Contra averroïstas

3-01 at 8:47 (Crise de l'Eglise, Heurs et malheurs, Philosophie, Théologie) (, , , , , , , )

Traditio auctrix, consuedo confirmatur, fides observatrix.

Tertullien.

Saint Thomas dit que la Révélation était nécessaire à cause de la faiblesse de la raison humaine, faiblesse particulièrement remarquable en ce qui concerne les choses de Dieu. Cet argument est théologique puisqu’il peut s’appuyer sur la doctrine du péché originel que chaque catholique tient par la foi. Mais il est aussi philosophique, puisque comme dit Aubry : « tout nous crie, et la raison plus fort que tout le reste, que la raison ne suffit pas ».

L’argument se décline comme il suit : On peut dire que la raison est faible en parlant d’un cas particulier, de cet homme dont la raison est faible. On peut dire que la raison est faible en ce sens qu’elle n’échappe pas à l’erreur. Dans ce dernier cas, la faiblesse dont il est question implique qu’elle ne soit pas capable de se corriger elle-même. La faiblesse de la raison est cause de l’impuissance relative de la philosophie. Un impie doit reconnaître ce point, en revanche, il n’acceptera pas cette corollaire scolastique: que la Révélation est vraie. Il faut la foi, pour accorder cette dernière assertion. Mais au moins, notre impie pourrait-il nous accorder que la véracité de la Révélation est une thèse possible du point de vue de la philosophie.

Or, si un scolastique s’appuie sur la théologie pour affirmer que la science de Dieu contient et sauve la philosophie, un impie lui, ne s’appuie sur sa seule raison pour nier cette assertion, alors même qu’il peut lui-même reconnaître par ailleurs l’impuissance de la philosophie. C’est-à-dire que ce dernier est prêt à reconnaître que le sable sur lequel il bâti sa maison ne présente pas les qualités requises, et moins de qualités que la pierre sur laquelle bâti un scolastique, à condition que la pierre existe.

On entrevoit facilement dans quelle contradiction se place le catholique qui refuse de concevoir que la philosophie doive prendre son point de départ dans la théologie. Dans le raisonnement ci-dessus, il ne peut pas user de cette condition. Pour lui, la Révélation a eu lieu, et le dépôt de la foi est bien conservé dans l’Eglise fondée sur Pierre. A moins de nier un des termes de cette dernière phrase, contre sa foi, il ne peut qu’affirmer que la théologie sauve la philosophie.

Comme la vérité est une, la philosophie ne saurait contredire la théologie. Un chrétien ne peut que se rendre à cette raison. La vérité est une : ce premier point est philosophique et par conséquent, peut être reconnu par tous, donc un impie concèdera que la philosophie ne peut contredire la théologie si il est vrai qu’elle est la science de Dieu.

Ce qu’il ressort de ces deux points, l’impuissance de la raison et l’unicité de la vérité c’est que le système scolastique ne présente pas de faille logique. Quel système trouvez vous le plus rationnel de ces deux là ? Le premier peut affirmer l’impuissance de la raison, et pourtant tirer d’elle que rien ne la dépasse et ne la sauve. Le second propose au nom d’un principe supérieur à la raison, de remédier à la faiblesse de la raison que chaque philosophie peut par ailleurs constater. Jugez vous-même.

***

S’il en est parmi ceux qui me lisent que le monde moderne n’a pas rendu insensible à la voix de l’Eglise, je me permets de citer le Syllabus de Pie IX, qui lève le doute quant à ce que pense l’Eglise du rationalisme. Les propositions suivantes comprises dans la section intitulée rationalisme modéré, y sont condamnées :

IX- Tous les dogmes de la religion chrétienne sans distinction sont l’objet de la science naturelle ou philosophie ; et la raison humaine n’ayant qu’une culture historique, peut, d’après ses principes et ses forces naturelles, parvenir à une vraie connaissance de tous les dogmes, même les plus cachés, pourvu que ces dogmes aient été proposés à la raison comme objet.

