Maaloula

9-09 at 12:20 (Arabisme, France actuelle, Heurs et malheurs, Histoire, Islam, Philosophie) (, , , , , , , , , , , , , , , , , , , , )

Je ne crains pas de parler sous le coup de l’émotion : il y a des choses qu’il faut avoir senties avant de pouvoir les comprendre. La seule chose qui importe, c’est de ne pas en rester à ce ressenti : j’espère que cela viendra, en son temps. A l’heure qu’il est, j’ignore si des gens qui me sont chers sont encore en vie, et j’aimerais comprendre mieux les raisons de ce drame qui nous afflige tous. Je précise que je soutiens évidemment Bachar al Assad face à la horde de tous les autres. Je l’ai d’abord soutenu par tradition familiale et paresse intellectuelle. Depuis quelques années, au moment où j’ai vécu les événements qui ont secoué l’Egypte, et la Syrie ensuite, j’ai été contraint de réviser mon jugement. Cela m’a permis de préciser ma pensée, vu que j’avais déjà commencé à douter de la valeur du nationalisme arabe. Entre-temps, Platon a remplacé Michel Aflaq sur mon chevet et dans mon âme.

Il paraît donc que l’opinion publique française n’est pas favorable à une intervention en Syrie. Il me semble que ce qu’il reste de chrétiens en Europe en général et en France en particulier se soucient du sort de leurs semblables syriens. Dernièrement, le cas du village de Maaloula a pu servir de « preuve par les faits », que la rébellion syrienne n’en est pas vraiment une, et que les chrétiens n’ont rien à gagner à ce que l’armée régulière syrienne perde du terrain face aux groupes armées qui tentent de prendre le pouvoir.

Il n’empêche que l’on ne peut pas laisser des gens qui, si François Hollande n’avait pas de velléités guerrières, ne sauraient même pas que Maaloula existe, dire n’importe quoi. Je lis aujourd’hui, via Le Salon Beige, dans cet article d’un certain Jean-Yves Le Gallou :

Conduite sous l’influence américaine et israélienne, la politique occidentale au Proche-Orient porte un nom : celui de stratégie du chaos. Chaos en Afghanistan, chaos en Palestine, chaos en Égypte, chaos au Liban, chaos en Irak, chaos en Syrie. Ce n’est évidemment ni le fruit du hasard, ni de quelconques maladresses mais d’une volonté machiavélique : « Diviser pour régner. »

Il est à craindre que l’expression de « stratégie du chaos » ne dérive du livre de Naomi Klein, qui en avait fait son titre. Quoiqu’il en soit, ce niveau d’analyse est incroyablement médiocre : autant expliquer les catastrophes naturelles par un dieu des vents et un dieu de la Mer en conflits l’un avec l’autre. Sans ironie, le principal défaut d’une telle analyse est qu’elle ne rend pas compte des causes intérieures des problèmes : tout vient de l’extérieur. A y réfléchir, une telle idée est incroyablement condescendante. Ayant décidé d’expliquer une situation concrète par tout ce qui n’est pas elle-même, par une vague « volonté extérieure », on en vient à tout naturellement à ne plus raisonner que par analogie : la Syrie comme l’Egypte, l’Egypte comme la Lybie, etc. Il n’est pas sûr au fond que le chaos soit le but de toute opération occidentale au Moyen-Orient ; peut-être plutôt une nouvelle partition régionale, qui ne se justifierait intellectuellement que par un recours devenu classique aux projets nationalistes : un Etat pour un « peuple ».

La politique traditionnelle de la France, monarchique comme républicaine, aux échelles du Levant était la protection des minorités chrétiennes. Nous nous acharnons à détruire les régimes qui les protégeaient en Irak, en Syrie, en attendant les répercussions au Liban.

Cela devient un leitmotiv : la France a toujours protégé les chrétiens d’Orient. On le répète à qui mieux mieux. On s’envoie des fleurs. C’est une habitude.  C’est cela, la France !

Il semble en effet qu’on ait bien besoin de s’envoyer des fleurs : quand donc la France a-t-elle eu une telle politique en Orient ? Sous Napoléon III peut-être ? N’était-ce pas plutôt la conséquence de détestables calculs politiciens ? Et ensuite qu’en a t-il été, durant les périodes républicaines (vu l’anti-christianisme des idéologues et politiciens républicains) ? Il ne suffit pas d’affirmer, mais il faut montrer. Et à supposer que cette « politique traditionnelle » ait bien existé, a-t-elle été efficace ?

