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10-02 at 8:43 (Crise de l'Eglise, Heurs et malheurs, Lectures, Philosophie, Théologie) (, , , , , , , )

L’insensé a dit dans son coeur : il n’y a pas de Dieu.

Psaumes XXIII, 1.

Dans son Introduction à la philosophie, le professeur Jaspers répète à l’envie que les preuves de l’existence de Dieu n’ont aucune valeur apodictique. On ne demande pas mieux que d’être convaincu, mais en fait, on reste plutôt songeur devant de telles démonstrations :

« La preuve la plus ancienne est celle qu’on appelle cosmologique. On infère du cosmos (c’est à dire du monde, en grec) l’existence de Dieu. Tout ayant une cause dans le devenir universel, on en tire l’existence d’une cause première ; du mouvement on induit l’existence de sa source, le premier moteur; de la contingence des êtres individuels, on conclut à la necessité du tout. »

On ne saurait en vouloir à Jaspers de simplifier à outrance la thèse qui combat. La réfutation est chose bien plus aisée ce faisant. Impossible donc, selon Jaspers, de déduire du cosmos l’existence de Dieu. Impossible surtout de savoir qui a pu défendre telle quelle cette preuve cosmologique ! Les cinq preuves de saint Thomas d’Aquin, dans les deux Sommes et le Compendium, ne portent pas de nom, et sont irréductibles à cette simplification outrancière… Notons que Jaspers nous parle de preuve cosmologique, puis il évoque la preuve par le mouvement, d’Aristote, assimilant l’une à l’autre.

Le professeur continue : « Si l’on conçoit ces conclusions sur le modèle d’une chose réelle permettant d’affirmer l’existence d’une autre chose réelle -comme lorsque, voyant la face que la lune tourne vers nous, nous en induisons l’existence d’une autre que nous ne voyons pas- alors elles ne sont pas valables. Des conclusions de ce genre ne sont pour nous légitimes que s’il s’agit d’inférer de certains phénomènes l’existence d’autres phénomènes. Or le monde en tant que totalité n’est pas un phénomène, parce que nous sommes toujours à l’intérieur de lui, et que nous ne l’avons jamais dans sa totalité face à nous. Aussi le monde dans sa totalité ne nous permet-il de tirer aucune conclusion concernant autre chose que lui. »

Bref, il est impossible de tirer du cosmos un argument pertinent de l’existence de Dieu. C’est sans doute vrai, mais il ne faudrait pas s’imaginer que cela soit une réfutation en règle du raisonnement aristotélicien, la première voie de saint Thomas. Si la preuve qu’Aristote développe dans sa Physique se base bien sur le mouvement et non sur le cosmos, si le mouvement est bien un phénomène (même au sens kantien du terme), on peut dire que Jaspers n’a pas répondu à Aristote.

Au reste, si Jaspers prétendait s’attaquer à tel ou tel philosophe, cela ne me dérangerait pas le moins du monde. Chacun sait combien la controverse est bénéfique de temps à autre. Mais Jaspers ne se contente pas de critiquer une preuve de l’existence de Dieu, il affirme qu’on ne peut pas prouver l’existence de Dieu. « Si l’on conçoit les preuves de l’existence de Dieu comme ayant l’évidence scientifique des démonstrations mathématiques ou des vérifications expérimentales, on les rend fausses. Kant a réfuté de façon radicale leur prétention à l’apodicticité. » Voici donc, outre la réduction à la réfutation de la preuve cosmologique, l’argument de Jaspers : Kant. Or je vois bien ce qui permet à un kantien d’affirmer que l’existence de Dieu est indémontrable, mais je ne vois pas ce qui permet de penser que cette conclusion kantienne soit la vérité que tous les philosophes doivent tenir pour telle. Nullement paradoxales (car l’effet du trop connu arbitraire philosophique), les prétentions de cet agnosticisme à faire tenir pour la vérité, n’en sont pas moins désolantes.

