Le sage doux

7-06 at 1:27 (Crise de l'Eglise, Futilités divertissantes, Heurs et malheurs, Lectures, Philosophie, Théologie) (, , , )

« Un sage très doux, de la Revue des Deux Mondes, nommé M. Janet, -doux nom !- personnage d’ailleurs important, appointé officiellement pour distribuer la sagesse, fait de charmants efforts en faveur de la Liberté de penser. Il voudrait délivrer cette aimable fille de ses accointances avec l’athéisme, qui induisent à mal parler d’elle; et même il ne serait pas fâché de lui donner, s’il pouvait, une certaine figure chrétienne. Je dis une figure ! M. Janet ne tient pas à lui changer le caractère. il trouverait même un peu malheureux qu’elle eût autre chose de chrétien que la figure; c’est à dire une partie de la figure, un profil par exemple. Car, toute la figure chrétienne, ce serait beaucoup! Quelquefois, la figure engage plus qu’on en croit; et la Liberté de penser, avec la figure toute, et toujours chrétienne, serait elle encore la liberté ? Mais un profil, à la bonne heure ! On a deux profils, pourquoi l’un des deux ne serait-il pas chrétien ? La Liberté de penser montrerait ce profil aux gens qui sont méticuleux sur la morale. M. Janet se croit lui-même un peu de ceux-là; il signale des allures de la liberté qui l’importunent, qui lui feraient presque peur, qui pourraient l’empêcher de terrasser comme il faut les spiritualistes, les mystiques, les hargneux catholiques, ennemis jurés des expansions de l’esprit humain. Ces timorés crient beaucoup, et ne sont pas sans légitime crédit; le profil chrétien leur fermerait la bouche. Que si pourtant c’est trop demander, et que la liberté ne puisse absolument pas prendre ce profil, alors qu’elle porte au moins une petite croix, -une croix à la Jeannette, -sur sa gorge nue. Beaucoup de dames adoptent cet ornement; il leur sert de profession de foi qui ne les gêne en rien. Elles vont ici et là, elles font ceci et cela; mais, quoi que l’on puisse dire, puisqu’elles ont la croix au col, il y a toujours moyen de répondre qu’elles sont chrétiennes.

Ayant donné ce sage et doux conseil à la liberté, M. Janet se tourne du côté des moralistes et des catholiques, et, avec la même sagesse et la même douceur, il entreprend de les convaincre que la liberté de penser rend à la morale et à la religion des services tout à fait éminents, tout à fait incomparables, tout à fait indispensables. Dans cette vue, il leur pousse honnêtement plusieurs séries d’arguments variés. Si ce n’est pas ce qu’il y a de plus nouveau, c’est du moins ce qu’il a voulu ramasser de meilleur. Ecrivain, ennuyeux au possible, mais homme de grande conscience, et toujours sage, et toujours doux ! Enfin, il arrive à la conclusion de toutes ses majeures, de toutes ses mineures, de toutes ses définitions et de tous ses dévidages : à savoir que le doute, soumettant tout à la critique, procure la seule preuve possible des vérités qu’il faut croire. Et lui-même, M. Janet, n’a pas suivi d’autre méthode pour se procurer le soulagement de croire à l’existence de Dieu, comme toute la rédaction de la Revue des Deux Mondes.

Ils nous disent tous, et tous les jours, beaucoup de chansons que l’on sait ; mais ils les disent si ennuyeusement, si tortueusement, si obscurément ! On y est toujours pris ; on croit toujours que des gens qui se donnent tant de peine vont accoucher d’autre chose. »

Louis Veuillot, Les odeurs de Paris, Livre V, La science.

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Scolastique et rationalisme

2-06 at 9:48 (Heurs et malheurs, Hispanophilie, Lectures, Philosophie, Théologie) (, , , , , , , , , )

-Ludwig Feuerbach, La philosophie de l’avenir

(36) « Alors que l’ancienne philosophie commençait par la proposition : je suis un être abstrait, un être purement pensant, mon corps n’appartient pas à mon essence; la philosophie nouvelle au contraire commence par la proposition : je suis un être réel, un être sensible ; oui mon corps dans sa totalité est mon moi, mon essence même. C’est pourquoi l’ancienne philosophie pensait dans une contradiction et un conflit continuels avec les sens pour empêcher les représentations sensibles de souiller les concepts abstraits; le philosophe nouveau, au contraire pense en harmonie et en paix avec les sens. L’ancienne philosophie admettait la vérité du sensible (et jusque dans le concept de Dieu qui inclut l’être en lui-même, car cet acte devait malgré tout être ne même temps un être distinct de l’être pensé, un être extérieur à l’esprit et à la pensée, un être réellement objectif (objectives), c’est à dire sensible), mais elle ne l’admettait que d’une manière dissimulée, purement abstraite, inconsciente et involontaire, uniquement parce qu’elle ne pouvait pas faire autrement; la philosophie nouvelle au contraire reconnaît la vérité du sensible avec joie, consciemment : elle est la philosophie sincèrement sensible. »

La première question qui vient à l’esprit après la lecture de ces lignes, est évidemment celle-ci : à quelles philosophies Feuerbach fait-il référence sous l’appellation générale d’ancienne philosophie ? L’ensemble du texte nous permet de répondre avec certitude qu’il nomme ainsi la philosophie idéaliste qui est il faut dire, admirablement bien décrite au fil des lignes. On pourrait également y voir le cartésianisme, puisque Descartes est le premier à séparer l’être en deux parties parfaitement hermétiques l’une à l’autre, corps et âme, balayant avec ses principes l’unité de l’être de la philosophie aristotélicienne, et le réalisme scolastique. Ce retour à l’harmonie et à l’unité que Feuerbach appelle de ses vœux par son projet de philosophie nouvelle est une illustration de plus que ce qu’écrivent de plus vrai les rationalistes se trouve de toute façon déjà exposé dans la philosophie scolastique. L’appellation de philosophie sincèrement sensible pourrait parfaitement s’entendre à l’égard de saint Thomas, auteur des Principes de la réalité naturelle.

Cette proposition en dit plus long sur le programme de cette philosophie nouvelle :

(54) « La philosophie nouvelle fait de l’homme joint à la nature (comme base de l’homme) l’objet unique, universel et suprême de la philosophie, et donc de l’anthropologie jointe à la physiologie, la science universelle. »

Il y a ici deux choses à relever. La première c’est l’athéisme de la réforme* voulue par Feuerbach. L’homme et la nature comme seuls objets de la philosophie, c’est affirmer la séparation radicale de la philosophie et de la théologie. A l’arbitraire théologique (pour reprendre une de ses formules), il laisse le soin de palabrer sur les attributs divins, tandis que la philosophie doit parallèlement, ne s’occuper que de l’homme. Pas question ici de voir en la philosophie un appui de la théologie, et en la théologie l’explication surnaturelle de l’homme et de la nature. Au moins Feuerbach est honnête, et emploie le mot réforme (ou peut-être est-ce la traduction française ?); car parler de révolution dans la philosophie quant à cette attitude apparemment anti-théologique serait au moins une plaisanterie de mauvais goût.

Mais puisque Feuerbach ne veut pas subordonner la philosophie à la théologie, puisqu’il lui donne de nobles objets d’études tout en lui refusant le support théologique, c’est donc que cette philosophie va devoir prendre les attributs de la théologie. C’est le grand paradoxe de la philosophie rationaliste, en effet, que de créer de facto l’arbitraire philosophique qui décrète pour lui-même ce qu’il convient qu’il étudie, et comment il convient qu’il le fasse. L’expression science universelle utilisée à la fin du paragraphe indique déjà que la philosophie désirée de Feuerbach fait siens les attributs que la théologie scolastique considérait comme propres à la science théologique. La différence, c’est que la scolastique parlait en théologienne, tandis que la philosophie de Feuerbach doit pour ce faire, emprunter des habits qui ne sont pas les siens.

(61) « Le philosophe absolu disait, ou du moins pensait de lui, en tant que penseur naturellement, et non en tant qu’homme : la vérité c’est moi, à la manière de l’Etat c’est moi du monarque absolu, et de l’être c’est moi du Dieu absolu. Le philosophe humain dit au contraire : même dans la pensée, même en tant que philosophe, je suis un homme uni aux hommes. »

Il faut entendre ici que le philosophe absolu est un cartésien pyrrhonien, qui affirme que la raison peut tout prouver (bien qu’une telle assertion soit un postulat crédule). Une telle expression ne peut qualifier un philosophe scolastique que par le biais de la malhonnêteté, ceci en raison de la subordination de la philosophie à la théologie, bien sûr. Un philosophe pour qui la vérité théologique est une réalité surnaturelle, ne peut se considérer comme détenteur de la vérité, sous peine d’être en contradiction essentielle avec son système de pensée. Un philosophe guidé par sa seule raison, peut également arriver à cette sage conclusion que la vérité ne lui appartient pas. Et affirmer que la vérité n’est pas un attribut humain, c’est se placer dans le domaine de l’induction, c’est à dire au seuil de la théologie.

Deux systèmes théologiques s’affrontent ici : le premier est ouvertement théologique, tandis que le second l’est au contraire de manière dissimulée (pour reprendre un mot de Feuerbach). Le premier, une fois postulée la nature divine et ses attributs, expose les caractères de la nature humaine et les attributs qui lui sont conséquents. Ce système affirme la faiblesse des attributs humains par la grandeur des attributs divins, c’est le système catholique. Le second usurpe une fonction qui ne correspond pas à sa nature, afin de déterminer les caractères de la nature humaine, et ne récupère sa nature philosophique que pour donner à l’homme les attributs de Dieu.

Feuerbach décrit le philosophe régénéré par la réforme qu’il souhaite, comme un homme lié aux autres hommes. Et nous avons écrit plus haut que la philosophie de Feuerbach est une philosophie parée d’attributs théologiques. Nous n’avons plus qu’à constater que le Dieu de Feuerbach est l’ensemble des hommes, (ce en quoi il rejoint le positivisme d’Auguste Comte), et que ce Dieu a un clergé : les penseurs de la philosophie nouvelle. Mais encore, cette formulation est impropre, car ce clergé et le Dieu qu’il sert ne sont pas deux essences distinctes. On touche au panthéisme.

Il peut-être bon de rappeler à présent, ces deux paragraphes sur lesquels commence l’ouvrage dont nous traitons ici:

(1) « Les temps modernes ont eu pour tâche la réalisation et l’humanisation de Dieu -la transformation et la résolution de la théologie en anthropologie. »

(2) « Le mode religieux, ou pratique de cette humanisation fut le Protestantisme. Seul le Dieu qui est homme, le Dieu humain, c’est à dire le Christ, est le Dieu du Protestantisme. Le Protestantisme ne se préoccupe plus, comme le Catholicisme, de ce qu’est Dieu en lui-même mais seulement de ce qu’il est pour l’homme ; aussi n’a t’il plus de tendance spéculative ou contemplative, comme le Catholicisme; il n’est plus théologie – il n’est essentiellement que Christologie, c’est à dire anthropologie religieuse. »

Les ressorts du protestantisme ne sont pas vraiment différents de ceux de la philosophie de Feuerbach. Le protestantisme est comme la philosophie nouvelle un refus de la subordination de l’intelligence humaine à la Vérité Révélée via le principe du libre-examen, ou plus généralement, il est une mystique de l’homme qui refuse de se soumettre à Dieu.

***

Aubry a pu écrire au XIX ème siècle avec lucidité que la philosophie avait rendu un grand service à la théologie, et que la théologie le lui rendait bien à présent. Nous pourrions presque dire aujourd’hui, au regard de tout ce qu’à produit la philosophie rationaliste, que la philosophie rend un grand service à la théologie catholique, car d’une certaine façon, elle prouve ces mots de Donoso-Cortès, que L’homme ne peut sortir des obscurités du dogme catholique sans se condamner à vivre dans une obscurité encore plus profonde.

