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22-11 at 7:03 (Lectures, Philosophie, Théologie) (, , , , , , , , , , , , )

Non est sapientia, non est prudentia, non est consilium contra Dominum. 

(Pv XXI, 30)

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Qu’il me soit permis de partager avec vous ces quelques réflexions à propos d’extraits choisi d’une lettre de Simone Weil (elle-même extraite du recueil de Pensées sans ordre concernant l’amour de Dieu.) En italique, c’est elle qui parle :

Tout ce qui dans le christianisme est inspiré de l’ancien testament, est mauvais, et d’abord la conception de la sainteté de l’Eglise, modelée sur celle de la sainteté d’Israël.

Premièrement, il est faux de dire que l’Eglise se considère comme une sainte, comme Israël était un peuple saint (si tant est d’aileurs que l’Ecriture laisse penser un seul instant que le peuple d’Israël était saint). Dans le vocabulaire thomiste, on appellerait ce rapport entre la sainteté d’Israël et la sainteté de l’Eglise, une analogie, c’est à dire que ce terme saint ne signifie pas la même chose dans les deux être comparés. Deuxième point : il est faux de dire que c’est l’idée de la sainteté d’Israël qui a donné en substance le dogme de la sainteté de l’Eglise. L’Eglise est sainte et se dit sainte parce qu’elle est le corps mystique du Christ, et que le Christ est saint. Encore faut-il bien préciser que cette sainteté concerne l’Eglise en tant qu’institution divine, et ne signifie pas que tous ses membres soient saints, même si cela semble évident.

Après les premiers siècles, dont on ne sait presque rien, la chrétienté -tout au moins en Occident- a abandonné l’enseignement du Christ, pour revenir à l’erreur d’Israël sur un point jugé par le Christ comme le plus important de tous.

Saint Augustin dit que si un infidèle habille ceux qui sont nus, refuse de porter un faux témoignage même sous la torture, etc. il n’agit pas bien, quoique Dieu à travers lui, opère de bonnes oeuvres. Il dit aussi que celui qui est hors de l’Eglise, infidèle ou hérétique, et qui vit bien, et comme un bon coureur sur une mauvaise route, plus il court bien, plus il s’éloigne de la bonne route.

C’est là l’idolâtrie sociale ayant pour objet l’Eglise. (Si j’avais le choix entre être saint Augustin ou un « idolâtre » qui habille ceux qui sont nus, etc. et admire quiconque en fait autant, je n’hésiterais pas à choisir la seconde destinée).

Le Christ a enseigné exactement le contraire de saint Augustin. Il a dit qu’au dernier jour, Il diviserait les hommes en bénis et réprouvés, selon qu’ils ont ou non habillé ceux qui sont nus, etc. ; et les justes à qui il dit : »J’étais nu et vous m’avez habillé », répondent : « quand donc, Seigneur ? » Ils ne le savaient pas. D’autre part, les Samaritains étaient par rapport à Israël l’exact équivalent des hérétiques par rapport à l’Eglise, et le prochain du malheureux évanoui dans le fossé, ce n’est pas le prêtre ou le lévite, c’est le samaritain. Enfin et surtout, le Christ n’a pas dit qu’on reconnaît le fruit à l’arbre (saint Augustin raisonne comme s’il l’avait dit), mais qu’on reconnaît l’arbre à ses fruits.

Il faut noter en premier lieu, l’erreur classique qui consiste à affirmer que les dogmes de l’Eglise primitives ne sont pas les mêmes que ceux de l’Eglise actuelle. Comme si la Tradition Apostolique était un vain mot. Dans le cas particulier qu’expose Simone Weil, on pourrait lui objecter saint Paul pour cette phrase : le juste vit de la foi, ou encore celle-ci: tout ce qui ne vient pas de la foi est péché (Rom, XIV, 23). Impossible donc, d’être sauvé si l’on a pas la foi dans la doctrine de l’Eglise.

Passons sur les exégèses douteuses de Simone Weil, passons sur le fait qu’elle rejette dans ce texte, de façon implicite, la valeur de l’enseignement de l’Eglise, et concluons : il est regrettable que Simone Weil n’ait jamais étudié plus en profondeur la doctrine catholique, car elle aurait trouvé sans peine la réponse à ses questions.