Evidemment, on pourra toujours décharger notre auteur de ses propos, en arguant que le livre en question n’est qu’une introduction, et que ce cadre imposé ne permet pas de développer des arguments complexes. A vrai dire, je ne vois pas d’autres arguments que celui-ci pour atténuer mon reproche d’insuffisance. Réfuter un raisonnement n’est que peu de choses. Au contraire réfuter les principes sur lesquels se fonde ce raisonnement, c’est là faire oeuvre de philosophe. La preuve d’Aristote, pour ne citer qu’elle, se fonde sur les principes du réalisme, ce sont donc ceux là qu’il faut discuter. La réfutation kantienne se fonde sur les solutions que Kant donne au problème de l’origine des connaissances, c’est là ce dont il importe d’établir la légitimité. En l’absence d’une démonstration en règle, expliquant que le réalisme aristotélicien est une doctrine fausse, et que seul l’idéalisme kantien est vrai, imposer à ses lecteurs de croire qu’il n’y a pas de démonstration de l’existence de Dieu possible est purement arbitraire.

Il ne suffit pas à Jaspers d’affirmer l’incapacité de la raison humaine à connaître l’existence de son Créateur. Il lui dénie également la capacité à le connaître dans ses attributs. Il n’est pas certain qu’il en est lui-même conscience. Il semble bien au contraire que « connaître Dieu » ne réfère chez lui qu’au fait de savoir qu’Il existe, mais il est clair que des phrases comme celle-ci : « Dieu est, pour moi, dans la mesure où je deviens vraimet moi-même dans la liberté. Il n’est pas en tant qu’objet d’étude et de savoir, il ne se manifeste qu’à l’existence », ne laissent place à aucune connaissance de la nature divine et de ses attributs.

***

Une divergence comme celle qui oppose un saint Thomas d’Aquin, présentant cinq preuves de l’existence de Dieu comme ayant une valeur démonstrative, à un Kant, qui nie qu’il soit possible de prouver l’existence de Dieu n’est qu’un effet d’une divergence plus fondamentale sur la question de l’origine des connaissances. Le véritable point de divergence est celui qui oppose idéalistes et réalistes depuis des siècles. Seul la solution réaliste à l’origine des connaissances permet d’affirmer qu’il y a une preuve possible de l’existence de Dieu à partir des choses crées. C’est parce que saint Thomas était un réaliste, à la suite d’Aristote qu’il en a exposé cinq, et il faut être réaliste pour les penser bien fondées. (Encore faut-il préciser que notre certitude de cette possibilité ne repose pas tant sur la philosophie, mais bien plutôt sur le magistère de l’Eglise, qui a tranché la question depuis Vatican I : « Si quelqu’un dit que la lumière naturelle de l’humaine raison est incapable de faire connaître avec certitude, par le moyen des choses créées, le seul vrai Dieu,notre Créateur et Maître, qu’il soit anathème. » (Vatican I, De Revelatione, cap 1.) Pour le catholique, la cause est donc entendue.)

La difficulté à se faire entendre sur ce sujet tient à ce que le bien fondé du réalisme par rapport à l’idéalisme ne se démontre pas. On ne peut que faire comprendre ce qui est induit. « Pour le réaliste, écrit Gilson, penser, c’est seulement ordonner des connaissances ou réfléchir sur leur contenu; jamais il n’aurait l’idée de faire de la pensée le point de départ de sa réflexion, parce qu’une pensée n’est possible pour lui que là où il y a des connaissances. Or l’idéaliste, du fait qu’il va de la pensée aux choses, ne peut savoir si ce dont il part correspond ou non à un objet; lorsqu’il demande au réaliste comment rejoindre l’objet en partant de la pensée, ce dernier doit donc s’empresser de répondre qu’on ne le peut pas, et que c’est même la raison principale pour ne pas être idéaliste, car le réalisme part de la connaissance, c’est à dire un acte de l’intellect qui consiste à saisir un objet. »