La philosophie est bien l’histoire de la folie humaine, un témoignage qui subsistera tant que les hommes pourront raisonner, que la théologie -j’entends la théologie catholique- sauve la philosophie. Mais il faut bien dire que cette comparaison de la philosophie moderne avec la philosophie antique (à laquelle Aubry faisait référence) s’arrête là. La philosophie moderne ne présente pas un seul Socrate capable d’affirmer son impuissance. En adhérant à la philosophie des anciens grecs, on pouvait aboutir à accepter la théologie catholique (le rôle de la philosophie grecque dans l’élaboration du système scolastique suffit à prouver cette assertion pour qu’on ait à s’y attarder), tandis que s’il lit la philosophie moderne, l’homme doit la rejeter pour aboutir au catholicisme.

_______

* Allusion à un autre ouvrage du même Feuerbach, Thèses provisoires pour la réforme de la philosophie, dans lequel ce dernier expose sa vision de la philosophie nouvelle.

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Maistre contre le féminisme

26-05 at 8:23 (Futilités divertissantes, Lectures) (, )

« Tu me demandes donc, ma chère enfant, après avoir lu mon sermon sur la science des femmes, d’où vient qu’elles sont condamnées à la médiocrité ? Tu me demandes en cela une chose qui n’existe pas et que je n’ai jamais dite. Les femmes ne sont nullement condamnées à la médiocrité ; elles peuvent même prétendre au sublime, mais au sublime féminin. Chaque être doit se tenir à sa place, et ne pas affecter d’autres perfections que celles qui lui appartiennent. Je possède un chien nommé Biribi, qui fait notre joie ; si la fantaisie lui prenait de se faire seller et brider pour me porter à la campagne, je serais aussi peu content de lui que je le serais du cheval anglais de ton frère s’il s’imaginait de sauter sur mes genoux ou de prendre le café avec moi. L’erreur de certaines femmes, est d’imaginer que, pour être distinguées, elles doivent l’être à la manière des hommes. Rien n’est plus faux. C’est le chien et le cheval.

[…]

Au reste, ma chère enfant, il ne faut rien exagérer : je crois que les femmes en général, ne doivent point se livrer à des connaissances qui contrarient leurs devoirs ; mais je suis fort éloigné de croire qu’elles doivent être parfaitement ignorantes. Je ne veux pas qu’elles croient que Pékin est en France, ni qu’Alexandre le Grand demanda en mariage une fille de Louis XIV. La belle littérature, les moralistes, les grands orateurs, etc… suffisent pour donner aux femmes toute la culture dont elles ont besoin.

Quand tu parles de l’éducation des femmes qui éteint le génie, tu ne fais pas attention que ce n’est pas l’éducation qui produit la faiblesse, mais que c’est la faiblesse qui souffre cette éducation. S’il y avait un pays d’amazones qui se procurassent une colonie de petits garçons pour les élever comme on élève les femmes, bientôt les hommes prendraient la première place, et donneraient le fouet aux amazones. En un mot, la femme ne peut être supérieure que comme femme ; mais dès qu’elle veut émuler l’homme, ce n’est qu’un singe. »

Joseph de Maistre, Correspondance à Melle Constance de Maistre (1808-1810).

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L’homme de la Renaissance

16-05 at 3:05 (Heurs et malheurs, Histoire, Lectures, Philosophie, Théologie) (, , , , )

Afin de clarifier à nouveau ce que j’abordais ici et , voici un petit extrait d’un auteur déjà cité sur ce blog, Marcel de Corte.

Un thomiste parle :

« Certes l’homme de la Renaissance reste un croyant, mais sa croyance se coupe de toutes les spéculations qu’il élabore concernant l’univers, se referme sur elle-même et brise tous les rapports que le Moyen Age avait noués fermement entre la philosophie, domaine de la preuve, et la théologie, domaine de la Révélation. Comme l’écrivait Le Pogge au sujet de son ami Laurent Valla, ce dernier « blâme la physique d’Aristote, détruit la religion, professe des idées hérétiques, méprise la Bible. Et n’a t-il pas professé que la religion chrétienne ne repose pas sur des preuves, mais sur la croyance qui serait supérieure à toute preuve ! » On le voit par cette citation typique : la Renaissance rompt avec Aristote et avec la théologie chrétienne traditionnelle.

Les deux cassures sont parallèles et se retrouvent, à des degrés divers, dans tous les esprits de l’époque. L’homme de la Renaissance ne considère pas le monde comme un cosmos créé et racheté par Dieu. Il se place désormais hors de ce monde qu’il n’aborde plus que sous sa dimension purement mondaine.

Ne soyons pas ici dupes des métaphores qu’on emploie très souvent lorsque l’on parle de la Renaissance. Les historiens et les philosophes nous affirment que la Renaissance a substitué l’anthropocentrisme au théocentrisme médiéval. L’image du centre est assez fausse. En fait, celle du cercle convient beaucoup mieux : pour l’homme médiéval, le cycle du réel va de Dieu comme principe à Dieu comme fin en passant par les êtres finis, naturels et surnaturels. Cet accord circulaire est maintenant brisé. L’homme se trouve à l’extérieur du cycle de la réalité. Il n’est plus un être-dans-le-monde, mais un être-hors-du-monde, situé en face d’un monde dépouillé de la profondeur naturelle qu’avait explorée l’aristotélisme et de la profondeur surnaturelle que lui avait communiqué le christianisme. Le monde de la Renaissance est un monde dénaturalisé et désacralisé. Il n’y a plus en ce monde de principe vital comme l’estimait Aristote. Il n’y a plus en ce monde, le ferment de la grâce, comme le croyait Saint Paul. Le monde est maintenant un monde nu, désenchanté. On ne cherchera plus dans le monde les traces de l’intelligence divine qui l’a créé, ni les cheminements de l’amour divin qui l’a racheté. Le monde ne peut plus être qu’un objet de conquête pour l’homme qui se situe en face de lui comme le maître en face de l’esclave ou comme l’artiste en face de la matière qu’il modèle.

Un tel changement de conception aura pour conséquence immédiate de substituer aux philosophes et aux théologiens, aux contemplatifs du Moyen Age, les hommes pratiques, les artistes, les artisans, les guerriers, les conquérants, bref, les techniciens. Et comme il faut, pour s’emparer du monde et lui imprimer une forme, en connaître la résistance et la malléabilité, il faudra du même coup en déceler les lignes de force, exactement comme si le monde était une machine à construire. Le monde n’est plus désormais un organisme comme le pensait Aristote, mais un mécanisme d’où toute idée de cause est exclue, où il n’y a plus que des phénomènes qui se succèdent et dont les antécédents et les conséquents révèlent leur invariabilité à l’observation. Ainsi que le souligne Emile Bréhier, la conception nouvelle du monde « est une conception qu’on réalise plutôt qu’on ne la pense ». L’homme de la Renaissance, dont Machiavel analyse le comportement, est le premier homme faustien : im Anfang war die Tat ! On peut même dire qu’il est le premier homme de type marxiste, s’il est vrai qu’il n’agit plus, selon le prophète du communisme, de connaître le monde, mais de le changer.

[…]

Ce n’est pas que Machiavel soit un athée au sens moderne du mot. Il reste attaché à la foi traditionnelle, mais celle-ci n’a plus la possibilité de s’incarner dans le monde nouveau qu’il découvre. Il rédigera aussi bien une exhortation à la pénitence ou un discours moral -c’est le titre d’une de ses proses- qu’un règlement pour une société de plaisir -c’en est un autre. Il mourra dans le giron de l’Eglise. Son fils, Pietro Machiavel, écrit à Francesco Nellio, avocat florentin à Pise, le 22 juin 1524, ces lignes sèches : « il s’est laissé confesser par frère Matteo, qui lui a tenu compagnie jusqu’à sa mort ». C’est tout. Machiavel meurt, fidèle à une institution. Rien de plus. Il n’est pas un mécréant, un négateur, un ennemi du christianisme. Il ne mine pas la foi comme le pense Abel Lefranc de Rabelais. Il vit dans deux mondes différents, séparés par des cloisons étanches. La connaissance humaine n’est plus plus pour lui intégrée à la foi chrétienne et la foi chrétienne ne s’appuie plus vitalement sur la connaissance humaine du monde. Il pratique, comme les averroïstes de son temps, la doctrine de la double vérité : la vérité religieuse et la vérité profane, indépendantes l’une de l’autre. Son attitude est fidéiste : credo quia absurdum, et non pas credo ut intelligam. La raison et l’expérience ne le conduisent plus au seuil du mystère surnaturel. Celui-ci ne prolonge plus les recherches de la raison et de l’expérience. Ce sont deux modes de connaissance compartimentés. le vrai monde terrestre est celui de l’action. Le monde céleste est celui de la foi irrationnelle, sentimentale, affective, englobée dans les institutions et les rites de l’Eglise ; Machiavel les adopte tous deux, sans plus découvrir leur lien, comme la plupart de ses contemporains. Les deux mondes sont dissonants, et Machiavel s’en accommode, exactement comme le font ailleurs un Montaigne, un Hobbes, et tant d’autres ».

Marcel De Corte, L’homme contre lui même.

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Rationalisme et catholicisme

10-05 at 5:57 (Apologétique, Crise de l'Eglise, Heurs et malheurs, Hispanophilie, Histoire, Lectures, Philosophie, Théologie) (, , , , , , )

Omnia restaurare in Christo.

L’action du rationalisme fils légitime du cartésianisme, c’est la séparation. Il s’oppose au système catholique sur deux points essentiels : il sépare la foi de la raison d’une part, et la théologie des sciences, d’autre part.

La foi catholique

Le refus de l’induction conduit Descartes et ses suivants à affirmer l’omnipotence de la raison, et surtout, exprime un refus du mystère. Le catholique prend l’option contraire, il se sait infirme de par sa condition humaine, et accepte le mystère. C’est dans ce sens qu’il faut entendre l’affirmation de Pascal, dans les Pensées, lorsqu’il affirme que l’obscurité est un signe de véracité (Affirmation raillée par Voltaire dans la dernière de ses Lettres philosophiques, dans laquelle on pourra apercevoir à plusieurs reprise la mauvaise foi de leur auteur, parmi quelques réflexions pertinentes). C’est à dire que la vérité théologique est un mystère insondable pour l’intelligence, et dès lors, il vaut rejeter un système qui se veut la clarté absolue.

La foi est évidemment une adhésion du cœur, ce qui lui donne ce côté mystérieux que lui reconnaît tout chrétien et que raille tout infidèle, mais ce n’est pas seulement cette adhésion sentimentale qui caractérise la foi catholique. « La foi ne va pas contre de la raison », c’est à peu près la seule phrase qu’un catholique arrive à proférer face au monde contemporain qui lui crie à chaque instant que sa foi est folie. C’est une vérité qui ne doit pas faire penser à notre catholique que sa foi n’est qu’un sentiment qui ne va pas contre la raison, car non seulement la foi ne va pas contre la raison, mais la foi est raisonnable. Qui a la foi ? L’homme qui s’est rendu aux raisons de croire, Credo ut intelligam.

Il faut donc s’attacher à ne pas séparer la raison de la foi, comme le font les rationalistes. Que l’on affirme la possibilité de la raison humaine de comprendre parfaitement les vérités surnaturelles, ou que l’on affirme que la raison est parfaitement étrangère à toutes choses qui la dépassent, on ne fait que consommer le divorce entre la foi et la raison.

La foi est rationnelle car elle est, au même titre que la loi de la gravité, une adhésion de l’intelligence à ce qui est, pour reprendre la formule aristotélicienne.

