De la tyrannie

17-01 at 3:12 (France actuelle, Heurs et malheurs, Pensées détachées, Philosophie) (, , , , , , , , , , )

Ce sont des destructeurs ceux qui tendent des pièges au grand nombre et qui appellent cela un État : ils suspendent au-dessus d’eux un glaive et cent appétits.

F. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra,

(Un livre pour tous et pour personne).

[1] L’état français a décidé de distribuer de nouveaux droits aux « couples homosexuels », afin de permettre à ceux-ci de « se marier » et d’adopter comme les « couples hétérosexuels ». Le camp du progrès applaudit des deux mains, mais d’odieux réactionnaires croient mener une lutte pour la civilisation. Qu’en est-il vraiment ? Ou soyons plus modestes : essayons de saisir quelle philosophie se dégage implicitement de l’une ou de l’autre position, de quelle liberté, de quel droit il est ici question. Bref, nous voudrions saisir quelques questions éternelles derrière un évènement d’actualité, que ceux (des deux camps) qui vivent dans la tyrannie du présent n’auront pas su dégager assez clairement. Et trancher ces questions rapidement. Et parce que les questions importent plus que les réponses, ces quelques réflexions resteront volontairement suggestives.

[2] Le projet de mariage pour tous s’inscrit dans le cadre d’une société où le droit est forgé et retouché par les mille bras d’un état tentaculaire. Le droit en question est en outre conçu comme un tout devant saisir tous les aspects de la vie, de chacun et de tous. A première vue, rien ne semble plus étranger à cette état des choses, qu’un droit qui s’instaurerait d’en bas (quelle que soit la signification précise que l’on donne à cet en bas). De fait, on n’a pas encore entendu dans un quelconque débat sur le mariage pour tous, une théorie du droit naturel s’exprimer publiquement et revendiquer la fin de ce positivisme vulgaire qui nous mène. C’est d’autant plus notable, que le sujet s’y prête pourtant remarquablement bien. Mais au contraire, il semble que les opposants au mariage pour tous en restent à ce statut d’opposant, et se refusent même à suggérer que leur opposition puisse être fondée sur autre chose que des opinions de tout ordre. En tout cas, le mot nature n’a pas été souvent prononcé, s’il a été prononcé.

Cependant, la question n’a pas non plus été traitée sur le mode du positivisme, et pour cause, quoique l’on pense de la nature du droit, force est de constater que la loi n’a pas ici la force dont les positivistes la revêtent, puisqu’elle n’est pas encore entrée en vigueur. Dans la mesure où ce sont les hommes qui font les lois, celles-ci se discutent comme toute autre action, et c’est très naturellement que les uns et les autres en sont venus à discuter de la pertinence de ce projet. Et mettre cette pertinence en question c’est admettre explicitement ou implicitement qu’il y a un fondement rationnel du droit positif, et comme toute argumentation a un point de départ, un principe pour parler comme les Anciens, la question de ce principe de droit se pose donc toujours au moins implicitement derrière les débats en cours. A ce niveau là de la réflexion, on peut se rendre chaque camp a été amené à affirmer qu’il y a une réalité ou forme de réalité que le droit ne pouvait ignorer. On a entendu dire de la part des « pro-mariage pour tous » que le droit « doit s’adapter à la société », qu’il y a des « familles homoparentales », et que par conséquent il fallait bien un projet de loi qui en tienne compte. Cet argument de « l’adaptation » (laissons de côté la question de savoir s’il est pertinent que cette adaptation se traduise par un changement du droit positif) est d’un profond tragique. Il justifie toutes les craintes de ceux qui s’opposent à ce projet de loi, dans la mesure où il serait un instrument merveilleux pour légaliser  (comme on dit si mal) tous actes et modes de vie. On voit par-là que les polémistes qui s’inquiètent publiquement d’une future légalisation de l’inceste, ou autres comportements déviants.  De ce point de vue-là, nous sommes par-delà le bien et le mal : il n’y a rien qui soit juste ou injuste, et qui doive s’imposer à nous, dans nos actes. Mais nos actes sont la mesure du juste ou de l’injuste. Le droit doit alors suivre la coutume. On pourrait penser que cet argument est la déliquescence du positivisme que nous affirmions triomphant plus haut. Mais il n’en est rien, car comme le néologisme « légaliser » le signifie fort bien, il s’agit de consacrer en Justice des actions qui en elles-mêmes sont d’une neutralité simple. Le juste est donc bien toujours une émanation du droit positif. La vie quant à elle, est démoralisée. A ce niveau-là, le relativisme règne, mais si ces actes venaient à être légalisés, ils seraient justifiés et malheur à quiconque aurait une morale autre que la leur. Ce qu’il faut faire, c’est ce qui se fait et que la loi sacralise : oseriez-vous en douter ?