S’il est vrai que l’on peut abstraire l’intelligible du sensible, il devient possible de raisonner sur le mouvement, que nous constatons. C’est là le fondement de la démonstration qu’Aristote exécute dans sa Physique, qui explique l’origine du mouvement par le Premier Moteur Immobile. Aristote n’était pas un chrétien, et il n’a pas démontré l’existence du Dieu des chrétiens. Il a démontré que le mouvement devait son être à un principe immobile, et rien de plus. On ne peut pas croire et savoir une chose à la fois et sous le même rapport, c’est pourquoi le chrétien qui sait avec Aristote qu’il y a un premier moteur immobile n’est pas dispensé de croire en l’existence de Dieu, tel que la Révélation nous Le fait connaître. Parce que les champs de vision de la raison naturelle et de la raison éclairée par la foi ne sont pas confondus (c’est la fameuse distinction thomiste entre le révélé et le révélable), on ne peut pas connaître sous le même rapport, en usant de l’un ou de l’autre éclairage.

Saint Thomas affirme par ailleurs que l’on peut connaître la nature de Dieu de deux façons. Premièrement, par voie de négation. C’est ce qui permet de dire que Dieu ne peut pas être composé de matière, puis qu’il ne peut pas être un composé, etc… Deuxièmement, on peut connaître Dieu en usant de la notion d’analogie. Ainsi nous disons que Dieu est bon, qu’il est juste, qu’il est miséricordieux, etc. Ce sont là deux voies qui permettent d’énoncer des vérités à l’échelle humaine, mais qui ne suppriment pas le mystère. L’essence de Dieu nous reste toujours inconnue en ce bas monde, et le plus profond des philosophes, s’il pourra énoncer plus de vérités au sujet de Dieu que le commun, restera cependant dans cette même ignorance fondamentale.

Ainsi, on est surpris de lire ces lignes de la main d’un chrétien : « Le Dieu de la foi est le Dieu lointain, le Dieu caché, le Dieu indémontrable. C’est pourquoi, il me faut penser non seulement que je ne connais pas Dieu, mais même que je ne sais pas si je crois. La foi n’est pas une propriété. Elle n’implique aucun savoir assuré, mais seulement une certitude efficace dans la conduite pratique de la vie ». Un enfant connaissant son catéchisme en sait plus que le professeur Karl Jaspers. Il croit en la Parole de Dieu. Et parce qu’il sait « qu’Il ne peut ni Se tromper, ni nous tromper », il sait que tout ce qu’il tient par la foi est vrai. Lorsque le chrétien dit que Dieu est trine, il dit une vérité. Il n’en comprend pas la profondeur, ni l’exacte portée, mais ce qu’il peut dire de Dieu parce que Dieu le lui a révélé, n’en reste pas moins vrai.

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Héloïse et Abélard -2-

28-10 at 7:16 (Encyclopédie, Heurs et malheurs, Histoire, Lectures, Philosophie) (, , , , , , , , , , )

Sagesse

« Malgré les problèmes qu’elle laisse encore à résoudre, l’histoire d’Héloïse et d’Abélard est assez riche d’enseignement pour qu’il vaille la peine de les recueillir. » C’est l’objectif avoué de Gilson dans le dernier chapitre de son livre, Héloïse et Abélard. Le titre du chapitre –La leçon des faits– est à lui seul tout un programme : à partir des faits historiques et de l’histoire d’Héloïse et d’Abélard en particulier, donner une leçon d’histoire aux théoriciens comme Jacob Burckhardt au premier chef, pour son Histoire de l’Italie au temps de la Renaissance, ou Gustave Cohen et Abel Lefranc, respectivement cités à travers Ronsard, sa vie et son oeuvre, et la Revue des Cours et Conférences.