L’homme qui ne croit pas est incrédule, et cet autre qui croit sans raison est crédule, on est là dans l’ordre naturel. Or, la foi est d’une autre essence que de celle qui fait la crédulité et l’incrédulité. Elle est surnaturelle. Et penser que la Raison peut tout comprendre, dans le domaine de la foi, c’est affirmer que la foi n’est doctrine naturaliste de plus. C’est lui ôter en fin de compte, son caractère surnaturel.

Les rationalistes posent un acte de foi en ce qui concerne l’omnipotence de la raison humaine, pourrait-on dire. Mais du point de vue de la théologie, cette formulation est impropre, car l’acte de foi en question est d’essence naturelle. Mieux vaut dire que les rationalistes sont des naïfs, des crédules exactement et préciser que sur ce point précis, ils dépassent en sottise le rationalisme antique qui lui au moins n’a jamais postulé une telle fable. Un Socrate a même pu exprimer le contraire, si bien que l’on peut affirmer que dans le camp des rationalistes, la contradiction règne, et que nous pourrions nous borner à regarder leurs éloquences s’entredévorer sans même avoir à rappeler la doctrine de l’Eglise, s’il ne s’agissait là que d’une lutte purement intellectuelle, si le salut des âmes n’était pas en jeu.

[Laisser aux rationalistes leur foi concernant l’omnipotence de la raison. Laisser aussi la foi en l’impuissance totale de la raison à ceux qui veulent sombrer dans la crédulité. Rester sur la corde raide de l’équilibre. Préférer encore la sagesse à la raison et aux fables. Etre, puis demeurer catholique.]

La philosophie catholique

La foi est le commencement de la vie chrétienne, et le point de départ de la philosophie catholique. Humanae salutis initium, fondamentum et radix omnis justificationis. Salut initial de l’homme, selon les Ecritures, fondement et racine de toute argumentation.

La notion d’impuissance de la raison est le postulat initial de la philosophie catholique. Ce postulat ne fait que se souvenir de ces paroles du Christ « prenez garde que votre lumière intérieure ne soit ténèbres » (Evangile selon saint Luc, XI, 35), ou de celles de Saint Paul, qui ne connait que Jésus crucifié. Résolument, le catholique affirme que tout nous crie et la raison plus fort que tout le reste, que la raison ne suffit pas. Comment pourrait-il prétendre le contraire, quand l’histoire de la philosophie toute entière prouve bien l’insuffisance et la folie de la raison humaine ?

Il faut croire Chesterton lorsqu’il affirme qu’un fou est celui qui a tout perdu sauf la raison. En vérité, rien n’est plus déraisonnable que la raison humaine, sans l’itinéraire de la foi catholique, dans le domaine théologique et sans connaissance de ses limites dans le domaine de la philosophie.

C’est à se demander avec Donoso-Cortès, si le monde se jette dans le rationalisme, par goût pour les ténèbres, par amour de l’absurde. Car une chose est certaine, l’homme ne peut sortir des obscurités du dogme catholique sans se condamner à vivre dans une obscurité encore plus profonde (Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme).

Joseph de Maistre appelle le scepticisme, dissolvant universel, et Aubry note que le refus de l’induction est tout simplement une forme de scepticisme. C’est dire la radicalité de la différence l’esprit catholique, et l’esprit cartésien, de Maistre abhorrant ce que Descartes érige comme méthode absolue de recherche de vérité. Or la philosophie catholique se sait une science subordonnée. Elle affirme ce qui se prouve par ce qui ne se prouve pas, c’est à dire qu’elle accepte l’induction, c’est déjà dire, la subordination à la théologie.

Il ne peut y avoir deux vérités, l’une théologique et l’autre philosophique qui se contredise entre elles, c’est le gros du discours de Llull face à Averroès, qui soutenait le contraire. La vérité est une, et découle dans toute son unité de la théologie, qui est donc la science mère de toutes les autres. Le surnaturel est universel.

Pourquoi enfin, peut-on dire qu’une affirmation philosophique ou théologique est vraie ? La cause première de cette véracité est dans l’autorité de l’Eglise. Parce que l’Eglise nous l’enseigne, nous pouvons garantir la véracité d’une proposition philosophique ou théologique, parce que nous sommes convaincus de la nécessité de la Révélation, parce que nous croyons que Jésus Christ est Dieu qui nous a apporté cette Révélation, parce que l’Eglise est la Sienne et que tout ce qu’affirme le magistère romain est marqué du sceau du Saint-Esprit.

Apologétique

« Je remarque toujours que les apôtres -dans les discours cités aux Actes et dans les Epîtres- pour introduire la vérité révélée dans l’esprit de leurs auditeurs, ne la font pas précéder de cette longue préface ou échelle de raisonnement humains, qui d’après beaucoup de nos écrivains et de nos prêtres, instruits mais cartésiens, doit précéder et préparer la théologie, la Révélation.

La prédication des Pères et des grands missionnaires qui ont prêché devant des infidèles et même des incrédules procède t’elle de la même façon ? Je ne le crois pas, mais il me semble qu’ils tout droit et sans préambule, par l’affirmation de Jésus crucifié et par la Rédemption. On dira que c’est absurde, et que l’incrédule niant même les faits sur lesquels on s’appuie et les premières vérités révélées, vous trouvera illogique, arbitraire, et ne vous écoutera pas. Et pourtant, c’est ainsi, il me semble, qu’ont procédé les apôtres, même Saint Paul devant l’Aréopage ; ils vous jettent tout de suite dans la révélation, sauf à revenir ensuite sur la philosophie et la préparation apologétique du christianisme, qui d’ailleurs, est toujours sous-entendue. »

Abbé Jean-Baptiste Aubry, Etudes sur le Christianisme.

C’est un travers courant (que n’a pas manqué de souligner Aubry) chez certains apologistes de partir constamment du naturel pour remonter jusqu’au surnaturel, et ils n’ont rien à envier sur ce point aux rationalistes. Une théologie qui explique le naturel à partir du surnaturel semble désormais l’œuvre de fanatiques extrémistes. Il est logique qu’un tel principe n’ait mené qu’au désarroi intellectuel, pour reprendre les mots d’Aubry, puisque tout n’y est jugé qu’à travers le prisme naturaliste, et par conséquent, est vidé de son âme. Le théologien qui explique le naturel par le surnaturel fait quelque chose de plus grand que de simplement l’expliquer, il lui donne un sens, ce qu’un pur syllogisme naturaliste ne pourra au mieux que caricaturer.

Le raisonnement cartésien, malheureusement entré dans les intelligences les plus chrétiennes, n’a jamais formé que des rationalistes, et jamais des chrétiens. Comment pourrait-on donc une fois cette première affirmation confirmée par l’expérience, justifier l’emploi abusif qui est fait de ce raisonnement absurde? Une foi solide pourra trouver à douter dans un raisonnement cartésien, même formuler dans le but pieux de confirmer les dogmes établis par l’Eglise.

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Cartésianisme et rationalisme

8-05 at 6:32 (Apologétique, Crise de l'Eglise, Heurs et malheurs, Lectures, Philosophie, Théologie) (, , , , , )

Avant de rappeler le louable travail des néo-scolastiques de prouver la pertinence de la philosophie catholique face au cartésianisme, il faut bien signifier à quel point le cartésianisme est une philosophie subversive, dans son essence. C’est en effet un esprit négatif qui anime Descartes, que ce soit lorsqu’il s’assoit dans son fauteuil et décide qu’avant lui l’esprit humain a toujours été égaré, s’est toujours trompé, ou lorsqu’il entreprend aimablement de faire don de son intelligence au genre humain stupide et trompé, et de lui livrer un système philosophique qu’il juge infaillible.

Ce qu’a dit de plus vrai la philosophie cartésienne avait de toute façon déjà été dit avant par les scolastiques ou par les anciens, c’est-à-dire que même si le système a pu produire parfois de belles pages, jamais il n’a été novateur, ni plus pertinent que la scolastique ou les anciens grecs. La différence notable d’avec la scolastique restant de toute façon que les chantres cartésiens ou rationalistes prouvent par l’absurde ce que la scolastique avait brillamment démontré par la logique. Oui, le raisonnement cartésien est un raisonnement par l’absurde. Non pas que cela ne soit jamais d’aucune utilité, mais que l’idée est pernicieuse de vouloir bâtir un système philosophique sur un tel principe.

Parce qu’il refuse l’induction, Descartes est pyrrhonien. J’émets toutefois une petite réserve à ce jugement. Certes, Descartes refuse d’affirmer ce qui se prouve par ce qui ne se prouve pas, dans l’ordre général, mais justement, pour éviter l’induction, il faut qu’il cède à un principe infondé, celui de toute puissance de la raison. La grande différence, c’est que l’induction est hors de l’homme, tandis que le pyrrhonisme cartésien est exclusivement fondé sur l’homme.

Et quant aux fruits pratiques du cartésianisme, les voici : le désordre et le désarroi. Le désordre dans les matières objets d’études, le désarroi dans les esprits étudiants. Le grand effort de synthèse des scolastiques est balayé, les siècles de philosophie chrétienne sont passés à la trappe, la classification est abolie. Car tout est désormais soumis à l’arbitraire humain. Voici un penseur rationaliste sagace qui écrit des lignes pertinentes : il ne fait que répéter ce que d’autres ont dit avant lui. En voilà un autre à l’esprit moins avantagé : il passe à côté de l’essentiel, et il n’est même pas sûr qu’il pourra s’en rendre compte. Le désarroi guette donc les âmes de toutes qualités, au vu de l’immensité de l’effort à fournir pour réinventer chaque jour la philosophie, constatant l’ampleur du projet sans pouvoir jamais parvenir à la conviction de son utilité d’une part, et de sa réussite, d’autre part.

***

Lorsque l’on dit le XIIème siècle cartésien, c’est signifier que les productions intellectuelles de cette époque sont entachées du cartésianisme, non pas seulement en ce qu’elles sont toutes ses filles légitimes, mais que même les réactions au cartésianisme n’arrivent pas à se détacher du système de pensée cartésien, même si elles vont à l’encontre de certains points secondaires de la doctrine en question. J’appellerais bien ces productions filles illégitimes du cartésianisme.

A cette époque, certains hommes d’Eglise ont pu être séduits par la méthode cartésienne (Malebranche, par exemple), et il semble que l’Eglise ne se soit pas rendu immédiatement compte de l’assaut particulièrement bien cadré que cette doctrine livrait à la philosophie et à la théologie catholique. On trouve l’influence des écrits de Descartes jusque chez Bossuet, pourtant animé d’une grande foi, même si le prédicateur a pu se rendre compte du problème comme on peut le constater dans sa correspondance (Cité dans les Etudes philosophiques, d’Auguste Nicolas). Le XVII ème siècle voit donc pléthore de grands esprits imbus des idées de Descartes. Mais d’autres ont vécu à la même époque, qui ne partageaient pas le même enthousiasme. Pascal est de cette dernière catégorie, et s’est attaché à bien signifier l’impuissance de la Raison dans la philosophie. Il ne faisait là que suivre à la fois la sagesse des Anciens (Socrate), que chaque page de philosophie ne fait qu’élargir l’ignorance de l’homme, et l’enseignement de notre mère l’Eglise, qui affirme la nécessité de la Révélation. Maintenant je pose la question : Pascal n’a-t-il pas exagéré cette impuissance relative, en l’érigeant en impuissance totale ? Je ne prendrais qu’un exemple connu, celui du fameux pari, pour appuyer ma proposition. En effet, gager que Dieu existe, c’est-à-dire s’en remettre au hasard, c’est bien affirmer que la raison est incapable d’arriver à la conclusion de l’existence de Dieu, ou bien c’est une dernière tentative volontariste de convaincre un incrédule (bien maladroite).

