Humanisme hispanique

9-04 at 5:20 (Encyclopédie, Heurs et malheurs, Hispanophilie, Histoire, Lectures)

« Je tiens à le dire, la guerre civile espagnole fut une guerre anachronique, qui se rapprochait bien davantage du conflit franco-prussien de 1870 que de celui de 1914-1918 ! Dans les guerres modernes l’issue du combat dépend des moyens matériels mis en oeuvre : armes à tir rapide, artillerie de gros calibre, aviation par escadrons plutôt que par escadrilles, blindés de plus en plus lourds. Le facteur humain n’intervient la plupart du temps qu’en second ressort, comme serviteur des moyens matériels. Les qualités personnelles de l’individu ont aujourd’hui perdu, à la guerre comme ailleurs, de leur importance : un pleutre peut être un excellent serveur d’artillerie lourde, loin du front, et l’homme le plus lâche, enfermé dans son tank, n’a d’autres ressources que d’y rester jusqu’à la fin de l’action dans laquelle il se trouve engagé. Le béton des fortifications remplace la bravoure de ses occupants, et compense leur manque de mordant. l’infanterie n’a plus qu’un rôle épisodique : elle ne conquiert plus le terrain, elle l’occupe. La conquête revient aux chars, et encore, ceux-ci n’interviennent-ils que lorsque l’artillerie a écrasé ou chassé les défenseurs. Depuis que le cavalier chevauche un siège de véhicule blindé, la cavalerie, perdant son panache, a perdu sa magnifique influence psychologique. Plus n’est besoin d’officiers de cavalerie au courage légendaire puisque les hommes qu’ils entraînent sont réduits au rôle de chauffeurs, de mécaniciens, ou de presse-bouton d’armes automatiques. Seule, l’aviation conserve encore ses traditions de bravoure individuelle, bien que l’extraordinaire vitesse des avions modernes laisse aux appareils, et non plus aux hommes, le soin d’identifier, d’ajuster et d’abattre l’ennemi. De quelque côté que l’on se tourne sur le champ de bataille, la noblesse et la grandeur n’ont aujourd’hui plus cours. Une machine est tout au plus efficace : elle n’est jamais noble. Mais il n’en fut pas ainsi durant la guerre civile espagnole : nous manquions de machines ! Le matériel de guerre, même à l’époque de la plus forte intervention étrangère, ne dépassa jamais la quantité strictement nécessaire à la réalistaion des expériences intéressant les nations qui nous le fournissaient. Au commencement surtout, une dizaine de bombardiers passaient pour une flotte aérienne considérable ; et un seul canon à tir rapide devenait tour à tour un appui apprécié ou un bouclier rassurant selon que nous donnnions ou subissions l’assaut ! Notre infanterie, de même que celle des Rouges, n’était dotée d’aucune section de mitrailleuses : tout au plus possédait-elle une mitrailleuse par section ! Notre unité tactique n’était ni la division, ni la demi-brigade, mais le bataillon ! « C’est une guerre de capitaines », disait le capitaine Don Domingo Gasco, de qui je dépendais sur le front de Madrid ; et il avait raison. Je me souviens même d’un capitaine d’artillerie qui avait fait peindre sur tous les véhicules de sa batterie : « Bateria capitan Conde », l’équivalent de ce qu’eût été à l’époque de Napoléon Ier : « Bagages du prince d’Essling » ! Une colonne d’infanterie composée tout au plus de trois ou quatre bataillons, s’appelait pompeusement « Columna Barron », ou, chez nos adversaires, « Columna Asencio », du nom du capitaine qui la commandait : on eût dit qu’il s’agissait de « l’Armée Mangin » ou de « l’Armée Franchet d’Esperey ». Six chars d’assaut conduisaient une attaque d’infanterie et une batterie d’artillerie était à elle seule chargée de battre la totalité du terrain à portée de son tir…

Dans ces conditions, on comprendra aisément que le « facteur humain » fut le véritable et le seul facteur stratégique, technique, et même tactique, de cette guerre. Je crois et le déplore en même temps, que la guerre civile espagnole fut la dernière guerre dans laquelle un homme fut un homme, agit en homme, et sut mourir en homme. En ceci d’aileurs, réside la seule explication à notre invraisemblable victoire. N’oublions pas que, partis de rien, nous avons, en trois ans, reconquis le difficile territoire espagnol, malgré les masses humaines qui nous étaient opposées. Incontestablement mieux armées et mieux ravitaillées que nous, elles ne comptaient pas, par contre, de véritables « soldats », ni même d’officiers suscepibles de transformer leurs hommes en « guerriers », de les entraîner et de les encadrer. La défaite rouge ne fut le résultat ni d’une pénurie d’effectifs (le nombre de leurs troupes atteignait le double des nôtres), ni d’un manque de matériel, les « Démocraties » se chargeant de leur en fournir plus qui ne leur en fallait. Mais elle fut la conséquence, d’une part, du défaut d’esprit de sacrifice, indispensable dans une armée digne de ce nom, et d’autre part, de l’absence d’officiers capables de transformer ce matériel humain, abondant mais anarchique et indiscipliné, en un instrument de victoire efficace et conscient. »

Marcelo Gaya y Delrue, Combattre pour Madrid, mémoires d’un officier franquiste.

Avec l’extrait du même livre, Le mérite de la guerre civile, les deux posts forment un tout cohérent.

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