Cartésianisme et rationalisme

8-05 at 6:32 (Apologétique, Crise de l'Eglise, Heurs et malheurs, Lectures, Philosophie, Théologie) (, , , , , )

Avant de rappeler le louable travail des néo-scolastiques de prouver la pertinence de la philosophie catholique face au cartésianisme, il faut bien signifier à quel point le cartésianisme est une philosophie subversive, dans son essence. C’est en effet un esprit négatif qui anime Descartes, que ce soit lorsqu’il s’assoit dans son fauteuil et décide qu’avant lui l’esprit humain a toujours été égaré, s’est toujours trompé, ou lorsqu’il entreprend aimablement de faire don de son intelligence au genre humain stupide et trompé, et de lui livrer un système philosophique qu’il juge infaillible.

Ce qu’a dit de plus vrai la philosophie cartésienne avait de toute façon déjà été dit avant par les scolastiques ou par les anciens, c’est-à-dire que même si le système a pu produire parfois de belles pages, jamais il n’a été novateur, ni plus pertinent que la scolastique ou les anciens grecs. La différence notable d’avec la scolastique restant de toute façon que les chantres cartésiens ou rationalistes prouvent par l’absurde ce que la scolastique avait brillamment démontré par la logique. Oui, le raisonnement cartésien est un raisonnement par l’absurde. Non pas que cela ne soit jamais d’aucune utilité, mais que l’idée est pernicieuse de vouloir bâtir un système philosophique sur un tel principe.

Parce qu’il refuse l’induction, Descartes est pyrrhonien. J’émets toutefois une petite réserve à ce jugement. Certes, Descartes refuse d’affirmer ce qui se prouve par ce qui ne se prouve pas, dans l’ordre général, mais justement, pour éviter l’induction, il faut qu’il cède à un principe infondé, celui de toute puissance de la raison. La grande différence, c’est que l’induction est hors de l’homme, tandis que le pyrrhonisme cartésien est exclusivement fondé sur l’homme.

Et quant aux fruits pratiques du cartésianisme, les voici : le désordre et le désarroi. Le désordre dans les matières objets d’études, le désarroi dans les esprits étudiants. Le grand effort de synthèse des scolastiques est balayé, les siècles de philosophie chrétienne sont passés à la trappe, la classification est abolie. Car tout est désormais soumis à l’arbitraire humain. Voici un penseur rationaliste sagace qui écrit des lignes pertinentes : il ne fait que répéter ce que d’autres ont dit avant lui. En voilà un autre à l’esprit moins avantagé : il passe à côté de l’essentiel, et il n’est même pas sûr qu’il pourra s’en rendre compte. Le désarroi guette donc les âmes de toutes qualités, au vu de l’immensité de l’effort à fournir pour réinventer chaque jour la philosophie, constatant l’ampleur du projet sans pouvoir jamais parvenir à la conviction de son utilité d’une part, et de sa réussite, d’autre part.

***

Lorsque l’on dit le XIIème siècle cartésien, c’est signifier que les productions intellectuelles de cette époque sont entachées du cartésianisme, non pas seulement en ce qu’elles sont toutes ses filles légitimes, mais que même les réactions au cartésianisme n’arrivent pas à se détacher du système de pensée cartésien, même si elles vont à l’encontre de certains points secondaires de la doctrine en question. J’appellerais bien ces productions filles illégitimes du cartésianisme.