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On attribue avec raison la paternité du rationalisme moderne à René Descartes (Le titre de père de la philosophie moderne lui a été decerné par Locke, je crois). Le doute méthodique, qu’il postule dans son célèbre Discours sur la méthode est à l’origine de la philosophie moderne. Lorsque les modernes usent de ce que Aubry appelle la théorie de l’isolement, à savoir qu’ils croient exprimer une philosophie parfaite en l’isolant parfaitement de la théologie, ils ne font autre chose que d’imiter Descartes dissolvant la Révélation dans le doute universel. Aubry dit bien que le postulat rationaliste implique que la philosophie soit sans cesse à repenser, et là encore, chaque penseur qui se livrera à cet exercice constant ne fera qu’imiter Descartes doutant de tout ce qui a été discuté avant lui.

Je remarque toutefois une légère différence entre les cartésiens purs et durs, et les rationalistes modernes, une différence qui n’est pas fondamentale d’ailleurs, qui tient plus à l’influence de l’époque et aux différences des caractères individuels. Descartes était de foi catholique, ce qui explique sans doute en bonne partie son côté positif, affirmatif, et sa foi a été un rempart (exactement comme chez Malebranche) à toutes les dérives possibles du système qu’il avait jeté sur papier. Descartes prêche donc l’omnipotence de la raison, son Credo est celui-ci : il n’y a rien qui ne puisse être démontré. Les rationalistes modernes eux (un Jean Paul Sartre, notamment), sont plus négatifs. La foi naïve en la raison humaine des cartésiens au fond les révulse presque autant que la foi catholique, sans qu’ils se l’avouent toujours (et pour cause, ils doivent toutes leurs pages à cette naïveté). On touche là au caractère très nihiliste de la philosophie contemporaine, qui ne vit que de négation, et qui n’aura même pas de postérité.

Le rationalisme moderne a un précédent dans le rationalisme antique. De sorte qu’il est marqué du double sceau du paganisme et de la régression. Les rationalistes ruinent l’édifice catholique et surestiment par là les écrits des anciens païens, qui ne sont plus considérés comme l’exercice impuissant de la raison naturelle. Si le naturalisme antique est une norme pour les rationalistes, notons outre le mépris de la Révélation, le caractère rétrograde des constructions intellectuelles qu’un tel état d’esprit a engendré et continue d’engendrer depuis Descartes. Le rationalisme païen s’asseyait sur la révélation primitive ; le rationalisme moderne, s’assoit sur la Révélation et l’enseignement de l’Eglise.

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Bribes de philosophie catholique

26-04 at 5:59 (Apologétique, Arabisme, Crise de l'Eglise, France actuelle, Heurs et malheurs, Hispanophilie, Histoire, Lectures, Philosophie) (, , , , , , )

Le catholicisme, le rationalisme et la philosophie politique.

Nemo sapiens nisi fidelis.

Le rationalisme c’est la frénésie de la séparation. Le rationalisme sépare la foi de la raison, la théologie de la philosophie. Loin de considérer que la théologie est mère de la philosophie, il affirme que l’on ne peut véritablement philosopher qu’une fois mise de côté la théologie. La philosophie politique dans le système rationaliste, n’est plus une déduction pratique dans le domaine philosophique de vérités théologiques, mais la découverte par l’exercice de la raison humaine ramenée au naturalisme de principes politiques généraux en adéquation ou non avec les vérités théologiques. Selon ce que notre rationaliste est catholique ou non, selon ce qu’il a un penchant conservateur ou non, les résultats, on le devine, sont en adéquation ou non avec la vérité théologique. Le subjectivisme est la norme de ce système.

Mettons que Descartes soit le premier rationaliste moderne. Il est de toute façon « le père de la philosophie moderne », selon la formule de Locke, et cela en dit assez long il me semble.

Ramon Llull, qui condamnait l’averroïsme en faisant parler dame philosophie : « que d’erreurs Averroès me fait dire, lui qui prétend que je peux déterminer une vérité qui soit fausse théologiquement, quand je ne suis que la servante de dame théologie ! », ne faisait rien d’autre que d’attaquer le rationalisme, car pour en arriver à dire que la vérité théologique et la vérité philosophiques peuvent être doubles, c’est à dire que ce qui est vrai pour l’une peut être faux pour l’autre, il faut avoir irrémédiablement séparé les deux matières au préalable. A l’inverse du rationalisme, le système catholique est un système hiérarchisé et ordonné. Non seulement les sciences ne peuvent aller à l’encontre de la théologie, mais encore, elle découlent directement de la théologie.

La philosophie est la science complémentaire de la théologie, et la philosophie politique , une branche de cette vaste science.

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L’anti-thèse du rationalisme, c’est le catholicisme. Et c’est parce que la scolastique est une philosophie catholique qu’elle est un adversaire du rationalisme. Mais il n’y a pas que chez Saint Thomas que l’on trouvera une réfutation du rationalisme païen antique ou païen moderne : dans De utilitate credendi, Saint Augustin ne laisse pas pierre sur pierre de leur système, en attaquant l’hérésie manichéenne.

Quant aux néo-scolastiques, du XIXème siècle, ils méritent leur nom puisqu’ils sont véritablement les héritiers de la scolastique du Moyen Age, mais leurs pages incorporent aussi une solide réfutation des erreurs modernes. Par conséquent, il faut bien considérer que leurs écrits ajoutent à la synthèse catholique, et ne se contentent pas de suivre un lointain exemple.

Il faut parler de philosophie catholique, et ne pas tenir la philosophie scolastique comme seule philosophie catholique. Beaucoup des Pères de l’Eglise ont vécu avant le Moyen Age, et on peut parfaitement imaginer plus tard un courant nouveau qui surgira des entrailles de l’Eglise, qui ne s’appellera pas scolastique ni néo-scolastique, tout en étant aussi orthodoxe. La philosophie scolastique est particulièrement honorable, vu qu’elle a su se maintenir contre vents et marées, c’est à dire qu’elle demeure d’un grand secours contre toutes les bêtises actuelles.

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Le rationalisme moderne a un précédent dans le rationalisme antique. De sorte qu’il est marqué du double sceau du paganisme et de la régression. Les rationalistes ruinent l’édifice catholique et surestiment par là les écrits des anciens païens, qui ne sont plus considérés comme l’exercice impuissant de la raison naturelle. Si le naturalisme antique est une norme pour les rationalistes, notons outre le mépris de la Révélation, le caractère rétrograde des constructions intellectuelles qu’un tel état d’esprit a engendré et continue d’engendrer depuis Descartes.

Aubry note à juste titre dans ses Etudes sur la foi : »Le rationalisme est une racine de paganisme, car c’est l’homme déchu en révolte contre le principe surnaturel de la foi et refusant au nom de la raison, d’accepter la parole de Dieu révélée. »

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Dans un texte bien moins connu que L’avenir de l’intelligence ou Mes idées politiques, Maurras nous parle de son admiration pour la philosophie positiviste, sous le titre sobre d’Auguste Comte. Et c’est de lui-même qui parle lorsqu’il évoque la personnalité de Charles Jundzill, cet homme qui a perdu la foi de ses pères, et qui rêve comme Comte de réorganiser la société : « Il ne croyait plus, et de là venait son souci. On emploierait un langage bien inexact si l’on disait que Dieu lui manquait. Non seulement Dieu ne manquait pas à son esprit, mais son esprit sentait, si l’on peut s’exprimer ainsi, un besoin rigoureux de manquer de Dieu : aucune interprétation théologique du monde et de l’homme lui était supportable ». Autrement dit, le positivisme est un rationalisme.

Le chrétien se demande donc immédiatement, en lisant les idées de Jundzill, de Comte ou les lignes admiratrices de Maurras, de quel ordre peut-il bien s’agir lorsque ces braves gens parlent de réorganiser la cité, puisqu’il sait bien qu’il ne peut y avoir d’ordre hors de Dieu. De même lorsqu’ils s’inquiètent du maintien de la morale. La morale sans Dieu mérite t’elle cette appellation ou conformisme ne serait-il pas plus adapté ? (Et de noter la contradiction de la part des positivistes de vouloir à la fois se séparer des kantiens démocrates, et de retomber dans leur pattes, ne sachant rien proposer d’autre que la morale kantienne. Mais comment le pourraient-ils, ayant évacué la théologie ?) Le projet de Comte, de réorganiser sans Dieu ni roi (lisez : roi de droit divin, et ne cherchez plus pourquoi Maurras a pris parti pour les d’Orléans.) n’a en commun avec le programme chrétien de tout restaurer dans le Christ que certains points matériels de finalité. Le chrétien souhaite tout comme le positiviste que la société se tienne, et que la morale soit respectée, mais les convergences s’arrêtent-là. Les divergences sont celles du système, des principes, des points autrement plus importants.

La bêtise de Comte ira jusqu’à recréer un Dieu, un Dieu impersonnel, le Grand-Etre, qui n’est rien de plus que l’Humanité. Une chaîne horizontale. Une caricature de Dieu. La boucle est bouclée.

Le mal que Maurras ou ses semblables ont fait à la philosophie politique est aussi grand que celui d’un Jean Jacques Rousseau. Le suisse a perturbé les cœurs, quand Maurras lui, a désaxé les intelligences. L’habitude a été prise durablement de considérer la philosophie politique comme indépendante de la théologie, à tel point que le réactionnaire vulgaire ne cherche plus l’avis de notre mère l’Église sur tel et tel point mais ne se fie qu’à sa raison pour le servir en syllogismes qui répondront à ses questions. Il ne se souvient qu’il est catholique qu’une fois l’essentiel de sa recherche terminée. Alors, il compare ses déductions avec celles de la Sainte Église. Oui, seul son cœur est catholique. Son intelligence, elle, est naturaliste, elle fonctionne sans Dieu et sa Parole, tout comme celle de Jundzill. Décrivant le disciple de Comte, Maurras décrit fort bien ces âmes qui, constatant les ravages pratiques exercés par les pages de Rousseau et Kant, ne trouvent à leur opposer qu’un petit cœur sensible, qui ont le bon goût, celui de l’ordre, de la morale, de la société remise sur pied, mais n’ont que cela, ou même parfois, n’ont que le dégoût de l’inverse.

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Nemo major, nisi christianus.

Il faut lire Donoso-Cortès. Résolument, car c’est un auteur catholique, qui n’hésite pas à consacrer un tiers de son chef d’oeuvre Ensayo sobre el catolicismo, el liberalismo y el socialismo, à exposer la grandeur du catholicisme, quand tout le livre place la doctrine catholique comme le nœud théologique duquel découle toute philosophie politique.

Dans l’Ensayo, donc, il y a un passage d’anthologie, qui reprend le livre de Guizot, Histoire générale de la civilisation en Europe. L’espagnol déplore que le protestant place le christianisme non pas caractère principal des civilisations mais la traite comme un des autres caractères communs de nos civilisations, comme le sont les institutions politiques ou les mœurs, et il condamne ce naturalisme. Et Guizot se défendant d’une telle accusation, voit Nicolas arriver à la rescousse de Donoso-Cortès dans Du protestantisme et de toutes les hérésies. (Nicolas expose longuement sa critique des lignes de Guizot, dont l’expression d’une curieuse intention, celle de créer un front uni de protestants et de catholiques contre le socialisme menaçant).

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Nemo christianus, nisi qui ad finem usque persevaverit. (Tertullien)

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Logomachie

26-04 at 5:54 (Heurs et malheurs, Lectures, Philosophie, Télégrammes)

On lui fit accepter le mot, il finit par accepter le concept.

J’ai repensé à cette phrase. Il me semble que nous péchons souvent par ce biais-là : nous acceptons le mot, nous reprenons les formules de l’adversaire, et peu à peu l’esprit adverse se glisse dans nos rangs.

Ne jamais sous-estimer le pouvoir des mots, donc.