Voici rappelées les insuffisances naturelles de la raison. Quelque soit la capacité particulière de l’individu, il ne pourra jamais parvenir a une intelligence parfaite du dogme. La raison humaine est moins parfaite que celle des anges, qui est moins parfaite que celle de Dieu qui est seule parfaite. C’est pourquoi la somme de vérités théologiques, c’est à dire qui relèvent de la science de Dieu, reste à jamais parfaitement accessibles à l’intelligence humaine.

X- Comme autre chose est le philosophe et autre chose la philosophie, celui-là a le droit et le devoir de se soumettre à une autorité dont il s’est démontré à lui même la réalité ; mais la philosophie ne peut ni ne doit se soumettre à aucune autorité.

Par la condamnation de cette phrase, on voit que la position d’un Boèce de Dacie, qui estime que le philosophe chrétien, de par sa foi doit se soumettre à l’autorité de l’Eglise et aux conclusions de la théologie, mais qui enseignait que chaque science devait progresser en statut autonome est rejetée par l’Eglise qui ce faisant, définit la philosophie chrétienne quelques années avant Aeterni Patris.

XI- L’Eglise, non seulement ne doit, en aucun cas, sévir contre la philosophie, mais elle doit tolérer ses erreurs et lui laisser le soin de se corriger elle-même.

Conséquence du principe ci-dessus : l’Eglise est cette autorité supérieure à la raison humaine. L’autorité de l’Eglise est seule légitime pour trancher les questions doctrinales parce qu’elle est l’Eglise du Christ, qui garde le dépôt de la foi, la Parole de Dieu révélant.

Par ailleurs les erreurs philosophiques, et plus particulièrement les erreurs métaphysiques mènent à des erreurs théologiques.

XII- Les décrets du Siège Apostolique et des Congrégations Romaines empêchent le libre progrès de la science.

Notez la présence admirable de précision du mot libre. Le pape signifie par là que non seulement l’Eglise n’empêche pas par ses jugements le progrès de la science, mais en plus l’expression de son autorité ne retire rien à la liberté de la science, en ce sens qu’elle suppose et maintient la distinction entre les concepts de science et d’acte théologique du magistère. Et la science progresse dans la mesure où elle évite l’erreur, ce que permettent les décrets du Saint Siège.

(Ce sont les différents concepts de théologie, de philosophie et de science dans le système scolastique qu’il faudrait discuter ici, mais ce serait trop long, et l’on se tiendrait hors du cadre de ces simples commentaires. Disons simplement, à titre de réponse sommaire à l’adresse de ceux qui disent que le système scolastique étouffe la philosophie, que la philosophie y est bien une science distincte des autres sciences, qui ne doit ses principes qu’à elle-même, et qui dirige les autres sciences humaines. Le contrôle qu’exerce la théologie sur ses conclusions, ce qu’on appelle la régulation négative ne la fait pas disparaître en tant que science distincte des autres.)

XIII- La méthode et les principes d’après lesquels les anciens docteurs scolastiques ont cultivé la théologie ne sont plus en rapport avec les nécessités de notre temps et les progrès des sciences.

Il faut distinguer entre les principes et les conclusions des sciences. Les conclusions de la science ne sont pas immuables, mais les principes philosophiques sur lesquels elles reposent, si. En conséquence, on ne saurait se priver de l’enseignement philosophique des docteurs scolastiques sans témérité. Quant à la théologie, et la façon dont elle était traitée au Moyen Age, son nature même exige qu’elle ait le statut aujourd’hui dans la pensée chrétienne que celui qu’elle tenait chez les différents maîtres scolastiques.

XIV- On doit s’occuper de tenir compte de philosophie sans tenir aucun compte de la Révélation surnaturelle.
 