***

La controverse janséniste a été l’occasion pour l’Eglise de préciser en détail sa doctrine sur la nature et la grâce. Ainsi il n’est plus possible désormais d’affirmer que la nature humaine déchue par le péché originel n’a plus la possibilité théorique de faire le bien. Ceci dit, saint Augustin n’a pas tort de signaler que c’est Dieu qui agit en bien par la personne des infidèles, car il n’est pas sûr que les infidèles agissent bien en fait par leur nature seule, sans l’aide de la grâce. S’appuyant sur saint Augustin précisément, on pourrait conclure que la nature a gardé après le péché originel la capacité de faire des actes naturellement bons, mais qu’en pratique, la grâce agissante fait de ces actes naturels des actes surnaturellement bons, et qu’il n’y a en fait pas beaucoup d’actes purement naturels chez les infidèles. De plus, parce que comme le définit Clément XI, la foi n’est pas la grâce première, il  y a donc du surnaturel avant la foi.

Quant à savoir si ces actes surnaturels que font les infidèles sont méritoires, s’ils permettent de gagner le Ciel, c’est une autre question. Ici, ce n’est plus l’Eglise qui parle, ce sont les différents théologiens, dont la parole n’est pas confirmée du sceau d’un acte du magistère. Il faut pour être sauvé, la foi et les oeuvres. Saint Thomas d’Aquin dans sa Somme Théologique développe une série de réponses sur l’infidélité qui ne contredisent en rien les précisions dogmatiques qui suivirent la lutte contre le jansénisme. Il distingue donc la foi explicite, celle des fidèles, de la foi implicite, celle de certains infidèles, qui usant de leur raison naturelle aidée de la grâce connaissent Dieu imparfaitement. Ceux-là sont appelés infidèles négatifs, en opposition aux infidèles positifs, qui eux refusent la foi en la connaissant, ou qui refusent de suivre les inspirations de la raison et de la grâce. La question est de savoir si les actes surnaturels des infidèles négatifs -car en cet état seul, les infidèles peuvent être sauvés- sont méritoires. Pour Suarez, un acte surnaturel n’est méritoire qu’à condition qu’il l’intention qui l’a commandé soit elle aussi surnaturelle. Jéronimo de Ripalda, un jésuite espagnol, pense le contraire. La doctrine de Suarez est opposé à celle de saint Thomas d’Aquin, parce qu’elle suppose qu’une multitude d’êtres humains privés de la possibilité de se sauver, alors que saint Thomas s’exprime en sens contraire, voyant dans tous les cas une possibilité de salut pour chacune des créatures. Pour saint Thomas, Dieu accorde sa grâce y compris aux infidèles, car sa volonté salvifique est universelle, et il est évident que ces grâces peuvent servir au salut, car les dons de Dieu sont pour notre bien, et non pas une seule action formaliste.

Ainsi, le dogme de la sainteté de l’Eglise n’empêche en aucun cas que le salut soit accordé par Dieu en dehors de l’Eglise. L’Eglise en tant qu’institution divine, est le principal vecteur de la grâce divine, par les sacrements notamment, mais la grâce peut aussi descendre sur l’homme sans l’intermédiaire des institutions de l’Eglise. Comprenons nous bien. Il ne s’agit pas de d’ôter à l’Eglise son prestige en déniant à l’Eglise son rôle. Mais l’Eglise n’est pas seulement une institution soumise au temps, elle est plus. Je cite le cardinal Journet : « Il n’est pas difficile de répondre à l’objection de Rousseau dans La profession de foi du vicaire savoyard. Il la croyait sans doute insoluble : ou bien le christianisme est nécessaire pour le salut, et vous êtes obligé de damner tous les millions d’hommes qui sont venus au monde avant le Christ ; ou bien vous direz qu’ils pouvaient être sauvés, mais alors le christianisme n’est pas nécessaire au salut, et les religions païennes  valaient autant ! La réplique est toute simple : le christianisme est nécessaire au salut ; ceux qui ont été sauvés avant le Christ l’ont été par lui ; ils constituaient par anticipation son corps mystique, son Eglise. Car déjà la grâce était christique. » Le cardinal continue son exposé, distinguant entre la grâce par anticipation, celle qui toucha les hommes avant la mort du Christ et la fondation de l’Eglise, et la grâce par dérivation, celle qui touche les hommes principalement par les institutions de l’Eglise depuis sa fondation.

