Contra averroïstas

3-01 at 8:47 (Crise de l'Eglise, Heurs et malheurs, Philosophie, Théologie) (, , , , , , , )

Traditio auctrix, consuedo confirmatur, fides observatrix.

Tertullien.

Saint Thomas dit que la Révélation était nécessaire à cause de la faiblesse de la raison humaine, faiblesse particulièrement remarquable en ce qui concerne les choses de Dieu. Cet argument est théologique puisqu’il peut s’appuyer sur la doctrine du péché originel que chaque catholique tient par la foi. Mais il est aussi philosophique, puisque comme dit Aubry : « tout nous crie, et la raison plus fort que tout le reste, que la raison ne suffit pas ».

L’argument se décline comme il suit : On peut dire que la raison est faible en parlant d’un cas particulier, de cet homme dont la raison est faible. On peut dire que la raison est faible en ce sens qu’elle n’échappe pas à l’erreur. Dans ce dernier cas, la faiblesse dont il est question implique qu’elle ne soit pas capable de se corriger elle-même. La faiblesse de la raison est cause de l’impuissance relative de la philosophie. Un impie doit reconnaître ce point, en revanche, il n’acceptera pas cette corollaire scolastique: que la Révélation est vraie. Il faut la foi, pour accorder cette dernière assertion. Mais au moins, notre impie pourrait-il nous accorder que la véracité de la Révélation est une thèse possible du point de vue de la philosophie.

Or, si un scolastique s’appuie sur la théologie pour affirmer que la science de Dieu contient et sauve la philosophie, un impie lui, ne s’appuie sur sa seule raison pour nier cette assertion, alors même qu’il peut lui-même reconnaître par ailleurs l’impuissance de la philosophie. C’est-à-dire que ce dernier est prêt à reconnaître que le sable sur lequel il bâti sa maison ne présente pas les qualités requises, et moins de qualités que la pierre sur laquelle bâti un scolastique, à condition que la pierre existe.

On entrevoit facilement dans quelle contradiction se place le catholique qui refuse de concevoir que la philosophie doive prendre son point de départ dans la théologie. Dans le raisonnement ci-dessus, il ne peut pas user de cette condition. Pour lui, la Révélation a eu lieu, et le dépôt de la foi est bien conservé dans l’Eglise fondée sur Pierre. A moins de nier un des termes de cette dernière phrase, contre sa foi, il ne peut qu’affirmer que la théologie sauve la philosophie.

Comme la vérité est une, la philosophie ne saurait contredire la théologie. Un chrétien ne peut que se rendre à cette raison. La vérité est une : ce premier point est philosophique et par conséquent, peut être reconnu par tous, donc un impie concèdera que la philosophie ne peut contredire la théologie si il est vrai qu’elle est la science de Dieu.

Ce qu’il ressort de ces deux points, l’impuissance de la raison et l’unicité de la vérité c’est que le système scolastique ne présente pas de faille logique. Quel système trouvez vous le plus rationnel de ces deux là ? Le premier peut affirmer l’impuissance de la raison, et pourtant tirer d’elle que rien ne la dépasse et ne la sauve. Le second propose au nom d’un principe supérieur à la raison, de remédier à la faiblesse de la raison que chaque philosophie peut par ailleurs constater. Jugez vous-même.

***

S’il en est parmi ceux qui me lisent que le monde moderne n’a pas rendu insensible à la voix de l’Eglise, je me permets de citer le Syllabus de Pie IX, qui lève le doute quant à ce que pense l’Eglise du rationalisme. Les propositions suivantes comprises dans la section intitulée rationalisme modéré, y sont condamnées :

IX- Tous les dogmes de la religion chrétienne sans distinction sont l’objet de la science naturelle ou philosophie ; et la raison humaine n’ayant qu’une culture historique, peut, d’après ses principes et ses forces naturelles, parvenir à une vraie connaissance de tous les dogmes, même les plus cachés, pourvu que ces dogmes aient été proposés à la raison comme objet.

Voici rappelées les insuffisances naturelles de la raison. Quelque soit la capacité particulière de l’individu, il ne pourra jamais parvenir a une intelligence parfaite du dogme. La raison humaine est moins parfaite que celle des anges, qui est moins parfaite que celle de Dieu qui est seule parfaite. C’est pourquoi la somme de vérités théologiques, c’est à dire qui relèvent de la science de Dieu, reste à jamais parfaitement accessibles à l’intelligence humaine.