« Pour Jacob Burckhardt, écrit Gilson, […] la Renaissance est caractérisée par la découverte du monde et par la découverte de l’homme : « elle est la première à découvrir et à montrer au grand jour l’homme dans son entier ». Une fois le principe posé, les conséquences suivent d’elles-mêmes : « cette époque développe l’individualisme au plus haut point ; ensuite elle l’amène à étudier avec passion, à connaître à fond ce qui est individuel à tous les degrés. […] Pour Burckhardt, l’essentiel n’est d’ailleurs pas là ; ce qu’il tient à prouver avant tout, c’est que des individualités si puissantes ne pouvaient apparaître pour la première fois que dans les petites tyrannies italiennes du XIVème siècle, où les hommes mènent une vie personnelle si intense qu’ils éprouvent le besoin de se raconter. C’est pourquoi, « chez les Italiens, l’autobiographie elle-même (et non plus simplement l’histoire) étend parfois son vol et descend dans les profondeurs de l’individu ; à côté des mille faits de la vie extérieure, elle décrit d’une manière saisissante les phénomènes moraux, tandis que chez d’autres nations, y compris chez les Allemands du temps de la Réforme, elle se borne à consigner les faits matériels et ne laisse deviner l’âme du personnage que par la manière de les présenter. On dirait que la Vita Nuova de Dante, avec son implacable vérité, ait ouvert à la nation cette voie nouvelle ». A cette vision de l’homme de la Renaissance, s’oppose celle de l’homme du Moyen Age, écrasé et nivellé par le Christianisme : « L’Eglise devenue maîtresse, ne tolère pas le développement individuel de l’homme. Tous doivent se résigner à devenir de simples anneaux dans la longue chaîne de son système et obéir aux lois de ses institutions. »

Où situer la correspondance d’Héloïse et d’Abélard ? « Nul n’aura la sottise de comparer leur correspondance à la Vita Nuova sur le plan littéraire, répond Gilson, mais s’il s’agit de dire dans laquelle des deux oeuvres la description de l’homme moral s’affirme avec la simplicité la plus directe et la plus dépouillée d’artifice, c’est au tour de la Vita Nuova de ne plus supporter la comparaison. » Mais Héloïse et Abélard sont deux êtres du Moyen Age, et deux français sujets d’une monarchie, « ils ne satisfont à aucune des conditions requises par la théorie, sauf d’avoir été juste ce qu’ils n’auraient pas dû être si la théorie était vraie ». Ainsi, les faits contredisant la théorie, une fois établi que « l’interprétation du Moyen Age et de la Renaissance que nous avons sous les yeux n’est aucunement, comme on pourrait le croire, une hypothèse historique justiciable des faits », il ne reste plus qu’à conclure qu’elle est un mythe. C’est le mot qu’emploie Gilson, parce qu’un mythe « dicte les faits ». A l’inverse de ce refus de considérer les faits, afin de bâtir une hypothèse historique sur leur enseignement, Gilson oppose une méthode que l’on pourrait qualifier de réaliste : « Pour sortir de cette confusion, il conviendrait peut-être de commencer par se souvenir que les expressions : Moyen Age, Renaissance, sont les symboles abstraits de périodes chronologiques d’ailleurs mal définies et qu’il n’y a pas lieu d’espérer qu’on leur fasse un jour correspondre des définitions simples, applicables à tous les faits qu’elles désignent. Il n’y a pas eu d’essencedu Moyen Age et de la Renaissance, c’est pourquoi il ne saurait y en avoir de définition. » Les faits y servent de preuves : « Tandis que saint Thomas proclame la théologie regina, et même dea scientiarum, les Averroïstes enseignent que « seuls les sages qu’il y ait au monde sont les philosophes seulement, qu’on en sait pas davantage pour savoir la philosophie » et que les enseignements théologiques sont fondés sur des fables ». De tout cela qu’est-ce qui est médiéval ? Tout est médiéval. »