Le projet « mariage pour tous » nous rappelle ce problème crucial des principes et fondements du droit. Il serait dommage de ne pas s’en préoccuper surtout lorsqu’on inscrit son engagement dans une perspective aussi vaste que celle de la défense de la civilisation.

[3] On pourrait contester la référence à une notion de justice. Dire qu’il n’en est absolument pas question. Mais nous ne parlons pas d’une référence explicite à la justice, mais bien d’une idée implicite de la justice, derrière les discours neutres au premier abord. Lorsqu’on entend parler d’une primauté de la liberté, que le droit doit respecter absolument, il convient de traduire: l’ordre juste est celui qui érige la liberté en valeur suprême.

Une réticence moderne et courante est de ne considérer la justice que comme une valeur, qui émane de chacun (chacun lui donnerait un sens tout personnel) et finalement ne regarde personne. Mais au moins devra-t-on concéder que la valeur dont ils ‘agit ne peut jamais être pensée comme fondamentale, et si l’on en vient à découvrir un arrière-fond à cette valeur, il faut donc la repenser. Il importe donc de clarifier cette notion de liberté. Ainsi que la voient les libéraux, elle est la valeur, mais elle n’a pas grand sens. Pour lui trouver un sens, peut-être faut-il en revenir à cette vieille distinction entre  liberté de et liberté pour. Il va de soi que la liberté mène à tout, sans restrictions, à condition de ne pas s’arrêter en chemin. Et on ne voit pas comment on pourrait tirer de cette gerbe de libertés sans limite, les possibilités d’une vie en commun, ni les possibilités d’une vie bonne. Or la justice, c’est cela. Il convient donc de désacraliser cette liberté emphatique qui se trouve au fond de tous les argumentaires libéraux-socialistes. (Ceux qui disent que le « mariage pour tous » est juste, car il s’adapterait à une évolution de la société, ne disent au fond pas autre chose : les évolutions en question sont les effets de la liberté de). Pour être cohérent intellectuellement parlant, les opposants au « mariage pour tous » devraient revenir sur la profession de foi libérale qui est parfois la leur.

Quelle liberté nous reste-t-il ? Et comment s’articule-t-elle avec le droit ? La seule liberté que l’on puisse invoquer avec à-propos, c’est la liberté pour, qui est soumise aux exigences de la justice, qui ne se laisse certainement pas définir comme l’expression du droit positif. Toute la question est ici de savoir ce que le droit vise, si l’on accepte que le droit positif n’est pas à lui-même son propre fondement. Si l’on opte en toute connaissance de cause, pour la justice et non pour la liberté, on défend un droit positif limité par des exigences supérieures, et une liberté qui ne soit pas juste un droit de. S’opposer au projet de loi « mariage pour tous » c’est en outre, revendiquer une liberté de soustraction à la toute-puissance du droit positif. Cette liberté-là est celle que rejette toute doctrine tyrannique, qu’elle exalte l’Etat, la Loi, la République ou autres merveilleuses constructions politiques refusant de se soumettre aux exigences de la justice. Il ne s’agit pas de poser la liberté en principe du droit, ce qui n’a pas de sens, mais de rappeler une conception du droit telle que le droit positif ne soit pas le seul droit, ni que son autorité ne soit absolue, prétendument supérieure à ce que nous pourrions appeler l’ordre de la justice.