L’Eglise est le corps mystique du Christ. Et de même que le Christ prééxistait à son Incarnation, l’Eglise d’une certaine manière préexistait à sa fondation par Notre Seigneur. En effet, il n’y a jamais eu qu’une seule religion véritable, celle révélée par Dieu, d’Abraham à nos jours. On peut donc dire que les Patriarches et les Prophètes, en ce qu’ils étaient fidèles à cette religion, était membre du corps mystique du Christ, de l’Eglise ainsi entendue. De la même façon pour ceux qui sont infidèles, soit qu’ils n’aient pas été fils d’Israël avant la Nouvelle Alliance, soit qu’ils n’aient pas été évangélisés pendant le temps où avait déjà pris effet la Nouvelle Alliance. On dira alors que ces hommes qui ayant la foi implicite et vivant selon la loi de la nature sont membres de l’Eglise en ce sens qu’ils font partie de l’âme de l’Eglise. C’est ce qu’il faut comprendre lorsque l’on affirme qu’hors de l’Eglise, il n’y a point de salut.

 

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Héloïse et Abélard -2-

28-10 at 7:16 (Encyclopédie, Heurs et malheurs, Histoire, Lectures, Philosophie) (, , , , , , , , , , )

Sagesse

« Malgré les problèmes qu’elle laisse encore à résoudre, l’histoire d’Héloïse et d’Abélard est assez riche d’enseignement pour qu’il vaille la peine de les recueillir. » C’est l’objectif avoué de Gilson dans le dernier chapitre de son livre, Héloïse et Abélard. Le titre du chapitre –La leçon des faits– est à lui seul tout un programme : à partir des faits historiques et de l’histoire d’Héloïse et d’Abélard en particulier, donner une leçon d’histoire aux théoriciens comme Jacob Burckhardt au premier chef, pour son Histoire de l’Italie au temps de la Renaissance, ou Gustave Cohen et Abel Lefranc, respectivement cités à travers Ronsard, sa vie et son oeuvre, et la Revue des Cours et Conférences.

« Pour Jacob Burckhardt, écrit Gilson, […] la Renaissance est caractérisée par la découverte du monde et par la découverte de l’homme : « elle est la première à découvrir et à montrer au grand jour l’homme dans son entier ». Une fois le principe posé, les conséquences suivent d’elles-mêmes : « cette époque développe l’individualisme au plus haut point ; ensuite elle l’amène à étudier avec passion, à connaître à fond ce qui est individuel à tous les degrés. […] Pour Burckhardt, l’essentiel n’est d’ailleurs pas là ; ce qu’il tient à prouver avant tout, c’est que des individualités si puissantes ne pouvaient apparaître pour la première fois que dans les petites tyrannies italiennes du XIVème siècle, où les hommes mènent une vie personnelle si intense qu’ils éprouvent le besoin de se raconter. C’est pourquoi, « chez les Italiens, l’autobiographie elle-même (et non plus simplement l’histoire) étend parfois son vol et descend dans les profondeurs de l’individu ; à côté des mille faits de la vie extérieure, elle décrit d’une manière saisissante les phénomènes moraux, tandis que chez d’autres nations, y compris chez les Allemands du temps de la Réforme, elle se borne à consigner les faits matériels et ne laisse deviner l’âme du personnage que par la manière de les présenter. On dirait que la Vita Nuova de Dante, avec son implacable vérité, ait ouvert à la nation cette voie nouvelle ». A cette vision de l’homme de la Renaissance, s’oppose celle de l’homme du Moyen Age, écrasé et nivellé par le Christianisme : « L’Eglise devenue maîtresse, ne tolère pas le développement individuel de l’homme. Tous doivent se résigner à devenir de simples anneaux dans la longue chaîne de son système et obéir aux lois de ses institutions. »