Je laisse de côté les questions purement historiques, qui n’intéressent que les spécialistes, dont j’avoue ne pas faire partie, pour en parler plus politiquement. Disons juste que quand les chrétiens se  faisaient massacrer à Damas, avec la complicité des autorités turques, c’est Abd El-Qader, cet ennemi de la France, qui les protégeait, pas les français. Que quand ces derniers avaient juridiction en Syrie, leur politique favorisait les musulmans : de nombreux chrétiens se sont alors convertis, pour pouvoir bénéficier de meilleures conditions. Puisque l’on a mentionné Maaloula, que ceux qui doutent de ce que j’avance demandent aux habitants de ce village ce qu’il en était. Combien de familles ont quitté le village à cette époque, ont achevé de s’arabiser, et se sont converties à l’Islam ? Je crains que la plupart de nos vaillants croisés pacifiques d’aujourd’hui ne parlent pas l’araméen, ni l’arabe, et ne seront donc pas capables de connaître cette information-là. Dommage. Au reste, nos « Amis de la Syrie » s’y sont-ils jamais rendus ?

La France a engendré le Liban, grand bien fasse aux Libanais. Mais supposons que la construction du Liban soit un avantage pour les populations chrétiennes, ce dont personnellement, je doute fort, à moins de réduire les chrétiens du Moyen Orient aux seuls Libanais, où est l’intérêt des autres ? Oublions-les, leur sort ne compte pas : la France a créé le Liban, et ainsi est démontrée qu’elle a toujours voulu défendre les chrétiens du Moyen-Orient, qu’il s’agit de sa « politique traditionnelle » dans la région.

Et pourtant, la France n’a pas seulement engendré le Liban, mais aussi des générations d’intellectuels chrétiens convertis aux idéologies du XIXème siècle. Les diverses maladies intellectuelles dont souffre toute la région viennent de-là, et des écrits de grands penseurs musulmans, qu’on pourrait sans abus qualifier de penseurs islamiques, eux aussi pétris du faux humanisme européen. Ainsi est arrivée le nationalisme arabe, et la Nahda, dont les régimes actuels sont les héritiers directs. Et toute médaille ayant son revers, ce qu’on appelle désormais l' »islam politique » (un redoublement qui indique une altérité), en réaction à la double ingérence étrangère, politique et idéologique. Vous avez bien lu : l’étranger, c’est le nationalisme; et en même temps ce n’est pas dire que l’islam politique soit tout à fait autochtone. Un des drames du Moyen Orient, pour ne pas dire le drame, c’est justement qu’il est devenu très difficile d’y distinguer l’authentique de l’étranger, l’original de la copie ; et on ne risquerait pas d’y parvenir si l’on continuait à couvrir la réalité de multiples « opinions » des spécialistes/chevaliers ou hargneux du moment, opinions en apparence diverses, mais finalement convergentes dans l’erreur.

Bref, pour en revenir au cas qui nous occupe. Il n’est pas vrai de dire que les régimes arabes, nés des idéologies imbéciles d’une Europe moribonde, soient les « protecteurs des chrétiens », pas plus que l’Europe qui les a engendrés. Ces régimes marchent tous pour eux-mêmes; ce sont des tyrannies au sens que ce terme revêtait dans la philosophie politique classique. Il est évident que l’intérêt du moment est de les soutenir, face à la barbarie islamiste, et autre. Mais il ne faut pas pour autant faire d’un allié de circonstance, un ami. On sait au contraire, que le tyran n’a pas d’ami. Les chrétiens seront toujours utilisés par de tels régimes pour servir leurs intérêts du moment, ce qui les amènent aussi bien à les attaquer à la voiture piégée qu’à se poser ensuite en protecteurs des chrétiens victimes des terroristes islamistes. (Les tyrannies du Moyen-Orient, comme celles, plus subtiles, de l’Occident, ne se font aimer qu’au prix d’un mensonge généralisé et perpétuel – depuis que les deux sont entrées en conflit, la guerre médiatique bat son plein. Et comme ces monstres se nourrissent d’eux-mêmes, plus le temps passe, plus l’on peine à trouver ne serait-ce qu’une once de vérité dans les médias arabes, et dans les médias américains/européens quel que soit leur bord politique).