A cette époque, certains hommes d’Eglise ont pu être séduits par la méthode cartésienne (Malebranche, par exemple), et il semble que l’Eglise ne se soit pas rendu immédiatement compte de l’assaut particulièrement bien cadré que cette doctrine livrait à la philosophie et à la théologie catholique. On trouve l’influence des écrits de Descartes jusque chez Bossuet, pourtant animé d’une grande foi, même si le prédicateur a pu se rendre compte du problème comme on peut le constater dans sa correspondance (Cité dans les Etudes philosophiques, d’Auguste Nicolas). Le XVII ème siècle voit donc pléthore de grands esprits imbus des idées de Descartes. Mais d’autres ont vécu à la même époque, qui ne partageaient pas le même enthousiasme. Pascal est de cette dernière catégorie, et s’est attaché à bien signifier l’impuissance de la Raison dans la philosophie. Il ne faisait là que suivre à la fois la sagesse des Anciens (Socrate), que chaque page de philosophie ne fait qu’élargir l’ignorance de l’homme, et l’enseignement de notre mère l’Eglise, qui affirme la nécessité de la Révélation. Maintenant je pose la question : Pascal n’a-t-il pas exagéré cette impuissance relative, en l’érigeant en impuissance totale ? Je ne prendrais qu’un exemple connu, celui du fameux pari, pour appuyer ma proposition. En effet, gager que Dieu existe, c’est-à-dire s’en remettre au hasard, c’est bien affirmer que la raison est incapable d’arriver à la conclusion de l’existence de Dieu, ou bien c’est une dernière tentative volontariste de convaincre un incrédule (bien maladroite).

***

On attribue avec raison la paternité du rationalisme moderne à René Descartes (Le titre de père de la philosophie moderne lui a été decerné par Locke, je crois). Le doute méthodique, qu’il postule dans son célèbre Discours sur la méthode est à l’origine de la philosophie moderne. Lorsque les modernes usent de ce que Aubry appelle la théorie de l’isolement, à savoir qu’ils croient exprimer une philosophie parfaite en l’isolant parfaitement de la théologie, ils ne font autre chose que d’imiter Descartes dissolvant la Révélation dans le doute universel. Aubry dit bien que le postulat rationaliste implique que la philosophie soit sans cesse à repenser, et là encore, chaque penseur qui se livrera à cet exercice constant ne fera qu’imiter Descartes doutant de tout ce qui a été discuté avant lui.

Je remarque toutefois une légère différence entre les cartésiens purs et durs, et les rationalistes modernes, une différence qui n’est pas fondamentale d’ailleurs, qui tient plus à l’influence de l’époque et aux différences des caractères individuels. Descartes était de foi catholique, ce qui explique sans doute en bonne partie son côté positif, affirmatif, et sa foi a été un rempart (exactement comme chez Malebranche) à toutes les dérives possibles du système qu’il avait jeté sur papier. Descartes prêche donc l’omnipotence de la raison, son Credo est celui-ci : il n’y a rien qui ne puisse être démontré. Les rationalistes modernes eux (un Jean Paul Sartre, notamment), sont plus négatifs. La foi naïve en la raison humaine des cartésiens au fond les révulse presque autant que la foi catholique, sans qu’ils se l’avouent toujours (et pour cause, ils doivent toutes leurs pages à cette naïveté). On touche là au caractère très nihiliste de la philosophie contemporaine, qui ne vit que de négation, et qui n’aura même pas de postérité.

Le rationalisme moderne a un précédent dans le rationalisme antique. De sorte qu’il est marqué du double sceau du paganisme et de la régression. Les rationalistes ruinent l’édifice catholique et surestiment par là les écrits des anciens païens, qui ne sont plus considérés comme l’exercice impuissant de la raison naturelle. Si le naturalisme antique est une norme pour les rationalistes, notons outre le mépris de la Révélation, le caractère rétrograde des constructions intellectuelles qu’un tel état d’esprit a engendré et continue d’engendrer depuis Descartes. Le rationalisme païen s’asseyait sur la révélation primitive ; le rationalisme moderne, s’assoit sur la Révélation et l’enseignement de l’Eglise.

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6 commentaires

  1. La voix dans le desert said,

    Ne soyez pas surpris, pour certains d’entre vous, de relire mot pour mot certains paragraphes, qui avaient déjà été publié dans l’éphémère « Bribes de philosophie catholique (2) ». En effet, j’ai complété certaines idées, précisé certains points, afin de m’assurer une meilleure base si je dois par la suite continuer quelques articles sur le même thème.

