Sine qua non

3-12 at 7:46 (Pensées détachées, Philosophie) (, , , , )

Il faut aimer le pécheur et haïr le péché.

Cette distinction est de première évidence. Mais il convient de remarquer que l’un  et l’autre de ces sentiments sont liés. A mesure que l’on hait davantage le péché, notre amour pour le prochain va croissant. A contrario, si l’on ne hait pas le péché, on se montrera incapable d’aimer le prochain d’un amour surnaturel.

La haine du péché est condition sine qua non de l’amour véritable du prochain.

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Deus caritas est

12-11 at 6:13 (Heurs et malheurs, Lectures, Théologie) (, , , , )

« L’évangile nous enseigne que Dieu est amour –Deus caritas est. Dieu a aimé les hommes ; nous imiterons Dieu en aimant nos frères en Dieu. Le premier et le plus grand des commandements, dit Jésus Christ, c’est d’aimer Dieu par dessus toutes choses, le second qui est semblable au premier, c’est d’aimer son prochain comme soi-même. C’est en nous conformant à cette invitation, qui est aussi un ordre, que nous deviendrons parfaits comme notre Père céleste est parfait. Et nous aimerons non seulement nos amis et ceux qui nous font du bien, mais aussi nos ennemis et ceux qui nous font du mal, imitant en cela notre Père céleste qui fait luire son soleil et pleuvoir sa pluie sur les méchants comme sur les bons. Rien de plus clair que ce langage, et tout le Nouveau Testament en est un commentaire vivant.

Avec Platon, nous sommes transportés dans un tout autre monde ; et ce n’est pas étonnant puisqu’il ne se plaçait que sur le terrain de la raison et qu’il ignorait le principe surnaturel. Il voit surtout en Dieu la suprême intelligence se contemplant elle-même. Il en conclut que l’homme ressemblera à Dieu en s’adonnant à la contemplation. Voir, aimer, goûter la vérité, les choses éternelles, s’abstraire totalement des choses périssables, abdiquer les intérêts mondains, voilà le devoir de l’homme ici-bas. Dans une existence antérieure, il a vaguement communiqué avec Dieu, en le suivant dans les mondes en formation. Enchaîné au corps de la vie actuelle, il faut qu’il s’attache aux réminiscences qu’il conserve de sa vie antérieure, et qu’il s’élève par un travail incessant, à reconstituer par la pensée la vérité totale et la beauté souveraine qu’il a jadis entrevues.

Platon nous semble ici confondre l’état présent de la nature humaine avec l’état auquel elle est appelée dans l’avenir. Il est vrai qu’une des fins de notre être sera de contempler l’essence divine durant l’éternité. Mais la fin n’est pas le moyen ; elle implique le moyen ; elle est inséparable de lui-même, mais distincte. La fin de l’homme est bien la contemplation divine, mais pour se livrer sans réserve à cette contemplation, il faut qu’il s’enr ende capable par cet effort vers Dieu que nous appelons vertu. Ainsi, autre est notre destinée finale dans l’autre vie, qui est la félicité résultant de la vue de Dieu ; autre notre loi d’ici-bas, qui est le travail, la vertu. Platon ne soupçonne pas cette distinction.

Remarquons en passant, combien le christianisme se montre plus intelligent de la vraie nature humaine que la philosophie platonicienne. L’Evangile admet la haute valeur de la contemplation ; il en proclame la supériorité sur l’action proprement dite ; supériorité qui ressort d’ailleurs de la nature même des choses, puisque la contemplation est la possession et la jouissance de l’objet dont l’action est la recherche. Et non seulement le christianisme proclame cela en principe, mais il l’applique en pratique, et l’histoire de l’Eglise n’est que l’histoire des Saints que le christianisme prépare pour la vision céleste, en les exerçant, secundum mensuram donationis Christi, à la contemplation terrestre. Mais encore l’Eglise exige t’elle l’action, et lui donne t’elle, dans la vie chrétienne, une palce incomparablement plus grande. La vie de l’Eglise est remplie bien plus encore par l’action que par la contemplation. »

Jean-Baptiste Aubry, Mélanges de philosophie catholique.

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Héloïse et Abélard -1-

21-10 at 4:28 (Encyclopédie, Heurs et malheurs, Histoire, Lectures) (, , , , , , , , )

Héloïse et Abélard, d’Etienne Gilson.