X- Comme autre chose est le philosophe et autre chose la philosophie, celui-là a le droit et le devoir de se soumettre à une autorité dont il s’est démontré à lui même la réalité ; mais la philosophie ne peut ni ne doit se soumettre à aucune autorité.

Par la condamnation de cette phrase, on voit que la position d’un Boèce de Dacie, qui estime que le philosophe chrétien, de par sa foi doit se soumettre à l’autorité de l’Eglise et aux conclusions de la théologie, mais qui enseignait que chaque science devait progresser en statut autonome est rejetée par l’Eglise qui ce faisant, définit la philosophie chrétienne quelques années avant Aeterni Patris.

XI- L’Eglise, non seulement ne doit, en aucun cas, sévir contre la philosophie, mais elle doit tolérer ses erreurs et lui laisser le soin de se corriger elle-même.

Conséquence du principe ci-dessus : l’Eglise est cette autorité supérieure à la raison humaine. L’autorité de l’Eglise est seule légitime pour trancher les questions doctrinales parce qu’elle est l’Eglise du Christ, qui garde le dépôt de la foi, la Parole de Dieu révélant.

Par ailleurs les erreurs philosophiques, et plus particulièrement les erreurs métaphysiques mènent à des erreurs théologiques.

XII- Les décrets du Siège Apostolique et des Congrégations Romaines empêchent le libre progrès de la science.

Notez la présence admirable de précision du mot libre. Le pape signifie par là que non seulement l’Eglise n’empêche pas par ses jugements le progrès de la science, mais en plus l’expression de son autorité ne retire rien à la liberté de la science, en ce sens qu’elle suppose et maintient la distinction entre les concepts de science et d’acte théologique du magistère. Et la science progresse dans la mesure où elle évite l’erreur, ce que permettent les décrets du Saint Siège.

(Ce sont les différents concepts de théologie, de philosophie et de science dans le système scolastique qu’il faudrait discuter ici, mais ce serait trop long, et l’on se tiendrait hors du cadre de ces simples commentaires. Disons simplement, à titre de réponse sommaire à l’adresse de ceux qui disent que le système scolastique étouffe la philosophie, que la philosophie y est bien une science distincte des autres sciences, qui ne doit ses principes qu’à elle-même, et qui dirige les autres sciences humaines. Le contrôle qu’exerce la théologie sur ses conclusions, ce qu’on appelle la régulation négative ne la fait pas disparaître en tant que science distincte des autres.)

XIII- La méthode et les principes d’après lesquels les anciens docteurs scolastiques ont cultivé la théologie ne sont plus en rapport avec les nécessités de notre temps et les progrès des sciences.

Il faut distinguer entre les principes et les conclusions des sciences. Les conclusions de la science ne sont pas immuables, mais les principes philosophiques sur lesquels elles reposent, si. En conséquence, on ne saurait se priver de l’enseignement philosophique des docteurs scolastiques sans témérité. Quant à la théologie, et la façon dont elle était traitée au Moyen Age, son nature même exige qu’elle ait le statut aujourd’hui dans la pensée chrétienne que celui qu’elle tenait chez les différents maîtres scolastiques.

XIV- On doit s’occuper de tenir compte de philosophie sans tenir aucun compte de la Révélation surnaturelle.
 
Ce qui implique que le philosophe chrétien prenne en compte l’enseignement de l’Eglise proprement dit, et la théologie en tant que science.
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22-11 at 7:03 (Lectures, Philosophie, Théologie) (, , , , , , , , , , , , )

Non est sapientia, non est prudentia, non est consilium contra Dominum. 

(Pv XXI, 30)

*** 

Qu’il me soit permis de partager avec vous ces quelques réflexions à propos d’extraits choisi d’une lettre de Simone Weil (elle-même extraite du recueil de Pensées sans ordre concernant l’amour de Dieu.) En italique, c’est elle qui parle :

Tout ce qui dans le christianisme est inspiré de l’ancien testament, est mauvais, et d’abord la conception de la sainteté de l’Eglise, modelée sur celle de la sainteté d’Israël.

