Bribes de philosophie catholique

26-04 at 5:59 (Apologétique, Arabisme, Crise de l'Eglise, France actuelle, Heurs et malheurs, Hispanophilie, Histoire, Lectures, Philosophie) (, , , , , , )

Le catholicisme, le rationalisme et la philosophie politique.

Nemo sapiens nisi fidelis.

Le rationalisme c’est la frénésie de la séparation. Le rationalisme sépare la foi de la raison, la théologie de la philosophie. Loin de considérer que la théologie est mère de la philosophie, il affirme que l’on ne peut véritablement philosopher qu’une fois mise de côté la théologie. La philosophie politique dans le système rationaliste, n’est plus une déduction pratique dans le domaine philosophique de vérités théologiques, mais la découverte par l’exercice de la raison humaine ramenée au naturalisme de principes politiques généraux en adéquation ou non avec les vérités théologiques. Selon ce que notre rationaliste est catholique ou non, selon ce qu’il a un penchant conservateur ou non, les résultats, on le devine, sont en adéquation ou non avec la vérité théologique. Le subjectivisme est la norme de ce système.

Mettons que Descartes soit le premier rationaliste moderne. Il est de toute façon « le père de la philosophie moderne », selon la formule de Locke, et cela en dit assez long il me semble.

Ramon Llull, qui condamnait l’averroïsme en faisant parler dame philosophie : « que d’erreurs Averroès me fait dire, lui qui prétend que je peux déterminer une vérité qui soit fausse théologiquement, quand je ne suis que la servante de dame théologie ! », ne faisait rien d’autre que d’attaquer le rationalisme, car pour en arriver à dire que la vérité théologique et la vérité philosophiques peuvent être doubles, c’est à dire que ce qui est vrai pour l’une peut être faux pour l’autre, il faut avoir irrémédiablement séparé les deux matières au préalable. A l’inverse du rationalisme, le système catholique est un système hiérarchisé et ordonné. Non seulement les sciences ne peuvent aller à l’encontre de la théologie, mais encore, elle découlent directement de la théologie.

La philosophie est la science complémentaire de la théologie, et la philosophie politique , une branche de cette vaste science.

***

L’anti-thèse du rationalisme, c’est le catholicisme. Et c’est parce que la scolastique est une philosophie catholique qu’elle est un adversaire du rationalisme. Mais il n’y a pas que chez Saint Thomas que l’on trouvera une réfutation du rationalisme païen antique ou païen moderne : dans De utilitate credendi, Saint Augustin ne laisse pas pierre sur pierre de leur système, en attaquant l’hérésie manichéenne.

Quant aux néo-scolastiques, du XIXème siècle, ils méritent leur nom puisqu’ils sont véritablement les héritiers de la scolastique du Moyen Age, mais leurs pages incorporent aussi une solide réfutation des erreurs modernes. Par conséquent, il faut bien considérer que leurs écrits ajoutent à la synthèse catholique, et ne se contentent pas de suivre un lointain exemple.

Il faut parler de philosophie catholique, et ne pas tenir la philosophie scolastique comme seule philosophie catholique. Beaucoup des Pères de l’Eglise ont vécu avant le Moyen Age, et on peut parfaitement imaginer plus tard un courant nouveau qui surgira des entrailles de l’Eglise, qui ne s’appellera pas scolastique ni néo-scolastique, tout en étant aussi orthodoxe. La philosophie scolastique est particulièrement honorable, vu qu’elle a su se maintenir contre vents et marées, c’est à dire qu’elle demeure d’un grand secours contre toutes les bêtises actuelles.

***

Le rationalisme moderne a un précédent dans le rationalisme antique. De sorte qu’il est marqué du double sceau du paganisme et de la régression. Les rationalistes ruinent l’édifice catholique et surestiment par là les écrits des anciens païens, qui ne sont plus considérés comme l’exercice impuissant de la raison naturelle. Si le naturalisme antique est une norme pour les rationalistes, notons outre le mépris de la Révélation, le caractère rétrograde des constructions intellectuelles qu’un tel état d’esprit a engendré et continue d’engendrer depuis Descartes.