Evidemment, la correspondance des deux amants n’est pas seul chose à infirmer la thèse de Burckhardt, mais aussi et surtout les personnalités des auteurs de cette correspondance. « Si Abélard est un écueil fatal à la thèse de Burckhardt, Héloïse, à elle seule, en est un plus dangereux encore, non pas à cause de l’ardeur passionée avec laquelle elle s’analyse, ni de l’air de défie avec lequel cette femme publie ses secrets les plus intimes, mais bien par les idées mêmes qu’elle exprime et le contenu même de ce qu’elle dit. » Ce dernier point est donc longuement développé par Gilson. Il montre ainsi que la doctrine d’Héloïse concernant les règles monastiques rejoint dans ses déductions et ses conclusions celle d’Erasme. « Le Christ n’a prêché qu’une seule religion, la même pour les laïques et pour les moines ; l’homme chrétien renonce au monde et fait profession de ne vivre que pour le Christ, et saint Paul n’a pas prêché cette doctrine (Rom, XIII, 14) pour les moines mais pour tous ; les laïcs, même mariés, sont tenus à la charité et à la pauvreté tout autant que les moines ; bref, la seule règle à laquelle un chrétien soit tenu, c’est l’Evangile ». C’est aussi l’enseignement de Luther qui écrit plus tard dans Sur les voeux monastiques : « Faire un voeu monastique, c’est dire : « Seigneur je jure de n’être plus chrétien. Je rétracte le voeu de mon baptême. Je ne veux plus m’attacher au Christ ni vivre en Lui… Je jure d’observer au dessus et en dehors du Christ, un voeu nouveau et bien meilleur à savoir par mes propres oeuvres de chasteté, d’obéissance et de chasteté ». Les voeux monastiques chez Héloïse comme chez les humanistes et les réformateurs sont vus comme une pratique judaïsante, car ils supposent que les actes du chrétien ont une valeur. Or, s’appuyant sur saint Augustin (De bono conjugali, De Sermone Domini in monte), Abélard -et Héloïse à sa suite- affirme que « la qualité bonne ou mauvaise de l’acte réside entièrement dans l’intention qui l’anime. » Autrement dit, les bonnes oeuvres sont inutiles, et seul l’esprit sert au salut. L’envie ne nous manque pas de réfuter ces doctrines, bien que ce ne soit pas le lieu ici. Disons en deux mots que de telles vues de l’esprit ne sont possibles que lorsqu’on oppose la chair à l’esprit, et non l’homme de chair à l’homme d’esprit. Il y a plus : par l’usage qu’elle fait de cette doctrine, « Héloïse inaugure la longue lignée de tant d’héroïnes romantiques, que la fatalité condamne à faire le mal par amour, mais que la pureté même de leur amour disculpe du mal qu’elles font ; ou qu’elle entraîne à commettre des crimes, mais des crimes dont elles restent innocentes dans le temps même qu’elles les commettent, et tout cela au nom d’une morale qui sépare l’ordre des actes de l’ordre des intentions. » Etienne Gilson, comparant Héloïse à la Julie d’Etanges de Rousseau note qu’en « substituant déjà la psychologie à la morale, l’ancienne Héloïse dépasse de loin la nouvelle dans la voie même où elle l’invitait à s’engager. »

Voilà donc les faits à charge contre la théorie de Burckhardt. Et voici la leçon, d’ordre philosophique : le but de l’histoire est la connaissance. En effet, « Devant une réalité perçue devant sa complexité ordonnée, qui donc se souciera encore de formules ? Ce n’est pas pour nous débarasser d’elle que nous étudions l’histoire, mais pour sauver du néant le passé qui s’y noierait sans elle ; c’est pour faire ce qui, sans elle, ne serait même plus du passé, renaissance à l’existence dans cet unique présent hors duquel rien n’existe. »

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Dos à dos

16-09 at 9:12 (France actuelle, Heurs et malheurs, Lectures, Philosophie) (, , , , , , , , , , )