Il n’est ni utile, ni juste de ne défendre que les chrétiens du Moyen Orient. Inutile à mon sens, parce que cela ne fonctionne pas : les chrétiens ne sont pas isolés : ils vivent dans une société diverse, au point que l’ on ne peut guère saisir le sens de ce qu’est être chrétien au Moyen Orient, sans comprendre cette société (vivante) dont les minorités chrétiennes font partie. Et prenant les choses à l’envers, les autres ne disparaissent pas, qui vivent avec les chrétiens. A moins que l’on isole les uns des autres : le nationalisme more geometrico. Ce serait tenter de faire disparaître le problème, plutôt que de le résoudre, un acharnement technicien au service d’un désir de perfection mal orienté. Une vision à long terme permet de se rendre compte que cette tentative est vouée à rester telle. Et en échouant, en ne s’accomplissant pas, le problème empire. Au contraire de Jean-Yves Le Gallou, j’aurais tendance à expliquer la situation Syrienne par l’intérieur exclusivement. Et de ce point de vue-là, les idéologies européennes sont directement responsables du chaos politique d’aujourd’hui en Egypte, et en Syrie, quoique de façon différente. Une telle politique serait également injuste, en ce sens qu’elle est indifférente au sort des non-chrétiens – et je ne parle pas de Charité (chrétienne). On me rétorquera qu’un Etat n’a pas à s’ingérer dans les affaires étrangères, et a fortiori pour faire l’humanitaire. Je l’admets fort bien : mais alors, pourquoi, au nom de quoi faire exception pour les chrétiens ? La seule voie que je connaisse est celle de l’amitié, qui ne sort pas du cadre de la Justice, (ni de celui de la Charité, dès-lors que l’un des termes de la relation est chrétien). Celle-ci comme relation entre deux personnes, permet ce mélange d’indépendance de chacun et cette convergence des deux parties. Il en est de-même, je crois entre gouvernements, qui parlent au nom des hommes qui composent la société qu’ils ont à charge de diriger, ou entre plus petites communautés, à condition que la convergence qui fait l’amitié soit possible. Que tous ces paramètres soient pris en compte, et que ces conditions soient remplies, et qu’il y ait dès-lors entraide (et là, je ne suis pas sûr que cela soit le cas en ce-moment ; personnellement, je ne suis pas l’ami de cette France-là). Il n’y a pas d’autre voie : les autres ne valent pas d’être parcourues.

Et en ce qui concerne le but d’une telle entraide, ne nous trompons pas : la seule solution est politique ; elle n’apparaîtra que lorsqu’on aura bien posé le problème politique. Et ceci n’est possible qu’à condition de  ne pas se laisser aller à croire savoir un millier d’informations historiques ou pseudo-historiques, et de recouvrir la réalité politique par une foule d’opinions d’autant plus ridicules qu’elles se prétendent politiques. Mieux vaut (re)lire Platon. Cela permettrait également aux chrétiens de droite/extrême droite français et/ou européens, de se rendre compte que la théorie des « intérêts des Etats » (celle que prône un Aymeric Chauprade ou un Eric Zemmour par exemple), et « la protection des minorités chrétiennes au Moyen-Orient » sont deux « politiques » qui ne s’impliquent pas mutuellement, ni ne convergent pas forcément, voire, divergeraient concrètement, dans la mesure où elles divergent intellectuellement.

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Baroud d’honneur

28-08 at 1:47 (Arabisme, France actuelle, Heurs et malheurs, Islam) (, , , , , , , , , , , , )

On s’apprête à attaquer le régime et le territoire syrien ; et la France devrait suivre le mouvement.

Quant à moi, les mots me manquent.

Une réaction proportionnée, à la mesure de la méchanceté de la décision qui est celle de l’Occident, décidément uni dans le pire, serait toute formée de violence aveugle. Et d’autre part, je ne suis pas sûr qu’il y ait une façon sensée de réagir à l’insensé. On peut toujours essayer.

Précisons alors dès le début qu’il n’y a pas dans cette affaire d’un côté les bons, et de l’autre les méchants, ni du régime de Bachar ni des rebelles ou des occidentaux, leurs camarades. Il n’y a dans cette histoire, que des méchants, et des faibles. Des gens faibles face aux systèmes politico-religieux, médiatiques, militaires, etc. qui les dominent, d’abord. Il y a aussi des faibles d’esprit qui pensent que de bons cœurs pourraient les tirer d’affaire. Cette faiblesse d’esprit fait le jeu des méchants, et des pires d’entre eux : ceux qui parlent le langage de la bonté.