[4] Mais il semble que nous nous soyons éloignés de notre sujet : les fondements du droit. Au nom de quoi contester le projet « mariage pour tous » ? Au nom de la justice ; mais si celle-ci n’est pas une valeur, qu’est-elle ? Revenons en arrière. Les « pro-mariage pour tous » usent de l’argument des évolutions sociales auquel le droit devrait se conformer. Et les « anti », qu’en disent-ils ? Eric Zemmour, pour ne citer que lui, évoque l’ancienneté de l’institution du mariage, et tous, la réalité biologique. Toutes vérités importantes, qui suffisent sans doute à trancher un débat public. Cependant, là n’est pas le point crucial. La question est celle de la légitimité d’une loi, et donc, d’un critère pour en juger. Il est tragique que les opposants au « mariage gay », qui pour une grande partie d’entre eux sont catholiques et donc les héritiers d’une tradition philosophique d’un droit naturel, n’aient pas vraiment saisi ce de quoi il est question. Et ce, alors-même qu’un tel sujet s’y prête disions-nous à merveille. En fait, le sujet évoque immédiatement la notion de nature : un homme et une femme ont des enfants : quoi de plus naturel. Mais ce naturel-là n’est pas encore la nature dont se revendique le droit naturel. On peut dire en un sens très précis, que l’hétérosexualité (terme technique) est naturelle : elle est la voie par laquelle l’espèce humaine se perpétue. Là aussi, c’est un fait massif. Mais enfin, ça n’est pas un argument valable contre le projet de légaliser le mariage pour les « couples homosexuels ». Le projet en question entend donner des droits « à tous », c’est à dire « aux homos comme aux hétéros » : c’est-à-dire, à des hommes en tant que relevant de telle ou telle orientation sexuelle. Ce n’est pas tant l’homme qui est au fondement du droit, que son orientation sexuelle (et il va de soi que cette notion est si proche de celle d’actes sexuels, qu’on peut envisager sans peine une future égalité de droits pour chaque être qui accepterait de se définir par un quelconque acte sexuel). A ceci il faut opposer l’idée que le droit repose sur l’homme en tant qu’homme, ou pour le dire en des termes plus philosophiques, sur la nature humaine. On voit que le droit n’est plus limité au droit positif, car s’il n’y avait ne serait-ce qu’une famille, la notion de « droit naturel » aurait un sens, sans pour autant qu’il y ait un droit positif. Précisons également que l’homme en tant qu’homme, ce n’est pas un individu. L’individu, c’est l’homme pensé comme séparé du collectif dans lequel il s’inscrit par nature (faut-il rappeler que pour qu’il y ait un individu, il faut au moins qu’il y ait eu deux êtres humains ?), c’est à dire de la famille et de la société. Le droit naturel que nous invoquons ici prend donc en compte ces deux dimensions que sont le privé et le public, mais au sens de la vie privée et de la vie publique, auxquelles participent tous les hommes (et non pas au sens ou le public s’opposerait au privé, domaine de l’homme-individu). C’est là le point crucial, s’il fallait en isoler un. C’est là que l’on en revient, après tous les dévidages en tout sens, pro et contra. Pour que nos arguments aient un sens, il faut qu’ils soient ancrés sur la réalité, et non pas n’importe quel aspect de celle-ci, mais bien sur l’essentiel. C’est à partir de là que l’on peut parler de  justice et en tirer les conclusions qui s’imposent en ce qui concerne le bien-fondé du droit positif. Quant à l’exemple du projet de loi « mariage pour tous », il s’agit de saisir s’il n’entrave pas cette exigence de justice qui se fonde sur la nature humaine. Mais plus largement, c’est de là que la morale reprend ses droits. Pas celle, tyrannique, qui prétend se confondre avec le droit positif. Ni celle qui se cache derrière une notion creuse de liberté, et finit par se dissoudre dans un relativisme presque total. Mais celle qui se propose à tout homme, quelles que soient l’idée qu’il s’en fait, parce qu’il est homme. Celle dont les exigences ne sauraient être contredites par le droit positif, parce que celui-ci n’est pas destiné à entraver le déploiement de la justice, mais à le favoriser dans les limites qui sont les siennes.

[5] Parler de morale ici n’est pas parler de morale religieuse. Le droit naturel que nous invoquons est de tradition socratique, puis aristotélicienne. Si le Christianisme médiéval en a hérité, c’est que son dogme et sa structure le permettait. On ne saurait en dire autant du Judaïsme ni de l’Islam. C’est la raison pour laquelle nous avons ramené ces réflexions à la notion de justice. Parler de morale ici, c’est parler de la vie, des actes qui la forment, du but qui est le sien. C’est saisir quels doivent être ces actes pour que l’homme mène une vie heureuse. Telle est la situation aujourd’hui, que rappeler ces choses simples sur la place publique nous vaudrait une haine sans borne de la part de tous ceux -et ils sont légions- qui cherchent à échapper à eux-mêmes, et défendent que se posent cette question de la vie bonne et du bonheur. Or il faut bien que nous nous posions ces questions pour que mériter le nom d’homme. Et ce sont ces questions qui nous font regarder vers la voûte céleste. Dans la mesure où elle permet de se poser de telles questions, la lutte contre le projet de loi « mariage pour tous » est le réveil d’une humanité en perdition.  La civilisation en revanche, n’est pas en péril. Il ne semble pas que l’on perde au change.