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France réelle

21-04 at 5:41 (France actuelle, Heurs et malheurs, Lectures, Télégrammes)

Vous lirez (pour ceux d’entres vous qui ne l’ont pas encore lu, parce que quand même, c’est paru il y a un petit moment maintenant), je disais donc, vous lirez avec attention cet extrait de Dialogue de vaincus.

J’aime particulièrement.

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Mes conversations avec Michel de Montaigne…

17-04 at 6:59 (Hispanophilie, Histoire, Lectures) (, , , , , )

Il m’est arrivé, au hasard des invitations ou lorsqu’il me recevait dans sa gentilhommière de converser avec Michel de Montaigne. Je ne peux pas vous dire que nous ayons été de grands amis, mais je me rappelle apprécier sa compagnie. C’est curieux, d’ailleurs, car il est bien une des rares personnes dont je puisse supporter la présence malgré des divergences d’opinions profondes. Il était un novateur, avec une philosophie parfois franchement désagréable. Comment vous faire comprendre l’ambiguïté ? Il m’est également arrivé de discuter avec Rousseau -à l’époque où il n’était qu’un futur musicien raté, avant qu’il devienne totalement infréquentable- mais lui disait tellement de bêtises que je n’ai jamais fait au plus que tolérer sa présence, et encore dois-je confesser que j’avais fait de sa présence durement supportée une pénitence de carême. Je doute même qu’il y aura jamais d’article sur ce blog pour raconter mes conversations avec ce benêt, et c’est sans doute mieux ainsi, vu que cela finissait souvent violemment, entre argument ad hominem comme disent les polémistes et furieuses envies de se laisser aller à l’ultima ratio.

Je n’ai jamais parlé de cela avec Jean Jacques, mais je suis sur qu’il partageait l’avis de sur la colonisation de l’Amérique du Sud par les espagnols. C’est une vraie conjuration en fait, ils sont tous d’accord, l’uniformisation règne, à croire qu’ils se sont donné le mot pour ôter à l’Espagne le prestige de son grand œuvre. Je dois reconnaître que même si je n’avais pas cru à la véracité de mes assertions et au bienfondé de ma résistance, j’aurais tout de même défendu la grande Espagne, ne serait-ce que par respect pour mes ancêtres. C’est ainsi que je comprends les quelques anachroniques qui défendent la mémoire des colons anglo-saxons en Amérique du Nord ou en Australie, parce qu’entre nous soit dit, je ne m’aviserai jamais pour ma part de défendre ces barbares et leurs instincts si clairement mis à jour dans cette page de l’histoire du Nouveau Monde.

Montaigne était un humaniste moderne, et comme tel, avait une vision très à lui des indigènes :

-Quant à la hardiesse et au courage, à la fermeté, à la constance, à la résolution devant la douleur, la faim et la mort, je ne craindrais pas d’opposer les exemples que j’ai trouvé parmi eux aux plus fameux exemples anciens *, disait-il tranquillement.

Je répondais avec une patience qui m’était peu commune, résultat de l’influence de la doulce France, sans doute :

-Vous vous méprenez au moins sur l’essentiel. Je ne nie pas une certaine valeur morale aux indigènes, mais le courage, quel peuple en manque ? Et soyez tranquille sur ce point : beaucoup ont su s’adapter aux nouvelles conditions de vie amenées par les conquérants. Ils ne sont pas bien nombreux, les indiens que l’on a vu sauter des falaises pour échapper à la mort de la main des espagnols. Et vous oubliez les tribus qui ravies de trouver un soutien dans les troupes de Cortès, en ont profité pour rattraper quelques défaites ou persécutions du passé. Vous faites dans l’angélisme mon cher, à supposer toutes les qualités chez les primitifs.

Son angélisme qui n’avait sur ce point rien à envier aux sottises de ce Suisse que j’ai nommé plus haut s’étendait jusqu’à ses descriptions du Nouveau Monde, devenu dans sa bouche un idyllique paradis terrestre corrompu par les colons :

-C’était un monde enfant, disait-il d’un air docte auquel il ne manquait que le doigt pointé vers le ciel pour achever d’avoir raison de votre sérieux, et pourtant nous ne l’avons pas dompté et soumis à notre discipline par notre valeur et notre force naturelle, nous ne l’avons pas séduit par notre justice ou notre bonté, ni subjugué par notre magnanimité *.

La gravité du sujet m’évitait de rire, et je répondais sagement à chacune de ses assertions :

-Si vous voulez dire que les conquérants n’ont pas été des modèles de perfection, je vous suis. Mais n’allez pas pour autant parler de monde enfant. Par rapport au niveau technique des européens, les indigènes étaient en reste, mais croyez-en mon expérience il n’en était pas de même quant à leur défauts et penchants naturels. Je ne peux me résoudre à appeler enfant un homme dans la force de l’âge capable d’ouvrir le ventre d’un prisonnier afin d’offrir un sacrifice aux divinités qu’il s’est forgé. Bien des indigènes sont gré aux conquérants de leur avoir évité de mourir des mains de leurs frères. N’appelez pas innocence ce qui n’est qu’archaïsme. »

Il défendait la candeur des indigènes jusqu’à ôter aux conquérants le panache de la victoire militaire. Un jour que nous étions attardés au boudoir en sa demeure, dans les fumées émanant de nos pipes, il avait osé soutenir que la victoire des espagnols était due à l’étonnement des indigènes devant la situation rocambolesque à laquelle ils devaient faire face :

-Ce qui les a vaincus, ce sont les ruses et les boniments avec lesquels les conquérants les ont trompés, et le juste étonnement qu’apportait à ces nations-là l’arrivée inattendue de gens barbus, étrangers par la langue, la religion, l’apparence et la manière d’être, venus d’un endroit du monde si éloigné, et où ils n’avaient jamais imaginé qu’il y eût quelque habitation, montés sur de grands monstres inconnus, alors qu’eux-mêmes n’avaient jamais vu de cheval ni d’autre bête dressée à porter un homme ; protégés par une peau luisante et dure, et une arme tranchante et resplendissante, alors que les indiens pour voir jouer une lueur sur un miroir ou la lame d’un couteau, étaient prêts à donner des trésors en or et en perles *.

-Votre angélisme vous perdra, mon cher Montaigne. Mais voyons, imaginons que vos idées s’impriment et se lisent ; d’ici quelques dizaines d’années, on pourrait lire sous la plume du plus commun idiot l’apologie du monde sauvage et de la vie des primitifs, le dégoût de tout ce qui est civilisé, et tout cela sous des prétextes idéalistes et des impressions aussi peu fondées que ne l’est la vôtre concernant ces prétendues qualités dont vous honorez les indigènes. Une fois compris le principe de réflexion de la lumière, principe que chez nous un enfant acquière en peu de temps -et il n’y a aucune raison de penser que les indiens pussent mettre des années pour le comprendre, les indigènes se focalisaient bien vite sur les vertus guerrières d’une épée ou d’une armure.

-Ces peuples furent surpris, sous couleur d’amitié et de bonne foi, par la curiosité de voir des choses étrangères et inconnues. Sans cette disparité, les conquérants n’auraient eu aucune chance de victoire *.

-Pensez au grand Cortès ! Il est passé près de la défaite et il s’en est fallu de peu que le Mexique ne soit pas conquis par son expédition. Les indigènes ne lui ont jamais été supérieurs militairement et le savent bien. Le rapport de forces a été suffisamment équitable pour que les espagnols perdissent du terrain et que par leur valeur militaire et l’appui des tribus indigènes jusque là persécutées par les Aztèques, ils conquissent le terrain mexicain. Vous vous passionnez pour le Mexique, non sans raison d’ailleurs, mon cher, mais laissez- moi vous dire que les indigènes mexicains n’ont pas été les plus débonnaires, loin s’en faut. Les taïnos ou arawak de Cuba qui offrirent à Colomb des colliers de perles -des gestes auxquels vous semblez faire référence- n’ont pas partagé leur générosité avec les Aztèques.

-Si seulement une aussi noble conquête avait été le fait d’Alexandre ou des anciens Grecs ou Romains, si un tel bouleversement de tant d’empires et de peuples avait eu lieu sous des conquérants qui eussent poli et défriché ce qu’il y avait là de sauvage, et nourri les bonnes semences que la nature y avait mises, apportant à la culture des terres et à l’ornement des villes nos arts d’ici, et mêlant les vertus grecques et romaines aux vertus originelles du pays *!

-Montaigne, vous m’offensez. Vous avez encore le bon goût de nous comparer aux grecs et aux romains, mais je songe avec effroi aux générations précédentes qui comparerons nos œuvres avec ceux des barbares nordiques ! Enfin, je divague, passons. Il n’empêche que je ne vous laisserai pas dire ou insinuer de telles choses. Si la conquête avait été le fait d’Alexandre il n’eût pas ôté le vice de la sodomie de la vie courante. Les grecs et les romains ont apporté et les vertus et les vices dont leur civilisation était porteuse aux peuples vaincus, exactement comme cela s’est passé entre les espagnols et les indigènes au Nouveau Monde. Ne sombrons pas dans le manichéisme, si vous le voulez bien.

Et entre deux bouffées, avant de reprendre haleine, je notais mentalement qu’après avoir encensé le monde sauvage et par là maudit la civilisation européenne, il se berçait du rêve d’une civilisation parfaite. Je jugeais qu’il y avait une contradiction sur laquelle il serait bon de s’attarder à réfléchir, mais ne lui disais pas et continuais de l’écouter parler avec un ton qui traduisait une secrète et sincère émotion :

-Quelle amélioration c’eût été si notre comportement avait suscité chez ces peuples de l’admiration, et établi entre eux et nous une fraternelle intelligence ! Comme il eût été facile de cultiver des âmes si neuves, si affamées d’apprentissage, ayant pour la plupart de si heureuses dispositions naturelles *!

-Je vous concède que notre roi aurait mieux fait de réserver les meilleurs hommes pour soumettre ou aller au devant des indigènes. On s’est trop souvent contenté d’hommes de morale douteuse, c’est un tort. Mais je ne vous apprends rien en vous disant que pour qu’il y ait admiration il ne suffit pas que l’objet de notre admiration soit admirable. Non. Encore faut-il que l’on ait la faculté morale d’admirer. Notre peuple ne saurait être tenu pour seul responsable si finalement les indigènes ne nous ont pas admirés. Je veux bien admettre que nous n’ayons pas été l’exact reflet de toutes les qualités humaines, mais je ne pense pas que nous ayons manqué totalement de matière à être admirés. Nous autres avons admiré ce qu’il y avait d’admirable en eux, si eux n’ont pas fait de même, c’est peut être tout simplement qu’ils n’en étaient pas capables ; en d’autre termes, c’est peut être aussi qu’ils sont des êtres serviles, n’en déplaise à votre angélisme. Quant à la soif d’apprentissage des indigènes et à leurs dispositions naturelles, je ne me risquerai pas à répondre, n’ayant jamais eu l’occasion d’être leur professeur.

-Je vous le demande, les facilités du négoce étaient-elles à ce prix ? Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions d’hommes passés au fil de l’épée, la plus riche et la plus belle partie du monde bouleversée, pour faire le trafic des perles et du poivre : méprisables victoires *.

-Vous êtes particulièrement injurieux aujourd’hui. Si certains individus vils et méprisables ont pu voir dans la conquête du Nouveau Monde l’occasion de commercer avec plus de facilité, ce n’est pas la prime raison qui fit que la couronne d’Espagne se laissât influencer par les supplications de Colomb, de conquérir ces terres lointaines. Non, suivant le souhait du catalan, la couronne accepta d’envoyer ses soldats conquérir une terre si lointaine principalement pour convertir les indigènes au catholicisme. Je sais que la chose vous laisse indifférent, mais un catholique qui se respecte ne peut que se réjouir des progrès de l’évangélisation, de ces âmes enfin tournées vers Dieu et son Eglise après tant d’années passées dans les ténèbres de l’erreur ! Et, par Dieu ! cessez ces exagérations fantaisistes ! Des millions d’hommes passés au fil de l’épée ! C’eût été un travail harassant pour les quelques milliers de conquérants qui se seraient selon vous partagée cette tâche indigne !