Premièrement, il est faux de dire que l’Eglise se considère comme une sainte, comme Israël était un peuple saint (si tant est d’aileurs que l’Ecriture laisse penser un seul instant que le peuple d’Israël était saint). Dans le vocabulaire thomiste, on appellerait ce rapport entre la sainteté d’Israël et la sainteté de l’Eglise, une analogie, c’est à dire que ce terme saint ne signifie pas la même chose dans les deux être comparés. Deuxième point : il est faux de dire que c’est l’idée de la sainteté d’Israël qui a donné en substance le dogme de la sainteté de l’Eglise. L’Eglise est sainte et se dit sainte parce qu’elle est le corps mystique du Christ, et que le Christ est saint. Encore faut-il bien préciser que cette sainteté concerne l’Eglise en tant qu’institution divine, et ne signifie pas que tous ses membres soient saints, même si cela semble évident.

Après les premiers siècles, dont on ne sait presque rien, la chrétienté -tout au moins en Occident- a abandonné l’enseignement du Christ, pour revenir à l’erreur d’Israël sur un point jugé par le Christ comme le plus important de tous.

Saint Augustin dit que si un infidèle habille ceux qui sont nus, refuse de porter un faux témoignage même sous la torture, etc. il n’agit pas bien, quoique Dieu à travers lui, opère de bonnes oeuvres. Il dit aussi que celui qui est hors de l’Eglise, infidèle ou hérétique, et qui vit bien, et comme un bon coureur sur une mauvaise route, plus il court bien, plus il s’éloigne de la bonne route.

C’est là l’idolâtrie sociale ayant pour objet l’Eglise. (Si j’avais le choix entre être saint Augustin ou un « idolâtre » qui habille ceux qui sont nus, etc. et admire quiconque en fait autant, je n’hésiterais pas à choisir la seconde destinée).

Le Christ a enseigné exactement le contraire de saint Augustin. Il a dit qu’au dernier jour, Il diviserait les hommes en bénis et réprouvés, selon qu’ils ont ou non habillé ceux qui sont nus, etc. ; et les justes à qui il dit : »J’étais nu et vous m’avez habillé », répondent : « quand donc, Seigneur ? » Ils ne le savaient pas. D’autre part, les Samaritains étaient par rapport à Israël l’exact équivalent des hérétiques par rapport à l’Eglise, et le prochain du malheureux évanoui dans le fossé, ce n’est pas le prêtre ou le lévite, c’est le samaritain. Enfin et surtout, le Christ n’a pas dit qu’on reconnaît le fruit à l’arbre (saint Augustin raisonne comme s’il l’avait dit), mais qu’on reconnaît l’arbre à ses fruits.

Il faut noter en premier lieu, l’erreur classique qui consiste à affirmer que les dogmes de l’Eglise primitives ne sont pas les mêmes que ceux de l’Eglise actuelle. Comme si la Tradition Apostolique était un vain mot. Dans le cas particulier qu’expose Simone Weil, on pourrait lui objecter saint Paul pour cette phrase : le juste vit de la foi, ou encore celle-ci: tout ce qui ne vient pas de la foi est péché (Rom, XIV, 23). Impossible donc, d’être sauvé si l’on a pas la foi dans la doctrine de l’Eglise.

Passons sur les exégèses douteuses de Simone Weil, passons sur le fait qu’elle rejette dans ce texte, de façon implicite, la valeur de l’enseignement de l’Eglise, et concluons : il est regrettable que Simone Weil n’ait jamais étudié plus en profondeur la doctrine catholique, car elle aurait trouvé sans peine la réponse à ses questions.

***

La controverse janséniste a été l’occasion pour l’Eglise de préciser en détail sa doctrine sur la nature et la grâce. Ainsi il n’est plus possible désormais d’affirmer que la nature humaine déchue par le péché originel n’a plus la possibilité théorique de faire le bien. Ceci dit, saint Augustin n’a pas tort de signaler que c’est Dieu qui agit en bien par la personne des infidèles, car il n’est pas sûr que les infidèles agissent bien en fait par leur nature seule, sans l’aide de la grâce. S’appuyant sur saint Augustin précisément, on pourrait conclure que la nature a gardé après le péché originel la capacité de faire des actes naturellement bons, mais qu’en pratique, la grâce agissante fait de ces actes naturels des actes surnaturellement bons, et qu’il n’y a en fait pas beaucoup d’actes purement naturels chez les infidèles. De plus, parce que comme le définit Clément XI, la foi n’est pas la grâce première, il  y a donc du surnaturel avant la foi.