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L’individu et la personne

19-08 at 11:04 (Heurs et malheurs, Lectures, Philosophie) (, , , , , , , , , , , , , , )

« […] la personne est « une substance individuelle complète, de nature in­tellectuelle et maîtresse de ses actions », sui juris, autonome, au sens authentique de ce mot. Ainsi le nom de personne est réservé aux substances qui possèdent cette chose divine, l’esprit, et qui, par là, sont chacune, à elle seule, un monde supérieur à tout l’ordre des corps, un monde spirituel et moral qui, à proprement parler, n’est pas une partie de cet univers, et dont le secret est inviolable même au regard naturel des anges ; le nom de personne est réservé aux substances qui, choisissant leur fin, sont capables de se déterminer elles-mêmes aux moyens, et d’intro­duire dans l’univers, par leur liberté, des séries d’événements nouveaux, aux sub­stances qui peuvent dire à leur manière fiat, et cela est fait. Et ce qui fait leur dignité, ce qui fait leur personnalité, c’est proprement et précisément la subsistance de l’âme spiri­tuelle et immortelle, et son indépendance do­minatrice à l’égard de toute l’imagerie fugace et de toute la machinerie des phénomènes sensibles. Aussi bien saint Thomas enseigne-t-il que le nom de personne signifie la plus noble et la plus élevée des choses qui sont dans la nature entière : Persona significat id quod est perfectissimum in tota natura.

Le nom d’individu, au contraire, est commun à l’homme et à la bête, et à la plante, et au microbe, et à l’atome. Et tandis que la personnalité repose sur la subsistance de l’âme humaine (subsistance indépendante du corps et communiquée au corps, lequel est soutenu dans l’être par la subsistance même de l’âme), la philosophie thomiste nous dit que l’individualité est fondée comme telle sur les exigences propres de la matière, prin­cipe d’individuation parce qu’elle est principe de division, parce qu’elle demande à occuper une position et à avoir une quantité, par où ce qui est ici différera de ce qui est là. De sorte  qu’en tant qu’individus, nous ne sommes qu’un fragment de matière, une par­tie de cet univers, distincte sans doute, mais une partie, un point de cet immense réseau de forces et d’influences, physiques et cosmiques, végétatives et animales, ethniques, ataviques, héréditaires, économiques et historiques, dont nous subissons les lois. En tant qu’individus, nous sommes soumis aux astres. En tant que personnes, nous les domi­nons.

[…] l’homme tout entier comme individu est bien ut pars dans la cité, et il est ordonné au bien de la cité comme la partie est ordonnée au bien du tout, au bien commun, qui est plus divin et qui mérite à ce titre d’être aimé de chacun plus que sa propre vie. Mais s’il s’agit de la personne comme telle, le rapport est inverse, et c’est la cité humaine qui est ordonnée aux intérêts éter­nels de la personne et à son bien propre, le­quel est, en fin de compte, le « Bien commun séparé » de l’univers tout entier, je veux dire Dieu lui-même; car chaque personne prise purement comme telle signifie un tout, et toute personne humaine est ordonnée direc­tement à Dieu comme à sa Fin ultime, et ne doit à ce titre, selon l’ordre de la cha­rité, rien préférer à soi-même que Dieu. Ainsi en chacun de nous l’individu est pour la cité, et doit au besoin se sacrifier pour elle, comme il arrive dans une juste guerre. Mais la personne est pour Dieu ; et la cité est pour la personne, j’entends pour l’accession à la vie morale et spirituelle et aux biens divins, qui est la destination même et la raison finale de la personnalité. »

Qu’est-ce que l’individualisme moderne ? Une méprise, un quiproquo : l’exaltation de l’individualité camouflée en personnalité, et l’avilissement corrélatif de la personnalité véritable.

Dans l’ordre social, la cité moderne sacrifie la personne à l’individu; elle donne à l’individu le suffrage universel, l’égalité des droits, la liberté d’opinion, et elle livre la personne, isolée, nue, sans aucune armature sociale qui la soutienne et la protège, à toutes les puissances dévoratrices qui menacent la vie de l’âme, aux actions et réactions impitoyables des intérêts et des appétits en conflit, aux exigences infinies de la matière à fabriquer et à utiliser. A toutes les avidités et à toutes les blessures que chaque homme porte naturellement en soi, elle ajoute des excitations sensuelles incessantes, et l’innombrable ruée des erreurs de toute sorte, étincelantes et aiguisées, auxquelles elle donne libre circulation dans le ciel de l’intelligence. Et elle dit à chacun des pauvres enfants des hommes, placé au milieu de ce tourbillon « Tu es un individu libre, défends-toi, sauve-toi tout seul. » C’est une civilisation homicide.

Si, d’ailleurs, avec cette poussière d’individus un État doit se construire, alors, et très logiquement, l’individu comme tel n’étant, comme je l’ai dit, qu’une partie, l’individu sera entièrement annexé au tout social, n’existera plus que pour la cité, et l’on verra tout naturellement l’individualisme aboutir au despotisme monarchique d’un Hobbes, ou au despotisme démocratique d’un Rous­seau, ou au despotisme de l’État-Providence et de l’État-Dieu de Hegel et de ses disciples. »

Jacques Maritain, Trois réformateurs.

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