Amour

« Eprouve moi, Seigneur, sonde moi, fais passer au creuset mes reins et mon coeur. »

Psaume XXV, 2

La nature d’Abélard telle que nous la révèle sa correspondance traduite par Etienne Gilson est un exemple de la description poétique de Vladimir Volkoff qui se représente l’homme « les pieds dans la glaise et la tête touchant la voûte céleste« . La vie d’Abélard est bien celle d’un homme aux instincts bas et aux aspirations hautes. C’est la luxure et l’orgueil qui poussent Abélard à ignorer l’idéal de continence qu’il tient de Sénèque et de saint Jérôme. « Vue du côté d’Abélard, la séduction d’Héloïse telle que lui-même la raconte fut une affaire assez basse […]. Pas la moindre trace de passion romantique dans son cas ; rien que de la luxure, comme il en convient lui-même, et de l’orgueil. Fortuna blandiens commodiorem nacta et occasionem : Héloïse est surtout pour lui une occasion trop commode pour la laisse échapper. Elle n’est pas laide de visage – facie non infima – voilà pour la luxure ; au moment où Abélard la rencontre, elle l’emporte déjà de bien loin par sa science sur toutes les femmes de son temps : voilà pour l’orgueil. » Ainsi que ce clerc, professeur de Théologie, manigance pour se rapprocher de sa proie. Il devient le professeur de la jeune fille et n’a pas de peine à la séduire.

Lorsque Héloïse tomba enceinte, Abélard l’enleva pour la cacher en Bretagne, où elle accoucha d’un fils, Asrolabe. Abélard résolu alors d’épouser son amante, et en demanda la main à Fulbert, l’oncle de la jeune fille, en précisant que le mariage serait tenu secret, afin que sa gloire n’en pâtisse pas, car un clerc, qui plus est, professeur de Théologie, se doit de se montrer digne de la vie cléricale, qui exige de respecter l’idéal de continence. C’est saint Jérôme de qui Abélard tire cet idéal. Il aurait pu également citer saint Paul : « Il est bon que l’homme s’abstienne de la femme ». Car qu’il s’agisse de Saint Jérôme ou saint Paul, qu’ils tirent leur doctrine respectivement de Sénèque ou de la Genèse, tous deux en arrivent à la même conclusion, qui fait de la continence l’état de vie le plus conforme à la nature de l’homme. L’Ecriture ne dit-elle pas sans ambage que « l’homme a été créé pour Dieu, et la femme pour l’homme »? Abélard aurait bien pu signer avec des siècles d’avance, cette phrase de Gustave Thibon qui fait de l’amour, « la servitude de l’homme et la grandeur de la femme ». D’autre part, par le mariage, l’homme ne s’appartient plus, il cède de son autonomie à sa femme. Abélard pense que la famille d’Héloïse s’estimera vengée de l’affront qui lui a été fait par ce seul mariage secret. Or l’affront est public, pas privé. La réparation devrait se faire au grand jour, pas dans le secret. Héloïse lui dépeint l’existence contradictoire qui sera la sienne après ce mariage, le bon sens lui crie que les témoins du mariage finiront certainement par parler, que Fulbert a intérêt à ce que ce mariage ne reste pas secret, mais rien n’y fait, Abélard n’entend plus renoncer à posséder Héloïse. Il ne peut plus se passer d’elle, au point de sacrifier à cette possesion son idéal et son autonomie, mais pas son orgueil.

D’après Gilson, c’est sur un malentendu que Fulbert fait châtrer Abélard, car ce dernier ne voulait certainement pas se débarrasser d’Héloïse en l’envoyant au couvent, mais plutôt n’entendait pas renoncer à sa gloire terrestre et souhaitait démentir les rumeurs qui disaient que les amants s’étaient mariés. L’on voit bien que la déchéance d’Abélard vient de la situation impossible dans laquelle il s’est mise.

