Les principes et les causes

28-01 at 12:18 (Heurs et malheurs, Lectures, Philosophie) (, , , , , , )

« Voyons d’abord, par un exemple pris au hasard entre tant d’autres, comment certains scolastiques modernes conçoivent le problème ; leur position sera comparée ensuite à celle de saint Thomas, dont ils se réclament. [Commence ici un résumé des formules de Sanseverino, qu’il exprime dans son oeuvre majeure, Philosophiae Christianae cum antiqua comparate :]Dès qu’elle est en possession des notions d’être et de non-être, la pensée humaine formule ce jugement : non est possibile ens esse simul et non esse. C’est ce que l’on nomme le principium contradictionis. En effet, c’est un jugement (judicium) dont les termes esse et non esse, sont contradictoires, d’où son nom. Ce principe est le premier de tous parce que les termes dont il se compose, ens et non ens, sont les premiers qui tombent dans l’intellect. A titre de premier, il confère leur certitude à tous les principes communs des autres sciences. En effet si l’on se demande pourquoi ces principes sont indubitables, on en trouvera la raison dans le fait que les mettre en doute serait nier le principe de contradiction. « C’est pourquoi les autres principes peuvent être indirectement démontrés par le principe de contradiction par ceux qui les attaquent ; en effet, qui que ce soit, qui attaque l’un de ces principes, peut être finalement mis dans l’obligation d’affirmer que quelque chose est et n’est pas à la fois ».

Ici se produit une péripétie dûe aux hasards de l’histoire. Un philosophe que saint Thomas ne pouvait pas prévoir, Leibniz, a soutenu depuis qu’il y a deux premiers prncipes, l’un pour les vérités nécessaires, qui est le principe de contradiction ; l’autre pour les vérités contingentes, qui est le principe de raison suffisante. Pour des thomistes, que faire de ce deuxième premier principe ? L’un deux propose d’abord de le formuler ainsi : Nihil est sine ratione sufficienti. Il signifie alors ceci : pour qu’une chose existe dans le monde plutôt que de ne pas exister, et pour qu’elle existe de telle manière plutôt que de telle autre, il faut qu’une cause le détermine à être ainsi plutôt qu’autrement. Deux remarques s’imposent à ce sujet. Premièrement, ce principe ne peut être tenu pour absolument premier. En effet, si rien ne détermine une chose à être plutôt qu’à ne pas être, ni à être ainsi plutôt qu’autrement, elle peut à la fois être et ne pas être, ou être ce qu’elle est et être en même temps autre chose. Puisque ceci serait contradictoire, on  peut dire que la formule du principe de raison suffisante se ramène au principe de contradiction. Deuxièmement, et pour la même raison, ce principe vaut pour les vérités nécessaires non moins que pour les vérités contingentes. En effet, il n’est pas nécessaire que l’homme existe, mais, s’il existe, on tient pour nécessaire qu’il soit doué de raison, et à bon droit, car Dieu est infiniment sage, tout a été ordonné par sa pensée, et partout où il y a des ordres, il y a raison. C’est à dire qu’il y a des raisons nécessaires comme il y en a des contingentes, d’où cette conclusion : « Le principe de raison suffisante est vrai, et il vaut non seulement pour les vérités contingentes, mais aussi pour les vérités nécessaires, si bien qu’il doit être tenu pour leur principe, mais non pour leur premier principe ».

Visiblement, notre thomiste se trouve dans la position qui nous est commune à tous depuis saint Thomas, où celui qui expose sa pensée doit le faire en un langage qui ne fut jamais le sien. Notons d’abord que Sanseverino a profondément compris saint Thomas, dont la pensée vit en lui d’une vie réelle, jaillie de l’intellection authentique de son principe, qui est une certaine notion de l’être. S’il s’agissait d’un simple compilateur, son texte ne mériterait pas l’attention. Pourtant, il est manifeste qu’en lisant Sanseverino, Thomas lui-même n’y reconnaîtrait pas immédiatement sa propre pensée. Le premier principe dans l’ordre de l’appréhension simple, sur quoi tout repose dans sa doctrine, s’efface ici devant le premier principe dans l’ordre de la composition et de la division, qui est celui du jugement : idem non potest simul esse et non esse, dont les deux notions, ens et non ens fournissent les termes. Cette proposition, dont la necessité est infrangible, prend le nom de principe de contradiction, précisément parce que ses termes, être et non être, sont contradictoires entre eux. Enfin, son évidence garantit immédiatemment celle d’un deuxième principe, nommé désormais principe de raison suffisante, parce qu’il est contradictoire qu’aucun être puisse exister sans qu’il y ait une raison pour qu’il soit, et pour qu’il soit ce qu’il est. On ne saurait, sans arbitraire, juger a priori que ces différences de langages reposent sur une différence de pensée, mais elles invitent à s’assurer qu’il n’y en a pas.