Ce qui implique que le philosophe chrétien prenne en compte l’enseignement de l’Eglise proprement dit, et la théologie en tant que science.
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6 commentaires

  1. fandenimier said,

    Le Syllabus est sans doute le texte le plus déconnecté de son contexte qu’ait jamais produit l’Eglise. Ce texte est illisible aujourd’hui, et l’était déjà pour la grande majorité de la population instruite à l’époque de sa parution – à tel point qu’à l’époque, beaucoup d’intellectuels catholiques n’ont pu qu’être atterrés, et ont préféré ne pas commenter la chose…

    Ce qu’exprime l’Eglise en condamnant la proposition IX est une tautologie : il y a quelque chose d’inaccessible à la raison dans les dogmes de la religion chrétienne, c’est ce qui en eux n’est pas accessible à la raison. Personne n’en disconviendra.

    Dans le XI, tout dépend ce qu’on entend par « sévir »… enfin, ça ne vaut pas certaines des propositions qui suivent, dans lesquelles l’Eglise s’acharne désespérément à opposer sa juridiction aux juridictions civiles…

    Quant à la XIII, l’Eglise plonge hélas dans un abîme de non-pensée. Dans vos explications elles-mêmes, on lit « les principes philosophiques sur lesquels [les conclusions de la science] reposent sont immuables ». Là, j’avoue que je ne vous comprends pas. Comment pouvez-vous penser que quelque principe philosophique que ce soit soit immuable ? Rien qu’en se plaçant au sein de la scolastique, rien qu’en se plaçant au sein de l’œuvre de Thomas d’Aquin, il y a des dissonances considérables. Cette croyance dans l’immutabilité (ou est-ce immuabilité ?) de l’enseignement de l’Eglise (dans le dernier commentaire que vous avez déposé chez moi), ou de certains principes philosophiques (ici), n’est-ce pas une monumentale illusion ?

    Bonne et sainte année.

  2. La voix dans le desert said,

    L’Eglise a toujours été déconnectée de son temps, depuis que Jésus Christ lui a donné pour mission d’évangéliser. Même au Moyen Age, ce n’est pas l’Eglise qui était de son temps, c’est le temps qui était à l’heure de l’Eglise. Alors aujourd’hui, si le Syllabus est illisible, ce n’est pas à cause de ses défauts mais bien parce que plus personne ne l’entend de cette oreille, ce qui n’ôte rien à la clarté du texte.

    Les intellectuels qui ont refusé de commenter le Syllabus, j’imagine que vous faites référence à Montalembert, n’ont été atterrés que parce qu’ils étaient gagnés par les idées du siècle, et que par conséquent, ils se sentaient visés par certaines condamnations. D’autres ont exulté de joie à la publication du Syllabus, Veuillot, par exemple, pour citer des têtes connues. Ce pour dire qu’il n’y a pas de raison de penser que l’intelligence chrétienne toute entière se soit dressée contre le Syllabus dans une coalition du silence, atterrée par l‘énormité des propos.

    Il n’y a pas de tautologie dans la proposition IX. Vous semblez confondre dogme et mystère. Les mystères par définition, dépassent la raison, mais pas tous les dogmes. C’est là qu’il faut replacer les choses dans le contexte. Au XIX ème siècle, on enseigne une scolastique cartésianisée dans les séminaires, et s’il y a une philosophie qui fait oublier que la raison est limitée, c’est bien le cartésianisme.

    Lorsque l’Eglise sévit, cela peut être une condamnation, une mise à l’Index. Je note que vous discutez la pratique, et pas l’esprit. Peu importe ce que l’on entend par sévir, il s’agit simplement de réaffirmer que l’Eglise a autorité et juridiction sur la philosophie. Ce qui n’est pas évident pour tout le monde.

    Que la philosophie et les autres sciences ont pour objet la connaissance du réel, voici un principe philosophique immuable. Si vous décrétez au nom de la philosophie de la nouveauté que les sciences n’ont plus pour objet le réel, que reste t’il de la physique ? Vous voyez que mon propos n’a rien à voir avec telle ou telle thèse thomiste. Que la physique moderne ait prouvé que la physique d’Aristote était fausse, personne n’en doute.