« Pour ne pas se perdre dans la psychologie d’Héloïse, telle du moins que les documents permettent de la comprendre, il faut savoir que sa passion et celle d’Abélard avaient suivi des évolutions différentes. Au début, on ne trouve chez Abélard qu’un froid calcul au service d’une sensualité déchaînée ; puis on le voit entraîné par une passion violente, pour laquelle il accepte de se dégrader à ses propres yeux et, puisqu’il le faut pour sauver sa réputation, de fonder toute sa vie sur un mensonge. Du côté d’Héloïse au contraire, après une réddition totale qui semble s’être faite sans lutte, paraissent des hésitations et des scrupules dont la réalité ne saurait être mise en doute. » Pendant qu’Abélard cherchait un objet de sensualité, Héloïse en cédant témoigne d’amour humain. N’est ce pas elle qui avouera à son amant devenu entre temps son mari cette passion qui a pris possession d’elle dès le début de leur relation, ce sentiment qui lui a fait placer Abélard au centre de toutes préoccupations ? : « Jamais, Dieu le sait, je n’ai cherché en toi rien d’autre que toi ; te pure , non tua, concupiscens. Ce ne sont pas les liens du mariage ni un profit quelconque que j’attendais, ce ne sont ni mes volontés, ni mes voluptés, mais, et tu sais bien toi même, les tiennes, que j’ai eu à coeur de satisfaire. Certes, le nom d’épouse semble plus sacré et plus fort, mais j’ai toujours mieux aimé celui de maîtresse, ou, si Dieu me pardonne de le dire, celui de concubine et de prostituée. Car plus je m’humiliai pour toi, plus j’espérai trouver grâce auprès de toi et, en m’humiliant ainsi, ne ternir en rien la splendeur de ta gloire. »

Héloïse entra donc sur ordre de son mari au couvent, et sans qu’il y ait en elle la moindre trace de vocation, elle devint la première abbesse du Paraclet, pendant qu’Abélard devenait moine et recevait la prêtrise. On a vu Abélard tomber de son piédestal par la luxure et s’enfoncer dans les tribulations par son orgueil. Mais désormais, c’est un Abélard converti, grandi par l’épreuve qui écrit son histoire : « Par un juste jugement de Dieu, j’étais puni dans la partie de mon corps où j’avais péché. Par une juste trahison, celui que j’avais moi-même trahi m’avait rendu la pareille. » Dans la correspondance qu’il tient avec Héloïse apparaît alors souvent son désir d’entraîner sa femme dans son ascension spirituelle. « A partir de ce point en effet, Abélard ne cessera plus de grandir, car s’il ne fut pas tout à fait aussi grand philosophe qu’on voulait le lui faire croire, ni aussi grand théologien qu’il le croyait lui-même, il allait devenir aussi grand chrétien pour satisfaire à la fois Bernard de Clairvaux et Pierre le Vénérable. Ce n’est pas un médiocre succès. Mais il n’est que juste d’ajouter que, tendu comme lui-même l’était vers la perfection chrétienne, Abélard fit l’impossible pour y conduire Héloïse. » Abélard franchit les degrés de l’amour, il se montre chrétien en ce qu’il parvient à aimer Héloïse dans le Christ : Abélard touche la note juste qu’il ne perdra plus désormais, écrit Gilson : »A Héloïse, sa bien aimée soeur dans le Christ, Abélard son frère en Lui… Soeur qui me fut chère dans le siècle, à présent très chère dans le Christ. » En effet, poursuit l’auteur, « Jésus Christ est à Héloïse, puisqu’elle est devenue son épouse, mais Abélard aussi est à Héloïse, puisqu’ils ne font qu’un par le mariage. Tout ce qui est à Héloïse est à Abélard, et Jésus Christ même : « Nous sommes un dans le Christ, nous sommes une seule chair par la loi du mariage. Or le Christ est tien puisque tu es devenue son épouse… Aussi est-ce en ton appui, près de lui que je mets mon espoir, pour obtenir par ta prière ce que je ne peux obtenir par la mienne ». Quelle union plus totale, plus intime, plus haute et plus digne de la grande âme d’Héloïse Abélard pouvait-il encore lui offrir ? » Au moment où son mari se dévoue corps et âme à son salut éternel, Héloïse reste prisonnière de sa passion humaine. C’est ainsi qu’Etienne Gilson note que « la moindre parcelle d’amour de Dieu, semble t’il, serait pour elle autant de volé à l’amour exclusif qu’elle a voué pour toujours à Abélard, et qu’elle lui a totalement réservé. »

Abélard meurt l’an de grâce 1142, et Héloïse le suit dans la tombe 21 ans plus tard. « Ici finit l’histoire et commence la légende. On rapporte que, peu de temps après sa mort, Héloïse avait pris les dispositions nécessaires pour être ensevelie avec Abélard. Lorsqu’on ouvrit sa tombe et que l’on l’y déposa près de lui, il étendit les bras pour l’accueillir, et les referma étroitement sur elle. Ainsi contée, l’histoire est belle, mais légende pour légende, on croirait plus volontiers qu’en rejoignant son ami dans la tombe, Héloïse ait ouvert les bras pour l’embrasser. »

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