Où situer la correspondance d’Héloïse et d’Abélard ? « Nul n’aura la sottise de comparer leur correspondance à la Vita Nuova sur le plan littéraire, répond Gilson, mais s’il s’agit de dire dans laquelle des deux oeuvres la description de l’homme moral s’affirme avec la simplicité la plus directe et la plus dépouillée d’artifice, c’est au tour de la Vita Nuova de ne plus supporter la comparaison. » Mais Héloïse et Abélard sont deux êtres du Moyen Age, et deux français sujets d’une monarchie, « ils ne satisfont à aucune des conditions requises par la théorie, sauf d’avoir été juste ce qu’ils n’auraient pas dû être si la théorie était vraie ». Ainsi, les faits contredisant la théorie, une fois établi que « l’interprétation du Moyen Age et de la Renaissance que nous avons sous les yeux n’est aucunement, comme on pourrait le croire, une hypothèse historique justiciable des faits », il ne reste plus qu’à conclure qu’elle est un mythe. C’est le mot qu’emploie Gilson, parce qu’un mythe « dicte les faits ». A l’inverse de ce refus de considérer les faits, afin de bâtir une hypothèse historique sur leur enseignement, Gilson oppose une méthode que l’on pourrait qualifier de réaliste : « Pour sortir de cette confusion, il conviendrait peut-être de commencer par se souvenir que les expressions : Moyen Age, Renaissance, sont les symboles abstraits de périodes chronologiques d’ailleurs mal définies et qu’il n’y a pas lieu d’espérer qu’on leur fasse un jour correspondre des définitions simples, applicables à tous les faits qu’elles désignent. Il n’y a pas eu d’essencedu Moyen Age et de la Renaissance, c’est pourquoi il ne saurait y en avoir de définition. » Les faits y servent de preuves : « Tandis que saint Thomas proclame la théologie regina, et même dea scientiarum, les Averroïstes enseignent que « seuls les sages qu’il y ait au monde sont les philosophes seulement, qu’on en sait pas davantage pour savoir la philosophie » et que les enseignements théologiques sont fondés sur des fables ». De tout cela qu’est-ce qui est médiéval ? Tout est médiéval. »

Evidemment, la correspondance des deux amants n’est pas seul chose à infirmer la thèse de Burckhardt, mais aussi et surtout les personnalités des auteurs de cette correspondance. « Si Abélard est un écueil fatal à la thèse de Burckhardt, Héloïse, à elle seule, en est un plus dangereux encore, non pas à cause de l’ardeur passionée avec laquelle elle s’analyse, ni de l’air de défie avec lequel cette femme publie ses secrets les plus intimes, mais bien par les idées mêmes qu’elle exprime et le contenu même de ce qu’elle dit. » Ce dernier point est donc longuement développé par Gilson. Il montre ainsi que la doctrine d’Héloïse concernant les règles monastiques rejoint dans ses déductions et ses conclusions celle d’Erasme. « Le Christ n’a prêché qu’une seule religion, la même pour les laïques et pour les moines ; l’homme chrétien renonce au monde et fait profession de ne vivre que pour le Christ, et saint Paul n’a pas prêché cette doctrine (Rom, XIII, 14) pour les moines mais pour tous ; les laïcs, même mariés, sont tenus à la charité et à la pauvreté tout autant que les moines ; bref, la seule règle à laquelle un chrétien soit tenu, c’est l’Evangile ». C’est aussi l’enseignement de Luther qui écrit plus tard dans Sur les voeux monastiques : « Faire un voeu monastique, c’est dire : « Seigneur je jure de n’être plus chrétien. Je rétracte le voeu de mon baptême. Je ne veux plus m’attacher au Christ ni vivre en Lui… Je jure d’observer au dessus et en dehors du Christ, un voeu nouveau et bien meilleur à savoir par mes propres oeuvres de chasteté, d’obéissance et de chasteté ». Les voeux monastiques chez Héloïse comme chez les humanistes et les réformateurs sont vus comme une pratique judaïsante, car ils supposent que les actes du chrétien ont une valeur. Or, s’appuyant sur saint Augustin (De bono conjugali, De Sermone Domini in monte), Abélard -et Héloïse à sa suite- affirme que « la qualité bonne ou mauvaise de l’acte réside entièrement dans l’intention qui l’anime. » Autrement dit, les bonnes oeuvres sont inutiles, et seul l’esprit sert au salut. L’envie ne nous manque pas de réfuter ces doctrines, bien que ce ne soit pas le lieu ici. Disons en deux mots que de telles vues de l’esprit ne sont possibles que lorsqu’on oppose la chair à l’esprit, et non l’homme de chair à l’homme d’esprit. Il y a plus : par l’usage qu’elle fait de cette doctrine, « Héloïse inaugure la longue lignée de tant d’héroïnes romantiques, que la fatalité condamne à faire le mal par amour, mais que la pureté même de leur amour disculpe du mal qu’elles font ; ou qu’elle entraîne à commettre des crimes, mais des crimes dont elles restent innocentes dans le temps même qu’elles les commettent, et tout cela au nom d’une morale qui sépare l’ordre des actes de l’ordre des intentions. » Etienne Gilson, comparant Héloïse à la Julie d’Etanges de Rousseau note qu’en « substituant déjà la psychologie à la morale, l’ancienne Héloïse dépasse de loin la nouvelle dans la voie même où elle l’invitait à s’engager. »