Ce jour-là nous en restâmes à ce point de la discussion, car Montaigne avait malgré sa philosophie et ses sentiments du mal à s’avouer mauvais chrétien, et ne savait trop que répondre.

Sur invitation du maître d’hôtel nous nous mîmes à table. J’ai encore dans la bouche le souvenir de cette délicieuse cuisine française qui vous ferait presque oublier les variétés et subtilités du même art tel que pratiqué par nos chefs de toute région d’Espagne.

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*Michel de Montaigne, Essais, Livre III, Chapitre 6.

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La scolastique, Aristote et Platon

10-04 at 6:26 (Encyclopédie, Heurs et malheurs, Lectures, Philosophie) (, , , , , , )

Les rationalistes ont assez répété que la scolastique s’appuyait sur Aristote comme sur un roc inébranlable, pour qu’il soit presque couramment admis qu’elle n’ait aucun autre appui que celui de l’école aristotélicienne. Un tel mensonge rend plus simple la critique de la scolastique, qui paraît ainsi complètement fermée, et bêtement bornée, accrochée à des doctrines anciennes révolues sur certains points. Un Voltaire ne s’est par exemple pas privé de railler l’attachement aux écrits d’Aristote, dans son Dictionnaire philosophique entre autres écrits, tandis qu’un Goethe s’attachait à démanteler l’Organon et les conceptions du syllogisme de celui que Saint Thomas appelle Le Philosophe dans son Faust.

Certes la scolastique est aristotélicienne. Comme dit l’abbé Aubry dans ses Mélanges de philosophie catholique, « la nature de tout système philosophique dépend de la solution qu’il donne au problème de l’origine de nos connaissances ». La scolastique, reprenant la conception péripatéticienne de l’induction et du syllogisme, mérite donc pleinement le nom d’aristotélicienne. Et vu ce fondement aristotélicien, pour un scolastique « toute la philosophie procède d’Aristote ou doit s’accorder avec elle ». Notons ici la différence d’avec l’averroïsme, qui malgré l’admiration dithyrambique de son initiateur s’écarte d’Aristote en ces points cruciaux.

Néanmoins, il est faux de penser que la scolastique soit exclusivement aristotélicienne. Leibnitz, dans son Systèmes de théologie note plusieurs arguments contre cette opinion commune, repris par Aubry dans ses Mélanges :

Les scolastiques ont toujours affirmé la primauté de la raison pour résoudre les problèmes philosophiques, ce qui les empêchait de prendre pour argent comptant tout écrit du philosophe. Pour la même raison se sont-ils d’ailleurs écartés de l’opinion d’Aristote sur l’éternité du monde, la nécessité des actes divins, et n’ont pas manqué de reprocher à Aristote ses égarements. On leur doit la règle du discernement déterminant que si les écrits des Anciens ont leur valeur, celle-ci ne peut être considéré comme exempte de toute erreur, et sa conséquence logique, à savoir : le devoir de corriger les erreurs des Anciens et d’ajouter à leurs insuffisances.

Les scolastiques se sont à l’occasion servis de Platon pour combattre Aristote. Saint Augustin ayant effectué un grand travail de lecture catholique de la philosophie platonicienne, c’est le néo-platonisme tel qu’enseigné dans les écoles médiévales qui a servi à contrecarrer les erreurs d’Aristote. Aubry cite en exemple la doctrine des « types divins » qui définit que Dieu « porte en Lui les idées de toute chose, et que dans ces idées Il connaît tout ce qui est hors de Lui, et qu’Il n’aurait pas pu créer de rien, s’Il n’avait, de toute eternité, porté dans Son intelligence les idées des choses qu’Il devait créer. »

Aubry poursuit son bref exposé : « Quelques philosophes modernes [l’auteur écrit au XIXème siècle], surtout les Ontologistes, ont pris occasion de cette doctrine, pour soutenir que les scolastiques avaient combattu dans le camp de Platon parce qu’ils ont enseigné, d’après lui, que l’intelligence humaine acquiert la connaissance des choses par l’intuition qu’elle a de ces types qui sont en Dieu. Mais c’est faux car premièrement, Platon n’a jamais enseigné que notre intelligence voit les types des choses en cette vie, et secondement, les scolastiques pour exprimer l’origine de la connaissance humaine, ont suivi non pas Platon, mais Aristote. » Comme quoi, les rationalistes rêvent d’enfermer la scolastique dans un schéma de philosophie issu exclusivement de l’école péripatéticienne ou des écoles platoniciennes.

Conclusion : « Il est donc prouvé que les scolastiques ne se sont pas emprisonnés dans les doctrines d’Aristote, de manière à en être esclaves ; mais qu’ils y ont adhéré de manière à les enrichir de découvertes considérables, à découvrir et à réfuter les erreurs qu’elles couvraient. »

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Humanisme hispanique

9-04 at 5:20 (Encyclopédie, Heurs et malheurs, Hispanophilie, Histoire, Lectures)

« Je tiens à le dire, la guerre civile espagnole fut une guerre anachronique, qui se rapprochait bien davantage du conflit franco-prussien de 1870 que de celui de 1914-1918 ! Dans les guerres modernes l’issue du combat dépend des moyens matériels mis en oeuvre : armes à tir rapide, artillerie de gros calibre, aviation par escadrons plutôt que par escadrilles, blindés de plus en plus lourds. Le facteur humain n’intervient la plupart du temps qu’en second ressort, comme serviteur des moyens matériels. Les qualités personnelles de l’individu ont aujourd’hui perdu, à la guerre comme ailleurs, de leur importance : un pleutre peut être un excellent serveur d’artillerie lourde, loin du front, et l’homme le plus lâche, enfermé dans son tank, n’a d’autres ressources que d’y rester jusqu’à la fin de l’action dans laquelle il se trouve engagé. Le béton des fortifications remplace la bravoure de ses occupants, et compense leur manque de mordant. l’infanterie n’a plus qu’un rôle épisodique : elle ne conquiert plus le terrain, elle l’occupe. La conquête revient aux chars, et encore, ceux-ci n’interviennent-ils que lorsque l’artillerie a écrasé ou chassé les défenseurs. Depuis que le cavalier chevauche un siège de véhicule blindé, la cavalerie, perdant son panache, a perdu sa magnifique influence psychologique. Plus n’est besoin d’officiers de cavalerie au courage légendaire puisque les hommes qu’ils entraînent sont réduits au rôle de chauffeurs, de mécaniciens, ou de presse-bouton d’armes automatiques. Seule, l’aviation conserve encore ses traditions de bravoure individuelle, bien que l’extraordinaire vitesse des avions modernes laisse aux appareils, et non plus aux hommes, le soin d’identifier, d’ajuster et d’abattre l’ennemi. De quelque côté que l’on se tourne sur le champ de bataille, la noblesse et la grandeur n’ont aujourd’hui plus cours. Une machine est tout au plus efficace : elle n’est jamais noble. Mais il n’en fut pas ainsi durant la guerre civile espagnole : nous manquions de machines ! Le matériel de guerre, même à l’époque de la plus forte intervention étrangère, ne dépassa jamais la quantité strictement nécessaire à la réalistaion des expériences intéressant les nations qui nous le fournissaient. Au commencement surtout, une dizaine de bombardiers passaient pour une flotte aérienne considérable ; et un seul canon à tir rapide devenait tour à tour un appui apprécié ou un bouclier rassurant selon que nous donnnions ou subissions l’assaut ! Notre infanterie, de même que celle des Rouges, n’était dotée d’aucune section de mitrailleuses : tout au plus possédait-elle une mitrailleuse par section ! Notre unité tactique n’était ni la division, ni la demi-brigade, mais le bataillon ! « C’est une guerre de capitaines », disait le capitaine Don Domingo Gasco, de qui je dépendais sur le front de Madrid ; et il avait raison. Je me souviens même d’un capitaine d’artillerie qui avait fait peindre sur tous les véhicules de sa batterie : « Bateria capitan Conde », l’équivalent de ce qu’eût été à l’époque de Napoléon Ier : « Bagages du prince d’Essling » ! Une colonne d’infanterie composée tout au plus de trois ou quatre bataillons, s’appelait pompeusement « Columna Barron », ou, chez nos adversaires, « Columna Asencio », du nom du capitaine qui la commandait : on eût dit qu’il s’agissait de « l’Armée Mangin » ou de « l’Armée Franchet d’Esperey ». Six chars d’assaut conduisaient une attaque d’infanterie et une batterie d’artillerie était à elle seule chargée de battre la totalité du terrain à portée de son tir…

Dans ces conditions, on comprendra aisément que le « facteur humain » fut le véritable et le seul facteur stratégique, technique, et même tactique, de cette guerre. Je crois et le déplore en même temps, que la guerre civile espagnole fut la dernière guerre dans laquelle un homme fut un homme, agit en homme, et sut mourir en homme. En ceci d’aileurs, réside la seule explication à notre invraisemblable victoire. N’oublions pas que, partis de rien, nous avons, en trois ans, reconquis le difficile territoire espagnol, malgré les masses humaines qui nous étaient opposées. Incontestablement mieux armées et mieux ravitaillées que nous, elles ne comptaient pas, par contre, de véritables « soldats », ni même d’officiers suscepibles de transformer leurs hommes en « guerriers », de les entraîner et de les encadrer. La défaite rouge ne fut le résultat ni d’une pénurie d’effectifs (le nombre de leurs troupes atteignait le double des nôtres), ni d’un manque de matériel, les « Démocraties » se chargeant de leur en fournir plus qui ne leur en fallait. Mais elle fut la conséquence, d’une part, du défaut d’esprit de sacrifice, indispensable dans une armée digne de ce nom, et d’autre part, de l’absence d’officiers capables de transformer ce matériel humain, abondant mais anarchique et indiscipliné, en un instrument de victoire efficace et conscient. »

Marcelo Gaya y Delrue, Combattre pour Madrid, mémoires d’un officier franquiste.

Avec l’extrait du même livre, Le mérite de la guerre civile, les deux posts forment un tout cohérent.

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Le mérite de la guerre civile

4-04 at 4:24 (Encyclopédie, Heurs et malheurs, Hispanophilie, Histoire, Lectures)

« Dans une guerre civile, chacun combat pour son idéal, qu’il s’agisse de convictions politiques comme c’était le cas pour les Rouges, ou de foi patriotique et religieuse semblable à celle qui nous animait. J’ai souvent entendu flétrir la guerre civile, sous prétexte que c’était une guerre « entre frères ». Mais tous les blancs ne sont ils pas des frères, et y a-t’il plus de différences entre un Anglais et un Allemand qu’entre un Galicien et un Andalou ? Dans une guerre internationale, l’individu anglais ne ressent aucune haine fondamentale pour l’individu allemand, car leur haine est essentiellement factice, puisqu’elle n’exprime que le résultat d’une propagande politique destinée à justifier une agression dont la logique n’est pas toujours très évidente au peuple. L’histoire des dernières décennies en fournit un certain nombre d’exemples irréfutables : en 1939, l’Allemagne hitlérienne et la Russie soviétique se donnent cordialement la main pour dépecer la Pologne ; mais deux ans plus tard, la Russie mesure la puissance du colosse germanique, comprend qu’elle a signé un marché de dupes et se prépare à attaquer l’Allemagne dans le dos. En 1939, l’idéal nazi et l’idéal communiste pouvaient collaborer. En 1941, l’idéal nazi est devenu exécrable aux yeux des soviétiques, alors que, par contre, l’idéal capitaliste occidental leur paraît brusquement tout à fait admissible. Et l’on assiste alors à l’alliance militaire et économique des Républiques Socialistes avec la démocratie ploutocratique américaine, et la démocratie monarchiste anglaise… Ce serait risible, si des millions de vies n’avaient payé ou racheté de telles tartufferies !

