nu, désenchanté. On ne cherchera plus dans le monde les traces de l’intelligence divine qui l’a créé, ni les cheminements de l’amour divin qui l’a racheté. Le monde ne peut plus être qu’un objet de conquête pour l’homme qui se situe en face de lui comme le maître en face de l’esclave ou comme l’artiste en face de la matière qu’il modèle.

Un tel changement de conception aura pour conséquence immédiate de substituer aux philosophes et aux théologiens, aux contemplatifs du Moyen Age, les hommes pratiques, les artistes, les artisans, les guerriers, les conquérants, bref, les techniciens. Et comme il faut, pour s’emparer du monde et lui imprimer une forme, en connaître la résistance et la malléabilité, il faudra du même coup en déceler les lignes de force, exactement comme si le monde était une machine à construire. Le monde n’est plus désormais un organisme comme le pensait Aristote, mais un mécanisme d’où toute idée de cause est exclue, où il n’y a plus que des phénomènes qui se succèdent et dont les antécédents et les conséquents révèlent leur invariabilité à l’observation. Ainsi que le souligne Emile Bréhier, la conception nouvelle du monde « est une conception qu’on réalise plutôt qu’on ne la pense ». L’homme de la Renaissance, dont Machiavel analyse le comportement, est le premier homme faustien : im Anfang war die Tat ! On peut même dire qu’il est le premier homme de type marxiste, s’il est vrai qu’il n’agit plus, selon le prophète du communisme, de connaître le monde, mais de le changer.

[…]

Ce n’est pas que Machiavel soit un athée au sens moderne du mot. Il reste attaché à la foi traditionnelle, mais celle-ci n’a plus la possibilité de s’incarner dans le monde nouveau qu’il découvre. Il rédigera aussi bien une exhortation à la pénitence ou un discours moral -c’est le titre d’une de ses proses- qu’un règlement pour une société de plaisir -c’en est un autre. Il mourra dans le giron de l’Eglise. Son fils, Pietro Machiavel, écrit à Francesco Nellio, avocat florentin à Pise, le 22 juin 1524, ces lignes sèches : « il s’est laissé confesser par frère Matteo, qui lui a tenu compagnie jusqu’à sa mort ». C’est tout. Machiavel meurt, fidèle à une institution. Rien de plus. Il n’est pas un mécréant, un négateur, un ennemi du christianisme. Il ne mine pas la foi comme le pense Abel Lefranc de Rabelais. Il vit dans deux mondes différents, séparés par des cloisons étanches. La connaissance humaine n’est plus plus pour lui intégrée à la foi chrétienne et la foi chrétienne ne s’appuie plus vitalement sur la connaissance humaine du monde. Il pratique, comme les averroïstes de son temps, la doctrine de la double vérité : la vérité religieuse et la vérité profane, indépendantes l’une de l’autre. Son attitude est fidéiste : credo quia absurdum, et non pas credo ut intelligam. La raison et l’expérience ne le conduisent plus au seuil du mystère surnaturel. Celui-ci ne prolonge plus les recherches de la raison et de l’expérience. Ce sont deux modes de connaissance compartimentés. le vrai monde terrestre est celui de l’action. Le monde céleste est celui de la foi irrationnelle, sentimentale, affective, englobée dans les institutions et les rites de l’Eglise ; Machiavel les adopte tous deux, sans plus découvrir leur lien, comme la plupart de ses contemporains. Les deux mondes sont dissonants, et Machiavel s’en accommode, exactement comme le font ailleurs un Montaigne, un Hobbes, et tant d’autres ».

Marcel De Corte, L’homme contre lui même.

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