Voilà donc les faits à charge contre la théorie de Burckhardt. Et voici la leçon, d’ordre philosophique : le but de l’histoire est la connaissance. En effet, « Devant une réalité perçue devant sa complexité ordonnée, qui donc se souciera encore de formules ? Ce n’est pas pour nous débarasser d’elle que nous étudions l’histoire, mais pour sauver du néant le passé qui s’y noierait sans elle ; c’est pour faire ce qui, sans elle, ne serait même plus du passé, renaissance à l’existence dans cet unique présent hors duquel rien n’existe. »

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Les racines de la pensée chrétienne

12-09 at 12:14 (Encyclopédie, Histoire, Philosophie, Théologie) (, , , , , , , , , , , )

La pensée chrétienne est avant toute chose théologique, et c’est ce qui fait qu’elle est chrétienne. Le point de départ de la théologie, c’est la foi. Sans foi, pas de théologie, et pas de philosophie chrétienne, puisque celle-ci est contenue dans la théologie. Or la théologie a besoin de la philosophie pour expliciter les vérités qui sont l’objet de son étude. Un théologien est nécessairement un philosophe. 

Ainsi les plus anciennes pages de pensée chrétienne qui nous soient parvenues sont celles du Nouveau Testament, des Evangiles aux Actes des Apotres. Même si leurs auteurs n’exposaient pas la leur doctrine, l’essentiel de leur enseignement étant oral, et les Evangiles ayant été écrit afin de rétablir la vérité sur la vie de Jésus, d’exclure les fables pieuses et moins pieuses qui avaient cours dans la chrétienté naissante, ces pages sont essentiellement théologiques. Saint Paul, les Apotres n’avaient probablement pas lu Platon, et même a supposer qu’ils l’aient lu, on ne peut pas dire que l’on en ait trouvé la moindre trace dans les épitres. Le centre de la théologie de saint Paul est le Christ, c’est a dire, dans ses yeux de chrétien, le Messie, le Rédempteur du genre humain, esperé par les Patriarches et annoncé par les Prophètes. De même, l’essentiel des discours de saint Pierre que nous relatent les Actes des Apotres, tournent autour de cet axe fondamental, qui fait de Jésus Christ l’incarnation des prédictions des Prophètes. C’est affirmer un lien particulier entre la doctrine professée par les patriarches et celle de ces premières pages de théologie chrétienne. Les romains ne s’y trompaient pas, qui instruits de la doctrine juive par des sages y associaient celle des chrétiens. Sénèque par exemple, fait souvent la confusion. La pensée de Hegel qui voulait faire du christianisme une synthèse de la théologie juive et de la philosophie grecque est infirmée par l’histoire, puisque les premiers chretiens qu’étaient les Apotres n’ont jamais tiré leur enseignement d’une quelconque philosophie grecque, mais bien de Jésus Christ seul, qui a parfait la Révélation que Dieu avait fait aux Patriarches. Pour adhérer a cette pensée d’Hegel, le chrétien est contraint de ne voir dans le catholicisme qu’une philosophie plus ou moins en rapport avec l’enseignement du Christ, ce qui est impossible aux yeux de sa foi.