Dans une guerre internationale, chacun croit se battre pour un idéal ( généralement « la défense de la civilisation », comme si la civilisation était le patrimoine d’un seul pays !), mais en réalité, il se bat, sans le savoir, pour des raisons économiques. Dans une guerre civile au contraire, chacun se bat pour la cause qu’il s’est lui-même fixée puisque c’est en général volontairement qu’il prend les armes. Chaque combattant du parti adverse est son ennemi personnel, parce que ses théories sociales ou religieuses le blessent au plus profond de lui-même et tentent d’écraser les siennes. Les combattants d’une guerre civile tuent pour faire triompher leur idéal par la destruction de l’adversaire, tandis que ceux des guerres internationales ne tuent que parce qu’on les a mobilisés pour tuer ceux qu’on leur désigne. En définitive, c’est la personnalisation de la haine, qui, expliquant et justifiant l’usage des armes, anoblit une guerre civile. C’est pourquoi la guerre internationale a pu être codifiée, la guerre civile, non. »

Marcelo Gaya y Delrue, Combattre pour Madrid, (mémoires d’un officier franquiste).

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Le mal et la tolérance

3-04 at 4:29 (Apologétique, Crise de l'Eglise, Heurs et malheurs, Lectures, Philosophie)

« Avant Jésus-Christ, sous tous rapport, dans l’ordre intellectuel, dans l’ordre moral, le mal régnait. Faites attention au sens du mot régner. Le mal avait conquis le monde et n’avait plus à lutter pour s’y maintenir ; « on ne connaissait pas alors l’intolérance, dit monsieur Nicolas, parce qu’on ne connaissait pas la vérité » ; et c’est parce que le mal n’était pas combattu que je dis : il régnait. Car le combattre, d’une manière ou d’une autre, c’est de l’intolérance, et la tolérance, consistant à permettre le règne du mal, est le premier crime du monde. »

Abbé Jean Baptiste Aubry, Mélanges de philosophie catholique.

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Christianisme et civilisation moderne

29-03 at 6:51 (France actuelle, Heurs et malheurs, Lectures, Philosophie)

C’est un titre un peu vaste, celui d’un chapitre d’Essai sur la fin d’une civilisation, par Marcel De Corte. J’abandonne Thibon quelque temps, et je reviens au professeur, au style plus austère. Un professeur de philosophie me disait il y a quelque temps qu’il observait deux parentées distinctes dans la pensée catholique, et si je reprenais sa grille de parentés, Thibon aurait Platon pour père, et De Corte, Aristote. Je ne pense pas qu’aucun des deux philosophes auraient dit le contraire. Reste à interroger les vieux maîtres hellènes pour savoir ce qu’ils en pensent…

J’aimerais vous donner envie de lire le professeur belge, injustement oublié de nos jours. Malgré une tentative de Jean Madiran de le faire mieux connaître, il me semble que l’auteur est resté dans la pénombre. Une exception au tableau : L’homme contre lui-même, qui a pénétré les chaumières, ce dont je me réjouis vu la qualité de l’ouvrage. Admirateurs réservés, n’hésitez plus à vous jeter sans réserve sur Essai sur la fin d’une civilisation, ou à acheter dignement ses petits travaux sur les vertus cardinales !

Extraits choisis :

« La crise religieuse est de toute évidence contemporaine de la civilisation rationaliste ; elle en a l’extension territoriale, et il y a là beaucoup plus qu’une simple coïncidence.

Le propre du rationalisme moderne est, en effet, de désincarner l’homme, en séparant en lui l’esprit et la vie. Les miasmes qu’il diffuse grâce à une technique et une politique aussi collectives que possible pénètrent en lui par tous ses pores, et le rendent incapable de supporter la moindre dose de ferment chrétien. L’homme formé par la civilisation contemporaine repousse mécaniquement la greffe du christianisme. Il est devenu inapte à recevoir le message d’incarnation que lui propose la foi chrétienne, car les bases naturelles qui pourraient l’accueillir ont été sapées en lui de fond en comble. L’échec de l’évangélisation des masses est patent, en dépit du travail et de la sainteté déployés par ceux qui l’ont généreusement entreprise. Cette faillite a d’ailleurs son antécédent historique : le christianisme n’a pas mordu sur les masses romaines livrés aux gens du cirque et aux remous de l’empire en perdition, bien qu’il fût alors dans la plénitude de sa jeunesse et de son ardeur conquérantes. »

C’était une sorte d’entrée en matière d’un sous-chapitre intitulé Caractère anti religieux de la civilisation moderne. Voyez que je ne me moque pas de vous. Et il y a de quoi indigner les plus petits volontaristes.

On continue, avec le sous chapitre Influence du rationalisme sur les moeurs chrétiennes  (tout un programme) :

« Depuis plusieurs siècles, et de nos jours avec une vertigineuse rapidité, le virus rationaliste s’infiltre dans les moeurs des chrétiens et dans leur comportement vis à vis de Dieu et de la création. Il a renoncé à ébranler l’intermédiaire entre le chrétien et Dieu qu’est l’Eglise avec son inspiration, ses dogmes, ses sacrements, sa structure qui demeurent intacts. Le temps des grandes hérésies qui attaquaient de front le catholicisme semble révolu. La dernière d’entre-elles, si justement appelée modernisme, visait bien moins le dogme lui-même que l’attitude du chrétien en face de Dieu et du monde ; elle attaquait plus la façon de croire que la croyance ; elle faisait dériver l’orientation de la foi plus que la foi elle-même ; elle empoisonnait les sources du fleuve plutôt que son cours ou que son estuaire.

Le phénomène du modernisme est révélateur. Il signifie que l’ennemi a changé de tactique. Ce sont désormais les membres de l’Eglise, les chrétiens eux-mêmes qu’il menace. Il n’assiège plus comme jadis, l’habitation pour la transformer. Il s’en prend par d’insensibles chemins, aux habitants eux-mêmes qu’il enveloppe de sa présence invisible, et qui se chargeront de cette besogne.

La scission entre l’esprit et la vie, la dislocation des bases de la religion naturelle qui s’ensuit; l’affaiblissement du sens intuitif de la présence de Dieu dans l’univers, la rupture des liens organiques entre la créature et la création, tous ces facteurs associés tendent à corrompre l’homme dans le chrétien et à englober par là le christianisme dans la décadence de la civilisation. »

Et le philosophe de distinguer deux dégénérescences distinctes du christianisme sous cette influence moderne, le christianisme bourgeois « christianisme dévalué », aussi dévalué que l’est l’être du bourgeois, et le christianisme historique et progressiste qui « se persuade que la transformation n’a rien de négatif et qu’elle constitue une étape nouvelle dans l’histoire de l’esprit humain et de l’emprise de Dieu sur la nature ».

La conclusion du livre est manifestement du même cru, un état d’esprit qui a dépeuplé nos églises même les plus « traditionalistes »:

« Le chrétien est dans ce monde qui se dissout. Il doit en tenir compte. »

Jusque là tout le monde est d’accord. C’est la suite du paragraphe qui fait s’étouffer nos chrétiens avec les petits fours maison, à l’occasion de je ne sais quelle rencontre-conférence catholique ou politique :

« Lier le sort et l’action du christianisme à l’avenir d’une civilisation qui est en train de mourir nous paraît être la plus grave erreur que puisse commettre le chrétien. Quand nous entendons dire que le christianisme est seul capable de sauver la civilisation, ne cédons pas aux voix des sirènes : cette civilisation est condamnée parce qu’elle a séparé l’esprit de la vie, parce qu’elle s’est détournée de Dieu en se détournant de la vie, parce qu’elle macère dans la certitude effroyable que « Dieu est mort ». L’appel du large que suscitent dans les âmes les idéologies n’est que la tentation intense et ruineuse du suicide. Le christianisme n’a pas empêché l’effondrement de la civilisation antique, même après l’édit de Constantin qui permit aux chrétiens d’occuper les postes les plus importants de l’empire.

Remarquons d’ailleurs que le christianisme se trouve dans une situation infiniment plus difficile qu’à l’époque de l’invasion horizontale des barbares aux premiers siècles de son expansion. Les barbares qui déferlèrent sur l’Occident possédaient une vitalité puissante dont les barbares verticaux actuels sont bien dépourvus. C’étaient des hommes terriblement incarnés dont la vie débordante emportait sur les vagues le frêle esquif de l’esprit. Si l’esprit chavirait chez les uns, il continuait de flotter chez les autres. Il n’échouait jamais à sec. Il suffisait au christianisme de calmer la vie, comme le Christ la mer déchaînée. Une continuité s’établissait entre les abîmes du réel, l’océan, le vaisseau, et le pavillon de la Grâce. Cette tâche était relativement facile. Il n’en est plus de même aujourd’hui. Mis en présence de barbares d’un nouveau genre en qui l’esprit séparé de la vie ne communique plus avec le réel ; le christianisme s’avère impuissant. Une solution de continuité est tracée entre la nature et la Grâce. la nature elle-même se disjoint. Le christianisme ne toucher plus l’homme moderne, parce qu’il ne peut atteindre qu’un être incarné. Il ne peut plus entreprendre la conquête d’hommes en qui la nature humaine est en train de disparaître sous la poussée d’une désincarnation qui s’accentue de jour en jour. L’échec de la rechristianisation de la bourgeoisie et des masses par l’action catholique s’explique par là : gratia naturam supponit. »

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En mémoire d’un homme d’honneur

28-03 at 5:32 (Beauté, Heurs et malheurs, Histoire, Lectures)

charette.jpg

François Athanase de Charette de La Contrie, mort pour le Roy le 29 mars 1796, des fusils républicains.

En toutes les provinces                                        
Vous entendrez parler
Qu’il y a un nouveau prince
Qu’on dit dans la Vendée
Qui s’appelle Charette.
Vive son cœur !
Chantons à pleine tête :
Gloire et honneur !

Cet ami du monarque
Il a bien du renom.
Il fait un grand obstacle
A tout’ la Nation :
Jusques en Angleterre
On l’applaudit ;
Aussi sur les frontières,
Même en Paris.

Admirons la vaillance
De Charette homm’ de coeur
Il est né pour la France
Il fait voir sa valeur
Regardez cette armée
Rien de plus beau ;
Il a palme et laurier
Dans les drapeaux.

Combien de catholiques
Qui n’existeroient plus
Si Charett’ Pacifique
Avait perdu la vie !
Dieu nous l’a conservé
Vive le Roi !
Que toute cette armée
Chante avec moi.

Quand va à l’attaque
Dit à ses Commandants:
 » Mettez-vous en bataille
Et marchez sur huit rangs.
En avant ! grenadiers
Ne craignez rien
Courage, cavaliers,
Tout m’appartient.

Malgré la canonnade
Il fonce vaillamment
Quoique la fusillade
Il dit : « Mes chers enfants,
Crions à haute voie,
Soldats, vengeons
La mort de notre roi
Par la Nation. »

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Le glaive et le poison

26-03 at 4:14 (Heurs et malheurs, Lectures)

« Sainteté et pharisaïsme – On échappe au pharisaïsme que par la sainteté. Mais l’horrible, c’est la solidarité sociale de la sainteté et du pharisaïsme : elle lui fournit, comme l’hôte au parasite, de quoi durer et s’épanouir. La sainteté condamne du dedans le pharisaïsme, mais en même temps, elle le nourrit, elle le justifie pour ainsi dire du dehors. Si les saints n’infusaient pas sans cesse un sang nouveau à l’organisme religieux ou politique auquel adhère le pharisien, celui-ci ne tarderait pas à perdre tout prestige et tout crédit et à mourir socialement d’inanition.