« On se tromperait étrangement en croyant que les méfaits du mathématisme ne se soient fait sentir que dans l’ordre métaphysique ; ils ont atteint jusqu’à la morale, et par elle, la sociologie. Ici, ce n’est plus Descartes qui est l’initiateur, mais Thomas Hobbes, dont Descartes n’était d’ailleurs pas sans estimer la philosophie politique beaucoup plus que la métaphysique. Ce qui nous est donné dans la réalite, c’est une complexité concrete, dont les élements s’entretiennent. L’homme n’est pas seulement un animal raisonnable, c’est encore un animal politique, parce que l’Etat est la condition nécessaire du parfait développement de sa rationalité. C’est pourquoi l’individu ne nous est jamais donné que dans un Etat, hors duquel il ne saurait réaliser pleinement son essence ni même vivre, bien que l’etat lui-même ne subsiste jamais que dans les individus, qui en sont la substance même. Il est donc également vrai de dire qu’on ne trouve rien dans l’individu qui ne lui vienne de la société, et qu’il n’y a rien dans la société qui ne lui vienne des individus, puisqu’elle les forme et qu’ils la composent.

Supposons au contraire cette réalite complexe décomposée en idées dont chacune définirait une substance, l’individu deviendrait une chose en soi, l’Etat en deviendrait une autre et un nouveau problème de la communication des substances se poserait aussi insoluble que le premier. C’est a quoi Hobbes a conduit la pensée moderne en définissant les hommes comme des individus isolables et sensiblement égaux, soit corporellement, soit spirituellement. Par ce cartésianisme politique, l’individu se trouvait érigé en un être par soi, et par conséquent en une fin en soi, dont la subordination à l’Etat comme fin plus haute devenait difficile, sinon impossible. Dès ce moment, le problème politique devient ce qu’il sera encore pour Rousseau : trouver dans l’individu, en tant que tel, une raison de le subordonner à autre chose qu’à lui-même, ce qui est plus difficile encore que de prouver la quadrature du cercle par la règle et le compas. Il est clair que pour un atome social, tel que l’individu de Hobbes, le droit de nature n’est que la liberté d’user de tous les moyens qu’il juge bons pour assurer son propre bien ; chaque homme, dit Le Léviathan, a droit, par nature sur toute chose. Comment, dès lors, recomposer un corps social avec de telles libertés ? Comment faire que, au nom de mon propre droit, ce qui m’appartient cesse de m’appartenir ? De la toutes les théories de « contrat social » qui, par des artifices différents, s’efforcent d’obtenir de droits, posés d’abord comme absolus, qu’ils se renoncent eux-mêmes, ce qui revient à faire sortir la servitude d’une somme de libertés.

Posé en ces termes, le probleme était si difficile que les essais de solution ne pouvaient manquer de foisonner ; mais ils devaient logiquement conduire à reconnaitre le caractère contradictoire du problème et a dresser l’une contre l’autre ces deux réalites antinomiques, impossible a concilier. D’une part, l’individu pris à l’état pur ; et comme la définition de l’individu en tant que tel est d’exister par soi, on aboutit à l’individualiste de Max Stirner ou à l’individualisme esthétique de Nietzsche. L’Unique, et sa propriété. Rien de plus logique, et Stirner s’est montré philosophe en cela qu’il a su conduire une idée jusqu’a la pureté de son essence. Si l’individu n’est qu’individu, l’illogique est de vouloir faire sortir le collectif de l’individuel ; la logique, c’est l’élimination radicale de l’Etat comme force contraignante. Mais si l’on prend d’autre part le collectif comme tel, puisque son essence meme est la négation de l’individuel, il devient contradictoire de le fabriquer avec des individus, et ce sont alors Comte et Durkheim qui deviennent les vrais philosophes. « L’homme n’est rien, c’est l’Humanité qui est tout. » Ici encore, rien de plus cohérent, car dans un être collectif en tant que tel, l’individu comme tel ne saurait trouver place ; il se trouve donc éliminé, reduit, nié, d’avance et comme par définition. En tant qu’elle s’efforce de se réformer sur le modèle de ses doctrines, la société moderne est donc condamnée à osciller perpétuellement entre l’anarchisme et le collectivisme, ou à vivre empiriquement d’un compromis honteux, qui n’a pas de quoi se justifier. »

Etienne Gilson, Le réalisme méthodique.

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