Chez Saint Thomas lui-même, nous l’avons vu, le premier principe est une appréhension simple, non un jugement. Parce que ce n’est pas un jugement, il ne l’exprime pas sous forme de contradiction, fut-ce celle que nous nommons aujourd’hui « principe d’identité ». Cet absolument premier principe est ens (l’étant). Il ne s’agit pas ici d’un principe formel de la connaissance, comme s’il y avait, pour notre intellect, nécessité intrinsèque a priori, de tout concevoir comme étant. Ens signifie habens esse. Dire que étant est le premier principe signifie donc d’abord que toute connaissance est celle d’un habens esse, et que, sans un tel objet, aucune connaissance n’est possible. L’étant est donc à ranger au premier chef, parmi les principia rerum. Nous disons, au premier chef, parce que tous les autres principes réels, s’il y en a, seront nécessairement de l’être. Les principes réels sont inhérents à des choses, dont chacune est un habens esse. Le philosophe se trouve conduit par là au point unique, et au delà duquel il est impossible de remonter, où l’évidence intellectuelle première est connaissance de ce qui est absolument premier dans la réalité. Si nous voulions donner à cette connaissance un nom aussi proche que possible du langage de saint Thomas, nous pourrions le nommer « principe d’être », mais cela même n’est pas nécessaire, et on y trouverait peut être moins à gagner qu’à perdre, car saint Thomas lui-même ne va pas ordinairement de la notion de principe à celle d’être, mais inversement. Et à bon droit, car la vérité est que l’étant est principe premier, et l’on ne saurait concevoir principe plus « réel » que celui-là.

Ce que l’on nomme aujourd’hui « principe de contradiction » n’est autre chose que la nécessité, intrinsèque à l’être même, que sa nature impose à la seconde opération de l’intellect. Il n’y a rien à y ajouter pour obtenir la deuxième formule du premier principe ; au contraire, il suffit pour cela de prendre l’étant pour ce qu’il est. Si toute appréhension simple est celle de l’être, aucune ne peut être celle d’un non être. Un intellect tel que le nôtre, mais en état d’infaillibilité pratique, saurait se mouvoir d’étatn en étant, ou, en chacun d’eux, de l’être à l’être, sans concevoir d’autre règle de la connaissance que celle qui lui serait imposée par la nature même de l’id cujus actus est esse. En fait l’erreur n’est pour nous que trop possible, et elle consiste toujours, directement ou non, en ceci, que nous parlons d’un étant comme s’il n’était pas, ou, ce qui revient au même, comme s’il était autre chose que ce qu’il est. Or justement, la nature de l’être s’y oppose. C’est ce que dit avec précision saint Thomas, lorsqu’il affirme que, pour qui conçoit l’être, il est manifeste que le non être est impossible : impossibile est esse et non esse simul. Dans une telle formule, l’accent porte sur l’être même ; c’est son impossibilité intrinsèque d’être non être qui se trouve directement visée, et c’est probablement pour cela que saint Thomas n’a pas éprouvé le besoin de nommer ce principe du nom dont nous usons aujourd’hui, qui déplace l’accent de la chose sur la connaissance, et traduit une exigence fondamentale de l’être en termes de non contradiction dans le jugement. Le principe de contradiction est une interdiction formelle de concevoir l’être comme n’étant pas ; tel que saint Thomas lui-même en parle, le premier principe dans l’ordre du jugement, donc de la connaissance vraie, et que l’être ne peut pas à la fois être et ne pas être. En fait, d’ailleurs, cela n’arrive pas, parce qu’étant donné ce qu’est l’être, cela ne peut pas arriver : non contingit idem simul esse et non esse.

Ce déplacement de perspective était à peine perceptible, mais les conséquences en sont devenues importantes ; ou plutôt, il résulte, dans le thomisme moderne, de différences extrèmement sérieuses dont il a subi l’influence sans d’ailleurs jamais consentir à les approuver. »

Etienne Gilson, Constantes philosophiques de l’être.

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