    Comment pouvez vous vous dire catholique si vous ne croyez pas ce que l’Eglise enseigne ? Car enfin, elle n’a pas manqué de dire qu’elle était infaillible dans son ministère. Par conséquent, cela interdit de penser qu’elle plonge dans un abîme de non-pensée dans une encyclique. Toute l’autorité de l’Eglise repose sur ce qu’elle est la gardienne du dépôt de la foi, qu’elle tient des apôtres qui le tenaient du Saint Esprit.

    Dans votre réponse sur votre blog, vous dites que la doctrine que l’Eglise enseigne à présent n’est pas celle des apôtres. Nécessairement, dites-vous. La preuve est historique : les deux mille ans qui se sont écoulés depuis, ont dû bouleverser les façons de penser. Cela implique que la foi des apôtres n’ait pas le même objet que la foi des chrétiens d’aujourd’hui. Ce qui revient à dire que si les premiers étaient dans la vérité, les seconds se trompent, ou vice versa. Ou bien, comme vous l’entendez plus vraisemblablement, que les deux actes de foi n’ont rien de vrai, qu’ils ne sont que bons (votre définition de la vérité n‘est qu‘une définition du bien). Je laisse aux philosophes la question d’un bien hors de la vérité. (Je vous renvoie à mon article répondant à Simone Weil : https://lavoixdansledesert.wordpress.com/2008/11/22/notifications/ )
    Qu’est-ce que le vrai ? L’adhésion de l’intelligence à ce qui est. En ce sens la foi est vraie, ne vous en déplaise. Lorsque l’on dit que Jésus est Fils de Dieu, deuxième personne de la Sainte Trinité, c’est vrai. Et celui qui pense que ce n’est pas vrai n’est pas catholique. Les apôtres l’ont cru, et nous le croyons comme eux.
    Je vois bien comment on peut argumenter contre ces dogmes de la Tradition, depuis l’extérieur de l’Eglise. C’est l’exégèse laïque, celle de Renan, les évangiles apocryphes, etc… Mais Renan a quitté l‘Eglise et ne s‘est plus dit catholique, il n’a pas tenté d’adapter l’enseignement de l’Eglise a ses opinions historiques.

  3. fandenimier said,

    Oui, m’enfin, Veuillot, on est quand même dans le journalisme, quelques étages en-dessous de Montalembert, me semble-t-il. Dans le camp de Montalembert, il y a aussi l’Anglais Acton, hélas très méconnu en France. Bref, ce n’est pas le plus important.

    Je crois qu’en fait, je suis en désaccord avec vous avant tout parce que vous donnez l’impression de ramener la Vérité a des discours tenus par l’Eglise à un moment ou à un autre de son histoire. Or la Vérité ne peut pas être ramenée à un discours humain. Les dogmes de la Tradition (et puis la notion de dogme, la notion d’infaillibilité ont une histoire, ce n’est pas des choses qu’on peut extraire d’un événement précis dans un contexte particulier pour les étendre arbitrairement à deux mille ans d’histoire…), quoique vous puissiez en dire, sont des discours humains qui tentent de rendre compte de la Vérité. Les Évangiles eux-mêmes, quoique le chrétien, par définition, les reconnaisse comme inspirés, sont des discours humains.

    « La doctrine des apôtres » et « la doctrine que l’Eglise enseigne aujourd’hui » sont deux discours qui tentent de s’approcher de la Vérité, l’un formulé il y a deux mille ans, l’autre formulé aujourd’hui et s’appuyant sur les discours qui ont précédé. Le Christ des apôtres et le nôtre sont évidemment très différents (comment pourrait-il en être autrement ?), mais est-ce vraiment si grave ? Vous parlez « d’adapter l’enseignement de l’Eglise à ses opinions historiques », mais c’est avant tout l’Eglise, qui, en permanence, a adapté son enseignement aux opinions historiques de ses membres et en particulier aux opinions de ceux qui étaient à sa tête (qui ont très largement divergé au cours des siècles, et c’est bien normal…) !