Aubry note à juste titre dans ses Etudes sur la foi : »Le rationalisme est une racine de paganisme, car c’est l’homme déchu en révolte contre le principe surnaturel de la foi et refusant au nom de la raison, d’accepter la parole de Dieu révélée. »

***

Dans un texte bien moins connu que L’avenir de l’intelligence ou Mes idées politiques, Maurras nous parle de son admiration pour la philosophie positiviste, sous le titre sobre d’Auguste Comte. Et c’est de lui-même qui parle lorsqu’il évoque la personnalité de Charles Jundzill, cet homme qui a perdu la foi de ses pères, et qui rêve comme Comte de réorganiser la société : « Il ne croyait plus, et de là venait son souci. On emploierait un langage bien inexact si l’on disait que Dieu lui manquait. Non seulement Dieu ne manquait pas à son esprit, mais son esprit sentait, si l’on peut s’exprimer ainsi, un besoin rigoureux de manquer de Dieu : aucune interprétation théologique du monde et de l’homme lui était supportable ». Autrement dit, le positivisme est un rationalisme.

Le chrétien se demande donc immédiatement, en lisant les idées de Jundzill, de Comte ou les lignes admiratrices de Maurras, de quel ordre peut-il bien s’agir lorsque ces braves gens parlent de réorganiser la cité, puisqu’il sait bien qu’il ne peut y avoir d’ordre hors de Dieu. De même lorsqu’ils s’inquiètent du maintien de la morale. La morale sans Dieu mérite t’elle cette appellation ou conformisme ne serait-il pas plus adapté ? (Et de noter la contradiction de la part des positivistes de vouloir à la fois se séparer des kantiens démocrates, et de retomber dans leur pattes, ne sachant rien proposer d’autre que la morale kantienne. Mais comment le pourraient-ils, ayant évacué la théologie ?) Le projet de Comte, de réorganiser sans Dieu ni roi (lisez : roi de droit divin, et ne cherchez plus pourquoi Maurras a pris parti pour les d’Orléans.) n’a en commun avec le programme chrétien de tout restaurer dans le Christ que certains points matériels de finalité. Le chrétien souhaite tout comme le positiviste que la société se tienne, et que la morale soit respectée, mais les convergences s’arrêtent-là. Les divergences sont celles du système, des principes, des points autrement plus importants.

La bêtise de Comte ira jusqu’à recréer un Dieu, un Dieu impersonnel, le Grand-Etre, qui n’est rien de plus que l’Humanité. Une chaîne horizontale. Une caricature de Dieu. La boucle est bouclée.

Le mal que Maurras ou ses semblables ont fait à la philosophie politique est aussi grand que celui d’un Jean Jacques Rousseau. Le suisse a perturbé les cœurs, quand Maurras lui, a désaxé les intelligences. L’habitude a été prise durablement de considérer la philosophie politique comme indépendante de la théologie, à tel point que le réactionnaire vulgaire ne cherche plus l’avis de notre mère l’Église sur tel et tel point mais ne se fie qu’à sa raison pour le servir en syllogismes qui répondront à ses questions. Il ne se souvient qu’il est catholique qu’une fois l’essentiel de sa recherche terminée. Alors, il compare ses déductions avec celles de la Sainte Église. Oui, seul son cœur est catholique. Son intelligence, elle, est naturaliste, elle fonctionne sans Dieu et sa Parole, tout comme celle de Jundzill. Décrivant le disciple de Comte, Maurras décrit fort bien ces âmes qui, constatant les ravages pratiques exercés par les pages de Rousseau et Kant, ne trouvent à leur opposer qu’un petit cœur sensible, qui ont le bon goût, celui de l’ordre, de la morale, de la société remise sur pied, mais n’ont que cela, ou même parfois, n’ont que le dégoût de l’inverse.

***

Nemo major, nisi christianus.

Il faut lire Donoso-Cortès. Résolument, car c’est un auteur catholique, qui n’hésite pas à consacrer un tiers de son chef d’oeuvre Ensayo sobre el catolicismo, el liberalismo y el socialismo, à exposer la grandeur du catholicisme, quand tout le livre place la doctrine catholique comme le nœud théologique duquel découle toute philosophie politique.

Dans l’Ensayo, donc, il y a un passage d’anthologie, qui reprend le livre de Guizot, Histoire générale de la civilisation en Europe. L’espagnol déplore que le protestant place le christianisme non pas caractère principal des civilisations mais la traite comme un des autres caractères communs de nos civilisations, comme le sont les institutions politiques ou les mœurs, et il condamne ce naturalisme. Et Guizot se défendant d’une telle accusation, voit Nicolas arriver à la rescousse de Donoso-Cortès dans Du protestantisme et de toutes les hérésies. (Nicolas expose longuement sa critique des lignes de Guizot, dont l’expression d’une curieuse intention, celle de créer un front uni de protestants et de catholiques contre le socialisme menaçant).