Quant à savoir si ces actes surnaturels que font les infidèles sont méritoires, s’ils permettent de gagner le Ciel, c’est une autre question. Ici, ce n’est plus l’Eglise qui parle, ce sont les différents théologiens, dont la parole n’est pas confirmée du sceau d’un acte du magistère. Il faut pour être sauvé, la foi et les oeuvres. Saint Thomas d’Aquin dans sa Somme Théologique développe une série de réponses sur l’infidélité qui ne contredisent en rien les précisions dogmatiques qui suivirent la lutte contre le jansénisme. Il distingue donc la foi explicite, celle des fidèles, de la foi implicite, celle de certains infidèles, qui usant de leur raison naturelle aidée de la grâce connaissent Dieu imparfaitement. Ceux-là sont appelés infidèles négatifs, en opposition aux infidèles positifs, qui eux refusent la foi en la connaissant, ou qui refusent de suivre les inspirations de la raison et de la grâce. La question est de savoir si les actes surnaturels des infidèles négatifs -car en cet état seul, les infidèles peuvent être sauvés- sont méritoires. Pour Suarez, un acte surnaturel n’est méritoire qu’à condition qu’il l’intention qui l’a commandé soit elle aussi surnaturelle. Jéronimo de Ripalda, un jésuite espagnol, pense le contraire. La doctrine de Suarez est opposé à celle de saint Thomas d’Aquin, parce qu’elle suppose qu’une multitude d’êtres humains privés de la possibilité de se sauver, alors que saint Thomas s’exprime en sens contraire, voyant dans tous les cas une possibilité de salut pour chacune des créatures. Pour saint Thomas, Dieu accorde sa grâce y compris aux infidèles, car sa volonté salvifique est universelle, et il est évident que ces grâces peuvent servir au salut, car les dons de Dieu sont pour notre bien, et non pas une seule action formaliste.

Ainsi, le dogme de la sainteté de l’Eglise n’empêche en aucun cas que le salut soit accordé par Dieu en dehors de l’Eglise. L’Eglise en tant qu’institution divine, est le principal vecteur de la grâce divine, par les sacrements notamment, mais la grâce peut aussi descendre sur l’homme sans l’intermédiaire des institutions de l’Eglise. Comprenons nous bien. Il ne s’agit pas de d’ôter à l’Eglise son prestige en déniant à l’Eglise son rôle. Mais l’Eglise n’est pas seulement une institution soumise au temps, elle est plus. Je cite le cardinal Journet : « Il n’est pas difficile de répondre à l’objection de Rousseau dans La profession de foi du vicaire savoyard. Il la croyait sans doute insoluble : ou bien le christianisme est nécessaire pour le salut, et vous êtes obligé de damner tous les millions d’hommes qui sont venus au monde avant le Christ ; ou bien vous direz qu’ils pouvaient être sauvés, mais alors le christianisme n’est pas nécessaire au salut, et les religions païennes  valaient autant ! La réplique est toute simple : le christianisme est nécessaire au salut ; ceux qui ont été sauvés avant le Christ l’ont été par lui ; ils constituaient par anticipation son corps mystique, son Eglise. Car déjà la grâce était christique. » Le cardinal continue son exposé, distinguant entre la grâce par anticipation, celle qui toucha les hommes avant la mort du Christ et la fondation de l’Eglise, et la grâce par dérivation, celle qui touche les hommes principalement par les institutions de l’Eglise depuis sa fondation.

L’Eglise est le corps mystique du Christ. Et de même que le Christ prééxistait à son Incarnation, l’Eglise d’une certaine manière préexistait à sa fondation par Notre Seigneur. En effet, il n’y a jamais eu qu’une seule religion véritable, celle révélée par Dieu, d’Abraham à nos jours. On peut donc dire que les Patriarches et les Prophètes, en ce qu’ils étaient fidèles à cette religion, était membre du corps mystique du Christ, de l’Eglise ainsi entendue. De la même façon pour ceux qui sont infidèles, soit qu’ils n’aient pas été fils d’Israël avant la Nouvelle Alliance, soit qu’ils n’aient pas été évangélisés pendant le temps où avait déjà pris effet la Nouvelle Alliance. On dira alors que ces hommes qui ayant la foi implicite et vivant selon la loi de la nature sont membres de l’Eglise en ce sens qu’ils font partie de l’âme de l’Eglise. C’est ce qu’il faut comprendre lorsque l’on affirme qu’hors de l’Eglise, il n’y a point de salut.

 

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