    (C’est d’ailleurs ce qui rend l’histoire de l’Eglise passionnante, de mon point de vue, cette façon de tenter en permanence de maintenir un peu de cohérence, d’unité au sein d’un fatras de discours dans lequel on trouve tout et son contraire… mais bref).

    Non, lorsqu’on dit que Jésus est Fils de Dieu, deuxième personne de la Sainte Trinité, on ne dit pas une vérité, on tente très péniblement de rendre compte dans un discours humain de réalités qui nous sont très difficilement accessibles. Le christianisme a ceci de particulier qu’il ne considère pas la vérité comme pouvant résider dans un livre ou dans un discours, mais dans une personne, en l’occurrence le Christ comme Dieu incarné. D’où le fait que la reconnaissance du Christ comme Dieu incarné, sauveur, etc. puisse se faire, en théorie, indépendamment du recours aux Ecritures (comme le dit très bien je ne sais plus quel Père de l’Eglise, si les Évangiles disparaissaient, la foi chrétienne subsisterait). Je vous renvoie à la belle humilité de saint Augustin à la fin de son De Trinitatis, humilité dont pas mal de docteurs qui ont suivi, de papes et de théologiens divers auraient bien fait de prendre de la graine :

    « Un sage, parlant de vous dans son livre intitulé l’Ecclésiastique, a dit: « Nous multiplions les paroles, et nous n’aboutissons pas; mais tout se résume en un mot : Il est lui-même tout ( Eccli., XLIII, 29) ». Quand donc nous serons parvenus jusqu’à vous, « ces paroles que nous multiplions sans aboutir », cesseront, et vous serez seul à jamais tout en tous (I Cor., XV, 28 ) ; et nous tiendrons sans fin un seul langage, vous louant tous ensemble, et unis tous en vous. Seigneur Dieu un, Dieu Trinité, que vos fidèles admettent tout ce qui m’est venu de vous dans ces livres; et, s’il y a quelque chose de mon propre fond, pardonnez-le-moi, vous et les vôtres. Ainsi soit-il ! »

  4. La voix dans le desert said,

    J’ai cité Veuillot parce qu’il est le plus connu. Mais si vous le snobez, je peux aussi citer Mgr Gaume, l’abbé Migne, et le cardinal Pie bien sûr. On n’est plus dans le journalisme, mais dans la théologie, quelques étages au dessus de Lammenais et de Montalembert.

    Lorsque le Messie est venu parmi les siens, il les a enseigné. Il s’est mis au niveau des intelligences humaines pour leur enseigner des vérités surnaturelles. Lui seul pouvait en connaître la portée parfaite, et toute la profondeur. Parce que lui seul est la Vérité. Je ne perds pas de vue que la vérité est en Dieu, je dis simplement qu’elle est en partie intelligible par une intelligence humaine. Lorsque l’on dit que Dieu est trine, on n’a pas saisi tout le mystère de la Trinité, mais cela n’empêche pas que cette proposition, formulée en langage humain est vraie, et que le contraire est faux, à l’échelle humaine parce que Dieu l’a révélé et qu’Il ne peut ni se tromper ni nous tromper, comme dit l’acte de foi.

    Je sais bien que la foi n’a pas besoin formellement des écritures pour se développer (ce sont des thèses que j‘ai défendues à plusieurs reprises). Mais il ne faudrait pas faire dire aux Pères de l’Eglise ce qu‘ils n‘ont pas écrit. Si tous s’accordent pour reconnaître l’inspiration des Ecritures, ils ne voient pas en elle l’organe de la Tradition, mais en l’Eglise, et c’est pour cela qu’ils subordonnent les Ecritures à l’Eglise. Si aucun père de l’Eglise ne nie le rôle providentiel des Ecritures, chacun sait bien qu’elles ne sont pas la base de l’orthodoxie, non pas parce que la vérité est en Jésus Christ seul et que le fidèle ne peut rien dire qui soit vrai, mais parce que cette vérité se transmet jusqu’à nous par son corps mystique qui est l’Eglise. Vous aurez le plus grand mal du monde à citer la pensée des Pères pour aller dans votre sens.