***

Nemo christianus, nisi qui ad finem usque persevaverit. (Tertullien)

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6 commentaires

  1. Antoine said,

    Merci pour ce post intéressant. Vous mettez plutôt bien en évidence la drame maurrassien, mais aussi, en filigrane, le drame de la FSSPX, non ?!
    Quoi qu’il en soit, je n’ai jamais compris comment un catholique pouvait être maurrassien lorsque l’on sait combien le positivisme de Comte sert de fondement à toute l’idéologie de Maurras.

  2. La voix dans le desert said,

    On ne peut être catholique et maurassien, (comme on ne peut être catholique et communiste -pour rester dans le domaine intellectuel) qu’à condition de ne pas penser la politique d’après sa foi. Les rejetons du rationalisme sont des êtres monstrueusement bicéphales.

    Je n’ai pas voulu parler de la FSSPX. Ceci dit, il est bien possible qu’apparaissent dans certains textes de cette institution, ou dans la bouche de certains de ses prêtres, des relents de rationalisme. Personne n’est pas parfait. Certains prêtres apprécient Maurras sans vraiment le connaître (Ont ils seulement lu, « Les chemins de Paradis », ou « Auguste Comte » ?). Le plus souvent, les prêtres qui ont gardé une théologie saine (Deo Gratias !) sont absolument courts de philosophie. C’est pour cette raison que l’on peut trouver des prêtres qui sauront vous décliner l’avis de Saint Thomas pour répondre à vos questions d’ordre moral, et qui par ailleurs considèrent Maurras comme un maître à penser en politique.

    Aubry le disait bien, que l’enseignement des séminaristes devait être d’abord théologique puis philosophique (question de hiérarchie), afin de bien mettre en valeur le fait que l’un ne va pas sans l’autre. Qu’en est-il dans les séminaires de la FSSPX ? Je ne sais pas.

  3. Antoine said,

    Merci pour le lien !
    Juste une fôte dans vos liens : bal des dégeulasses… !
    Amicalement

  4. La voix dans le desert said,

    Je vous en prie !
    J’ai rectifié ma fôte, ainsi que quelques vilaines tournures sur cet article, dont je me suis rendu compte lors d’une relecture fortuite.
    J’ai honte.

  5. Antoine said,

    n’ayez pas honte, votre article nourrit ma réflexion et je viens de le relire… je tente de comprendre pourquoi les catholiques français sont des imprécateurs et pas des acteurs, critiquent sans agir, mérpisent sans construire… Sans doute donnez-vous la clé : c’est notre déformation rationaliste… notre individualisme subjectif (ou notre subjectivisme individualiste…) qui nous rend incapables d’union et d’action. Cela nous pousse même à ne donner à l’Eglise qu’une place dans la spiritualité et non dans le quotidien (ce que vous me faisiez remarquer chez Fromage+) voire à dénier à l’Eglise le droit d’intervenir dans le domaine politique… Combien continuent à considérer la condamnation de l’AF comme une erreur de « ce pauvre Pie XI »… et finalement à choisir ce qui les intéresse dans l’enseignement de l’Eglise et à rejeter le reste sans forcément l’examiner pour « non conformité à la Tradition » par exemple…?

  6. La voix dans le desert said,

    Euh… la condamnation de l’AF par Pie XI, ça a bien été une manipulation réussie comme on peut le lire parfois (le pape n’a pas été le plus lucide que l’Eglise ait connu, cf les Cristeros), mais cela n’enlève de toute façon rien au fait que le système Maurrassien est de facto condamné par l’Eglise à travers la condamnation de toute doctrine rationaliste. Ce qui n’empêche pas de trouver chez Maurras de bonnes pages, et de toute façon, une bonne façon de raisonner.

    Il est clair que tout le monde a pris la détestable habitude de choisir dans les encycliques ce qui arrange. Mais je n’accuse personne à priori, car l’ignorance est forte, de la philosophie catholique. On trouve mettons deux tendances majeures : les premiers passent outre la condamnation du libéralisme, et les seconds tombent dans les erreurs de Lamennais, (un certain traditionalisme dévoyé) également condamné par l’Eglise. Il faut en fait examiner au cas par cas, à l’aune de la théologie catholique, les affirmations des uns et des autres pour se rendre compte d’erreurs ou manques de précision.

    Quant à nos incapacités et notre désunion, si le rationalisme ne peut évidemment pas arranger les choses, je ne pense pas qu’il en soit la cause première en tant que tel. Le mystère d’iniquité, c’est aussi ça : la désunion. Et une chose est sûre, nous ne vivons pas le christianisme des premiers chrétiens. Le point positif, c’est qu’une fois qu’on s’est rendu compte de cette faiblesse humaine si exacerbée à notre époque, nous pouvons cesser de promener notre regard à l’horizontal pour le lever vers le ciel.

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