Car la méchanceté de ceux qui prétendent aider le faible, pour mieux servir leurs intérêts égoïstes, ou ceux d’égoïstes autres qu’eux-mêmes en dernière analyse, est la plus forte de toute, qui singe la Justice et même, la Charité pour mieux les fouler au pied toutes deux. On ne le dira jamais assez : tout argumentaire  « humaniste » ou « humanitaire » (« humanisme » pratique), est le masque du calcul le plus sordide, double profanation de la Justice et de la Charité, sans lesquelles il n’y a pas d’ailleurs pas d’humanité digne de ce nom. On a dit que le vice est un hommage rendu à la vertu : la fausse vertu est un hommage rendu au vice. Les régimes politiques, les idéologies politico-religieuses qui méprisent la Justice ne méritent que notre mépris ; lorsqu’ils la singent ils méritent notre haine.

On voudrait en appeler à l’intelligence, mais il y a bien longtemps que la Sagesse a été chassée du monde occidental. (Ceux parmi les sages qui en doutent n’ont qu’à lire ce qui s’y dit en termes de philosophie politique pour en être convaincu). On pourrait rappeler à l’Occident son histoire, l’esprit qui était le sien, son âme ; mais cet être moribond, a décidé résolument il y a de cela déjà plusieurs siècles, de se distinguer par sa capacité de reniement, son infidélité. Il n’est déjà même plus l’ombre de lui-même, depuis qu’il a remplacé l’Amour par le calcul, et qu’il a renoncé à viser le Bien.

La France, dit-on, a vocation à défendre les chrétiens, et cette vocation serait devenue tradition au Moyen Orient. Je n’ai jamais pu y croire, et non pas seulement pour des raisons historiques. C’est qu’on ne peut pas y croire à moins de confondre la France de Saint Louis avec celle des tyrans de 1789 et de leurs héritiers. Il n’y a dans le monde d’aujourd’hui, ni croisade ni chevaliers ; juste des jeux d’intérêts et des mercenaires. Ce triste spectacle ne peut inspirer à l’homme libre que l’espérance de sa disparition prochaine.

Sans paradoxe, on peut en outre s’assurer que le calcul des Occidentaux, leur choix résolu en faveur des islamistes en Tunisie, en Lybie, en Egypte, et en Syrie est mauvais. De même que l’on ne gagne rien à s’associer à un profiteur pour monter une entreprise, ou à un mauvais gestionnaire, ou a fortiori, à quelqu’un qui cumulerait les deux tares, on ne gagne rien à s’allier avec de dangereux incapables, ou des incapables particulièrement dangereux comme le sont les groupes islamistes plus ou moins radicaux qui gangrènent les sociétés Moyen-orientales depuis plusieurs décennies. En outre, les populations ne sont pas favorables à ces groupuscules : à moins de propagande soutenue sur plusieurs dizaines d’années, à moins de mensonges répétés on ne fera pas qu’il advienne le contraire. Enfin si l’alliance de l’islamisme le plus primitif et de l’Occident le plus décadent n’est pas si étonnante que cela, cela n’en fait pas pour autant une alliance que l’on puisse qualifier de naturelle. La moindre occasion la brisera, comme le vent brise tout ce qui est bâti sur le sable.

C’est pourquoi en définitive, il vaudrait mieux ne pas réagir trop violemment. Parce que la vengeance est un plat qui se mange froid, et que l’Occident se charge lui-même de cuisiner.

En attendant, puisque l’excellence humaine peut encore se manifester dans la défense des faibles, dans la recherche de la Justice, et dans le combat militaire, rien n’est perdu, bien au contraire.

A propos…

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Sine qua non

3-12 at 7:46 (Pensées détachées, Philosophie) (, , , , )

Il faut aimer le pécheur et haïr le péché.

Cette distinction est de première évidence. Mais il convient de remarquer que l’un  et l’autre de ces sentiments sont liés. A mesure que l’on hait davantage le péché, notre amour pour le prochain va croissant. A contrario, si l’on ne hait pas le péché, on se montrera incapable d’aimer le prochain d’un amour surnaturel.

La haine du péché est condition sine qua non de l’amour véritable du prochain.

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