Il est amer pour le saint -et même pour le simple penseur honnête- de songer aux parasites qui assiéront sur lui leur influence et se serviront de sa pensée et de son exemple, pour mutiler ou empoisonner les âmes. Aura-t’il été tourné vers les choses du ciel ? On l’utilisera comme éteignoir de la vie. Aura t’il béni la terre et la vie ? On tirera de lui des arguments en faveur d’une vie terrestre coupée de ses sources divines, d’une volupté anarchique et stérile, etc. Nos ennemis, nos détracteurs, tous ceux qui par la force ou par la ruse essaient de ruiner notre influence prennent des allures de bienfaiteurs si on les compare à ces disciples dégénérés qui, pour faire accepter leur poison aux hommes, le mêlent à notre breuvage. Car les premiers ne peuvent que neutraliser notre influence, tandis que les seconds, sous prétexte de la dilater, la pourrissent. Ceux-là nous resserent dans notre lit (est-ce un si grand mal pour un fleuve ?), mais ceux-ci transforment nos sources en marécages. Pour prévenir une fois pour toutes notre vraie pensée contre les entreprises des pharisiens qui se réclameront de nous, on voudrait pouvoir crier aux âmes de bonne volonté : chaque fois qu’on essaiera de vous imposer en mon nom quelque chose qui vous blesse ou vous étiole dans une pure, une sainte partie de vous-mêmes, sachez bien que je n’ai pas voulu dire cela. »

Gustave Thibon, L’échelle de Jacob (Le glaive et le poison)

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Maurras à propos du romantisme d’Hugo

24-03 at 8:03 (Lectures)

« L’office littéraire de Victor Hugo peut se résumer en fort peu de lignes. Héritier de Chateaubriand, il a procédé à l’affranchissement de la phrase et surtout du mot. En demandant qu’on abolisse toute tradition ; en écrivant que le caprice du moindre poète (vates) doit l’emporter toujours sur le génie des langues et sur l’ordre des styles ; en substituant à l’idée de la beauté l’idée de caractère, à la notion de perfection, celle d’originalité, Victor Hugo n’est pas seulement arrivé à se priver de certains concours magnifiques que le passé d’une nation, et l’histoire de la civilisation elle-même apportent à leurs derniers-nés ; il ne s’est pas seulement contraint à beaucoup renier de ses prédecesseurs et à mimer l’oeuvre brutale des ignorants et des primitifs : son malheur est plus grand. Il dresse contre lui et contre tout poètre égaré par sa théorie et par son exemple une armée d’ennemis profonds et redoutables. Victor Hugo, par son esthétique, suscite contre l’écrivain français, la coalition de tous les élements du langage : ce qui n’était qu’une manière obéissante ou tout au moins domptée, ou qu’on était convaincu d’avoir à dompter, les mots déliés de leurs attaches traditionnelles, de leurs chaînes logiques, et ainsi les rapports qu’ils soutiennent avec leur sens, les mots se soulèvent pour s’imposer à l’imagination de l’écrivain, ce n’est plus lui qui écrit sous la dictée de sa conception ou de son amour : c’est la tourbe confuse des outils révoltés qui se combinent en lui par le jeu machinal de leur rencontre physique et de leur agglutination spontanée. Sa volonté de fer, au lieu de les réduire, appuiera ces insurreections. »

Bons et mauvais maîtres, Oeuvres capitales.

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Les vikings en Aquitaine

28-02 at 3:38 (France actuelle, Histoire, Lectures)

Thèse controversée que celle de Joël Supéry, établissant que l’Aquitaine fut une colonie viking au IXème siècle. L’auteur du Secret des vikings s’est davantage renseigné sur les moeurs et coutumes vikings tels qu’on les connait en Scandinavie, et il en résulte que sa vision des choses est plus cohérente celle des universitaires français. Supéry va à l’encontre de la vision franque des invasions vikings, présentant ces dernies comme des pillards de monastères, et accorde crédit aux écrits des moines français quand au nombre des combattants nordiques. Tout le contraire de ce qui s’apprend en université, où les professeurs refusent de concevoir une autre visée que le pillage dans les virées vikings, et parallèlement jugent éxagérés les récits et dénombrements des chroniqueurs du clergé, au choix trouillards ou mythomanes (l’un n’excluant pas l’autre).

Joël Supéry constate que les vikings sont un peuple de commerçants et non de pillards, et que la surpopulation les pousse à trouver d’autres terres. S’ils ont pillé les monastères c’était surtout pour détruire toute résistance organisée, construite autour des instruments de pouvoir locaux et de la spiritualité moyenâgeuse (rôle des reliques). Un certain nombre de récits vikings vont dans ce sens : « fonde un royaume, Björn mon fils »; d’autre part, chaque expédition nordique répond à des visées commerciales et/ou coloniales (sauf celles de France, si l’on en croit les universitaires), traversant la Russie actuelle pour rejoindre la mer Noire et la Méditerrannée, tentant de contourner la péninsule Ibérique, pour rejoindre la mer Méditerrannée. Ici, on constate l’intelligence viking, qui agit méthodiquement pour arriver à ses fins, et la grande connaissance géographique qui est la leur.

L’Empire carolingien s’est formé en Europe reliant la mer du Nord à la Méditerrannée. Sa principale route commerciale remonte le Rhône puis le Rhin. Les vikings s’installent donc dans l’embouchure du Rhin, actuelle Hollande. Bientôt, Charlemagne interdit la traite d’esclaves (principale monnaie d’échange des vikings dans leur comerce) dans son empire et le principal marché d’êtres huamins est Tortosa en Catalogne. Selon Supéry, les nordiques tentent alors de se réserver une route qui rejoindrait Tortosa, et envahissent la Gascogne (« ventre mou de l’Empire carolingien »), profitant de l’absence de fortification en terre carolingienne (à de rares exceptions vestiges usés de la romanisation).

Sur quoi se base t’il pour déterminer que les barbares soient demeurés en Aquitaine ? Avant tout, sur une lecture réfléchie et pertinente des chroniques françaises de l’époque. Un exemple entre cent : le duc de Gascogne qui face à l’invasion viking, fait fortifier des villes situées à 50 km de la côte, ce qui évidemment tend à prouver que les vikings ont déjà pris possession des zones côtières, le danger ne venant plus de la mer, mais des côtes et du petit pays. Au fil du temps, les vikings gagnent du terrain, s’emparent des terres sous la Garonne, et poursuivent alors des voies différentes : excursion en Navarre, le roi est capturé est rendu contre rançon et promesse de paix (la Navarre soutenait les montagnards résistants aux germains), avancée vers le Macif Central, pour rejoindre la route du Rhône, et avancée pyrénnéenne, vers la Méditerrannée.

Certaines coutumes régionales attestent de leur forte influence, relative à leur longue présence. Les assemblées basques, des chefs de famille du village se réunissant sans l’intervention du curé ou du seigneur local, les techniques marines et le vocabulaire de navigation en haute mer dans la langue basque. Le plan typiquement scandinave et le bâti sur structure en bois de la maison landaise traditionnelle, aussi. On pourrait même arguer de quelques récits paysans de bigourdins snobant les habitants de la plaine : « nous ne sommes pas les mêmes ».

La palme revient aux toponymies relevées par l’auteur. La toponymie est bien sûr une science inexacte, et je n’ai jamais trouvé probantes les démonstrations que j’ai pu lire ça et là, à l’exception de celle-ci. Alexis Arette, par exemple, se basant sur le suffixe en -os ou -osse fréquent dans le sud ouest et une variante en -is, suppose une colonie grecque en Aquitaine, alors que le seul suffixe ne peut à lui seul constituer une preuve. Il y a d’autres langue que la grecque à posséder des suffixes en -os. Sur ce point précis, l’auteur de La longue marche des Aquitains s’oppose à Supéry, et je donne pour ma part raison au dernier, qui ne se contente pas d’examiner les suffixes sous tous els contours, mais le mot dans son intégralité. On obtient des résultats surprenants, considérant le final en -os comme une déformation de hus qui signifie maison en Scandinave. Supéry relève ainsi 4700 nom de villes et villages, de cours d’eau, de lieux dits de région, ayant non seulement une origine scandinave plausible toponymiquement parlant, et surtout confirmée par l’histoire et la géographie (ce qui évite de confiner la toponymie à des divagations pseudo-intellectuelles). Par exemple, on trouve des groupes de mots associés à des noms de chefs vikings dont on sait qu’ils ont participé à la conquête de l’Aquitaine, ou des descriptions de lieux correspondant à une situation particulière (la fourche au confluent de deux rivières, le chateau de Björn, etc…). Le nom du principal chef viking, Björn (prononcer Biarn), aurait pu donner son nom à la province du Béarn.

Les détracteurs de Supéry arguent de la présence des wisigoths dans la région pour justifier les racines germaniques des toponymes. Sauf que les wisigoths ne sont pas restés dans la région longtemps, et que rien en laisse penser qu’ils s’y soient jamais installés (leur capitale a été Toulouse, puis Tolède en Andalousie après des modifications contraintes de la géographie du royaume ; l’Andalousie est la région d’Espagne où l’on trouve le plus de blonds). De plus, les suffixes en -bec se distinguent des racines germaniques wisigothiques plus récentes.

Supéry pense que l’intégration des vikings, reconnaissables par leur physique, dans une province au substrat de population Ligure, n’a pas pu se faire, d’autant que -vraisemblablement par intrigue du duc d’Aquitaine- les nordiques ne se convertirent pas tout à fait au catholicisme. D’où l’origine des cagots, rejetés de la population, méprisés, qui en attendant de s’intégrer au fil des siècles dans la masse, restèrent cantonnés exclusivement aux métiers du bois (on leur faisait construire des maisons, les fameuses maisons landaises de structure boisée, en colombage). Il faut également noter que les tentatives franques pour la conversion des danois qui jusque là avaient échoué, aboutissent enfin, ce précisément au moment où la demande en esclave chute jusqu’à disparaître, conséquence des mesures carolingiennes chrétiennes. Les danois se convertissent sans aucune effusion de sang, comme par consensus.

Les universitaires français ne partagent pas ce point de vue, disais-je; il n’y a guère qu’en Scandinavie que Supéry se fasse vraiment entendre. 150 ans de domination nordique et un apport notable de sang barbare est une pillule qui ne passe pas.

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La vida es sueño

22-02 at 9:54 (Heurs et malheurs, Hispanophilie, Lectures)

« Es verdad; pues reprimamos

esta fiera condición, esta furia, esta ambición,

por si alguna vez soñamos;

y sí haremos, pues estamos

en mundo tan singular,

que el vivir sólo es soñar;

y la experiencia me enseña

que el hombre que vive, sueña

lo que es, hasta despertar.

Sueña el rey que es rey, y vive

con este engaño mandando,

disponiendo y gobernando;

y este aplauso, que recibe

prestado, en el viento escribe,

y en cenizas le convierte

la muerte, ¡desdicha fuerte!

¿Que hay quien intente reinar,

viendo que ha de despertar

en el sueño de la muerte!

 

Sueña el rico en su riqueza,

que más cuidados le ofrece;

sueña el pobre que padece

su miseria y su pobreza;

sueña el que a medrar empieza,

sueña el que afana y pretende,

sueña el que agravia y ofende,

y en el mundo, en conclusión,

todos sueñan lo que son,

aunque ninguno lo entiende.

Yo sueño que estoy aquí

de estas prisiones cargado,

y soñé que en otro estado

más lisonjero me vi.

¿Qué es la vida? Un frenesí.

¿Qué es la vida? Una ilusión,

una sombra, una ficción,

y el mayor bien es pequeño;

que toda la vida es sueño,

y los sueños, sueños son. »

Felipe Calderon de la Barca.

 

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