Ce n’est que plus tard, avec la conversion de gentils de culture gréco-romaine que l’on voit la philosophie grecque s’insérer dans le cours des raisonnements des chrétiens. Pour expliciter la doctrine, Origène, Tertullien, et saint Augustin se servent des philosophies paiennes de Platon, et de Plotin. Le travail de relecture chrétienne de Platon par saint Augustin s’avère difficile, la philosophie de Platon s’écartant en des points essentiels de celle que sous tend la foi catholique. Saint Augustin nous a laissé un grand témoignage de philosophie chrétienne a travers le livre des réfutations, ou il expose comment la doctrine de Platon, qu’il avait fait sienne sur plusieurs points importants sans un discernement theologique suffisant, l’avait conduit a errer dans la Vérité.

Il y a une philosophie inhérente a la théologie. Il y a une philosophie, une psychologie paulinienne, qui se lit entre les lignes théologiques, c’est une certaine conception de l’homme et dela vie qui s’imprime avec et par la foi. La théologie dispose donc pour son oeuvre d’explicitation et développement de la doctrine, d’une philosophie qui lui est propre, mais cela ne veut pas dire qu’elle ne puisse pas utiliser une philosophie qui lui est étrangère. Ainsi, au XIII ème siècle, saint Thomas n’hésita pas a se  servir des terminologies et des raisonnements d’Aristote pour expliciter sa théologie. Ici il faut avoir bien a l’esprit les liens qui sont tissés entre la philosophie et la théologie dans la pensée chrétienne. Cette dernière peut etre théologique ou philosophique, mais dans le deuxième cas, elle n’est pas autonome, elle dépend toute entière de la théologie. A ceux qui accusaient saint Thomas, de meler l’eau de la philosophie au vin de l’Ecriture, ce grand théologien répondit : « Ceux qui recourent a des arguments philosophiques en Ecriture sainte, et les mettent au service de la foi, ne melent pas l’eau au vin, ils changent l’eau en vin ». Il faut bien comprendre la que la philosophie de saint Thomas n’est pas celle d’Aristote. Certes la philosophie de saint Thomas est aristotélicienne, mais elle n’est pas que cela.

Par exemple saint Thomas reprend le raisonnement d’Aristote concernant la necessité d’un premier moteur, comme cause première du mouvement. Mais le Dieu d’Aristote n’est pas le Dieu de saint Thomas. Et au dela, le Dieu des philosophes n’est pas celui des chretiens. Le Dieu des chrétien est connu avant tout par la Révélation, pas par le syllogisme philosophique. Le Dieu des chrétiens, c’est cet Etre en qui réside la plénitude des perfections. C’est ce Dieu qui s’est révélé aux premiers hommes, a Abraham, a Isaac et a Jacob, puis a Moise sur le mont Sinai. Celui qui a dit : « Je suis celui qui suis« . Un Dieu personnel, l’Etre en tant qu’etre, que seule la théologie juive a enseigné et connu par la foi et par la raison. La conception de Dieu de saint Thomas d’Aquin découle toute entière de l’Exode. Sa doctrine est explicitée avec l’aide des terminologies et méthodes syllogistiques d’Aristote, mais la substance de cette doctrine est dans l’antique théologie juive.

Certes, il y a dans la pensée grecque quelques points de rencontre avec la doctrine chrétienne, mais cela ne fait pas d’elle une pensée chrétienne. (Si tant est d’ailleurs que l’on puisse parler de philosophie grecque, puisque les Anciens n’ont jamais parlé d’une seule voix). Telles quelles les philosophies grecques ne sont pas chrétienne. Une philosophie ne mérite le nom de chrétienne que si elle se plie au joug de la foi qui répond a la Révélation. Les philosophies paiennes n’ont été christianisée que parce qu’elles ont été judaisées. Pour que l’eau de la philosophie grecque devint chrétienne, il fallut que des chrétiens la changent en un vin suave, celui de la Révélation.

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