    En attendant la phase où l’on se jettera sauvagement des auteurs à la figure je note votre appel à l’humilité.

  5. fandenimier said,

    (Ne voyez évidemment rien de personnel dans cet appel à l’humilité. Et je ne tiens pas à ce qu’on s’envoie des auteurs à la figure. Mais c’est vrai que j’ai un peu tendance à voir Veuillot comme un publiciste sans grand intérêt, peut-être parce que je ne l’ai pas assez lu. L’abbé Migne, excusez-moi, mais l’avez-vous lu ? Pour ce que j’en sais, c’est un clown. Je me régale en ce moment à lire le Dictionnaire de théologie dogmatique qu’il a dirigé (après avoir parcouru avec allégresse plusieurs des « encyclopédies » et « dictionnaires » de son cru), on est plié en deux à chaque article. L’Eglise catholique apostolique et romaine arrive toujours à avoir les meilleurs arguments, les gens les plus gentils, les plus intelligents, etc. de son côté. Incroyable. Si les gens ne sont pas d’accord avec l’Eglise, c’est parce qu’ils sont 1) bêtes 2) méchants 3) possédés 4) de mauvaise foi. C’est du Walt Disney. Je n’exagère pas, si vous voulez des citations à l’appui, n’hésitez pas… enfin il suffit d’ouvrir le dictionnaire au hasard…)

    Je suis bien conscient que je ferais anathémiser sans appel par n’importe quel Père de l’Eglise. Mais bon, je ne vois pas d’autre moyen d’être chrétien aujourd’hui, après un siècle et demi d’exégèse dégagée de l’autorité du Magistère, trois bons siècles d’histoire des religions… croyez bien que c’est à regret d’ailleurs. Le jour où j’ai dû envoyer balader le bon vieux catholicisme traditionnel qu’on m’avait enseigné, j’en ai sacrément bavé.

    Vous ramenez tout à l’Eglise et vous avez parfaitement raison. C’est le nœud du problème. En fait, l’histoire me montre l’Eglise comme une institution toujours changeante, poursuivant des fins souvent bien éloignées de celles que vous lui assignez, sans parler de ses membres… Donc l’infaillibilité, la gardienne de la Tradition, etc. … il est possible d’y croire en ayant de l’Eglise une vision mystique, complètement aveugle aux contingences terrestres. Je n’y arrive pas. Derrière chaque dogme, chaque notion, j’entrevois le fatras de discussions oiseuses, de… bref… il y a une citation de Rebatet (pas Père de l’Eglise pour un sou, celui-là…) qui exprime très bien ce que je veux dire :