  2. Polydamas said,

    Pour revenir sur votre remarque à propos de mon dernier billet, je suis d’accord avec vous que le cartésianisme oublie toute la part théologique de la question. Mais le problème est que pour pouvoir discuter avec ses contemporains, on est tout de même obliger de parler leur langage.

    On est bien d’accord que ce n’est pas l’idéal, mais dans une société complètement laïcisée, qui a complètement exclu Dieu du champ de la pensée, les seuls arguments de portée seront justement ceux à l’intérieur du cadre rationaliste.

    Sans cela, effectivement les arguments ne seront rien de plus qu’un cri dans le désert… :-)

    Or si l’on souhaite avoir des résultats concrets, ce qui n’est pas non plus totalement illégitime, il faut se plier à ce cadre.

    PS: J’ai vu que vous m’aviez mis en lien, je vous ai rendu la pareille.

  3. La voix dans le desert said,

    Vous m’excuserez de ne pas vous répondre concernant le langage à tenir à nos contemporains, car je préfère réserver mon argumentation dans un prochain billet dans la même veine.
    Juste un mot, en attendant. Dans le cadre rationaliste, il n’y a pas d’argumentation au sens propre. C’est dans le cadre rationnel que l’on peut argumenter, même sans que cette raison naturelle fasse appel à la théologie. C’est sans doute ce que vous vouliez dire, mais je préfère préciser.

    Merci pour le lien.

  4. Spendius said,

    « Depuis la scolastique et même depuis Platon et Aristote, la philosophie n’a été en grande partie qu’un long abus de concepts généraux, comme par exemple la substance, le principe, la cause, le bien, la perfection, la nécessité, etc. Cette tendance des esprits à opérer par concepts aussi abstraits et d’une extension aussi démesurée se retrouve presque à toute les époques ; mais peut-être provient-elle d’une certaine paresse de l’intelligence, qui trouve trop pénible de contrôler perpétuellement la pensée par l’intuition. Peu à peu ces concepts trop étendus sont employés à peu près comme des signes algébriques, et, comme eux introduit partout en tous les sens ; d’où vient que la philosophie n’est plus qu’un art de combiner, une manière de calcul qui, comme toute opération numérique, n’occupe et n’exige que des facultés inférieures. Que dis-je elle dégénère en simple verbiage : nous en avons eu le plus détestable modèle dans cette hégelerie abrutissante, qui n’a pas reculé devant la plus pure insanité. »

    Des mots, mon ami, des mots…c’est le propre des philosophes, même Schopenhauer l’avait remarqué.

  5. La voix dans le desert said,

    De quel ouvrage de Schopenhauer tirez vous cet extrait ?

    Ben oui, la philosophie n’est pas parfaite. L’alternative de Schopenhauer, c’est de la reformuler je présume (le propre des modernes : tout refaire), et la vôtre, c’est de se priver de philosophie. Je me passe de ces deux alternatives passionnelles.

    Si vous vouliez dire que mes digressions sur Descartes sont un exemple de ce que décrit Schopenhauer, je persiste à penser que vous n’avez pas su comprendre la réalité exprimée par le sens des mots que j’ai employés.

  6. Spendius said,

    (C’est de son « chef-d’oeuvre »)

    Schopenhauer ne veut pas tout remettre à zéro dans la philosophie (il n’est pas dans la doctrine du « libre-examen », pour lui la philosophie est un édifice), mais il en voit les lacunes.

    Oh, je ne me « prive » pas de philosophie, mais je relativise son importance. J’aime les faits. La philosophie n’en propose jamais.

    Votre vrai ennemi, c’est peut être Camus. Il a compris que la « Raison » est impuissante, mais sa « solution » à cette impuissance est différente que celle que les catholiques proposent. L’absurde…

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