    « Les historiens orthodoxes que j’ai lus m’invitent à y voir [dans l’histoire des dogmes, des hérésies, etc.] une grande preuve de la Vérité qui a triomphé de tant d’assauts. Mais de quelle Vérité s’agit-il, puisqu’elle n’existait pas, qu’elle n’était pas écrite nulle part, qu’il a fallu cinq siècles de malaxation pour élaborer le dogme trinitaire – une théorie que l’on aurait triturée de Jeanne d’Arc jusqu’à nos jours – que ce dogme n’a été créé, les trois quarts du temps, que grâce aux hérésiarques plus inventifs et plus agiles, les vrais instigateurs de la doctrine ; qu’un saint du IIe siècle n’avait pas la moindre idée de la consubstantialité, qu’on pourrait établir une liste fort vraisemblable des saints de ce siècle qui auraient été d’affreux hérésiarques cent ans plus tard ? Je vois que la Vérité s’est confondue rapidement avec la plus vulgaire politique, qu’elle en a suivi les hasards, qu’il s’en est fallu d’un cheveu, d’un pape plus ou moins couillu, d’un empoisonnement plus ou moins réussi, d’une bataille gagnée, pour que nous devinssions tous ariens ou monophysites ; que la Croix, le Dieu Trinitaire, le Christ consubstantiel au Père ont gagné par la force, par les soldats, l’argent, la police et la censure, ni plus ni moins que tous les conquérants. Je vois le symbole de Nicée, fruit d’une interminable querelle parlementaire, imposé par un déploiement de gendarmes, d’anathèmes et de bûchers. Je vois les plus grand Pères de l’Église, Jérôme, Ambroise, Augustin, sous les traits de polémistes féroces, de fanatiques impitoyables, réclamant toujours davantage de flics, de juges et de prisons pour le service de leur Dieu. Et je n’ai guère lu que des histoires orthodoxes. À quoi bon lire les autres ? Que pourrais-je souhaiter d’y trouver encore ? Je n’oublie pas les martyrs, leur fermeté, leur grandeur, mais je n’oublie pas non plus les martyrs innombrables des autres partis. Combien d’ariens qui se firent égorger pour défendre leurs Dieu contre l’idée d’une Incarnation qu’ils jugeaient dégradante, impie ? »

  6. La voix dans le desert said,

    Un saint du deuxième siècle savait que Dieu est un, donc il savait que les trois personnes de la Sainte Trinité sont consubstantielles, même si ce mot forgé plus tard lui était évidemment étranger. Il faudrait prouver que le saint en question ne croyait pas en l’être trine de Dieu, pour pouvoir dire en toute tranquilité que les dogmes ont été créés par l’action politique de l’Eglise.
    Si on ne trouve pas disputées dans les écrits des premiers Pères de l’Eglise, les conceptions que l’Eglise présente comme un dogme au fidèle d’aujourd’hui, cela ne signifie pas pour autant que la Trinité ait été inventée par l’Eglise au cinquième siècle. Si on ne trouve pas dans saint Paul le mot « consubstantialité » ou aucun de ceux que la controverse force à employer pour préciser le sens des dogmes, on trouve bien trace d’une conception trinitaire de Dieu. Saint Paul détermine même des actions différentes aux personnes qu’il distingue en Dieu. Il semble bien difficile de penser que les saints du deuxième siècle, comme saint Irénée, disciple de Polycarpe disciple des Apôtres, n’avaient aucune espèce d’idée de la Trinité.
    Les Pères apologistes ne sont pas des assassins de petits enfants hérétiques. Seulement, ils se font une idée toute autre que la vôtre de l’importance de la foi. Premièrement, ils lui donnent bien pour objet la somme de vérités révélées, transmises par les apôtres. Et deuxièmement ils font d’elle la racine de la vie chrétienne.

    Vous nous aviez déjà fait découvrir la pensée de Rebatet à ce sujet. Que cet impie ne voit pas la Providence derrière les faits, qu’il ne comprenne pas que la Révélation contient des vérités explicites et des vérités explicites, qui découlent des premières, je puis le concevoir. En revanche, je ne peux pas comprendre que l’on s’affirme chrétien en adhérant à ces opinions de Rebatet. Car il est impossible d’être catholique sans avoir la foi catholique.
    Si, comme vous semblez le penser, il n’y a pas de propositions théologiques que le fidèle puisse tenir pour vraies, il n’y a pas de foi (parce qu’on ne peut parler d’acte de foi que dans la mesure où il a pour objet une proposition que le sujet reconnaît pour vraie -cela semble évident, mais mieux vaut préciser). Et il n’y a pas non plus de Révélation.

    (Je ne connais pas les propres oeuvres de l’abbé Migne, je ne le connais qu’à travers ses éditions latines des Pères de l’Eglise, éditions références. Mais si vous avez des citations rapides à me faire partager, je suis preneur. Je comptais davantage sur le cardinal Pie pour peser dans la balance. Ceci dit, je maintiens que Veuillot a sa valeur).

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