Christianisme et civilisation moderne

29-03 at 6:51 (France actuelle, Heurs et malheurs, Lectures, Philosophie)

C’est un titre un peu vaste, celui d’un chapitre d’Essai sur la fin d’une civilisation, par Marcel De Corte. J’abandonne Thibon quelque temps, et je reviens au professeur, au style plus austère. Un professeur de philosophie me disait il y a quelque temps qu’il observait deux parentées distinctes dans la pensée catholique, et si je reprenais sa grille de parentés, Thibon aurait Platon pour père, et De Corte, Aristote. Je ne pense pas qu’aucun des deux philosophes auraient dit le contraire. Reste à interroger les vieux maîtres hellènes pour savoir ce qu’ils en pensent…

J’aimerais vous donner envie de lire le professeur belge, injustement oublié de nos jours. Malgré une tentative de Jean Madiran de le faire mieux connaître, il me semble que l’auteur est resté dans la pénombre. Une exception au tableau : L’homme contre lui-même, qui a pénétré les chaumières, ce dont je me réjouis vu la qualité de l’ouvrage. Admirateurs réservés, n’hésitez plus à vous jeter sans réserve sur Essai sur la fin d’une civilisation, ou à acheter dignement ses petits travaux sur les vertus cardinales !

Extraits choisis :

« La crise religieuse est de toute évidence contemporaine de la civilisation rationaliste ; elle en a l’extension territoriale, et il y a là beaucoup plus qu’une simple coïncidence.

Le propre du rationalisme moderne est, en effet, de désincarner l’homme, en séparant en lui l’esprit et la vie. Les miasmes qu’il diffuse grâce à une technique et une politique aussi collectives que possible pénètrent en lui par tous ses pores, et le rendent incapable de supporter la moindre dose de ferment chrétien. L’homme formé par la civilisation contemporaine repousse mécaniquement la greffe du christianisme. Il est devenu inapte à recevoir le message d’incarnation que lui propose la foi chrétienne, car les bases naturelles qui pourraient l’accueillir ont été sapées en lui de fond en comble. L’échec de l’évangélisation des masses est patent, en dépit du travail et de la sainteté déployés par ceux qui l’ont généreusement entreprise. Cette faillite a d’ailleurs son antécédent historique : le christianisme n’a pas mordu sur les masses romaines livrés aux gens du cirque et aux remous de l’empire en perdition, bien qu’il fût alors dans la plénitude de sa jeunesse et de son ardeur conquérantes. »

C’était une sorte d’entrée en matière d’un sous-chapitre intitulé Caractère anti religieux de la civilisation moderne. Voyez que je ne me moque pas de vous. Et il y a de quoi indigner les plus petits volontaristes.

On continue, avec le sous chapitre Influence du rationalisme sur les moeurs chrétiennes  (tout un programme) :

« Depuis plusieurs siècles, et de nos jours avec une vertigineuse rapidité, le virus rationaliste s’infiltre dans les moeurs des chrétiens et dans leur comportement vis à vis de Dieu et de la création. Il a renoncé à ébranler l’intermédiaire entre le chrétien et Dieu qu’est l’Eglise avec son inspiration, ses dogmes, ses sacrements, sa structure qui demeurent intacts. Le temps des grandes hérésies qui attaquaient de front le catholicisme semble révolu. La dernière d’entre-elles, si justement appelée modernisme, visait bien moins le dogme lui-même que l’attitude du chrétien en face de Dieu et du monde ; elle attaquait plus la façon de croire que la croyance ; elle faisait dériver l’orientation de la foi plus que la foi elle-même ; elle empoisonnait les sources du fleuve plutôt que son cours ou que son estuaire.

Le phénomène du modernisme est révélateur. Il signifie que l’ennemi a changé de tactique. Ce sont désormais les membres de l’Eglise, les chrétiens eux-mêmes qu’il menace. Il n’assiège plus comme jadis, l’habitation pour la transformer. Il s’en prend par d’insensibles chemins, aux habitants eux-mêmes qu’il enveloppe de sa présence invisible, et qui se chargeront de cette besogne.

La scission entre l’esprit et la vie, la dislocation des bases de la religion naturelle qui s’ensuit; l’affaiblissement du sens intuitif de la présence de Dieu dans l’univers, la rupture des liens organiques entre la créature et la création, tous ces facteurs associés tendent à corrompre l’homme dans le chrétien et à englober par là le christianisme dans la décadence de la civilisation. »

Et le philosophe de distinguer deux dégénérescences distinctes du christianisme sous cette influence moderne, le christianisme bourgeois « christianisme dévalué », aussi dévalué que l’est l’être du bourgeois, et le christianisme historique et progressiste qui « se persuade que la transformation n’a rien de négatif et qu’elle constitue une étape nouvelle dans l’histoire de l’esprit humain et de l’emprise de Dieu sur la nature ».

La conclusion du livre est manifestement du même cru, un état d’esprit qui a dépeuplé nos églises même les plus « traditionalistes »:

« Le chrétien est dans ce monde qui se dissout. Il doit en tenir compte. »

Jusque là tout le monde est d’accord. C’est la suite du paragraphe qui fait s’étouffer nos chrétiens avec les petits fours maison, à l’occasion de je ne sais quelle rencontre-conférence catholique ou politique :

« Lier le sort et l’action du christianisme à l’avenir d’une civilisation qui est en train de mourir nous paraît être la plus grave erreur que puisse commettre le chrétien. Quand nous entendons dire que le christianisme est seul capable de sauver la civilisation, ne cédons pas aux voix des sirènes : cette civilisation est condamnée parce qu’elle a séparé l’esprit de la vie, parce qu’elle s’est détournée de Dieu en se détournant de la vie, parce qu’elle macère dans la certitude effroyable que « Dieu est mort ». L’appel du large que suscitent dans les âmes les idéologies n’est que la tentation intense et ruineuse du suicide. Le christianisme n’a pas empêché l’effondrement de la civilisation antique, même après l’édit de Constantin qui permit aux chrétiens d’occuper les postes les plus importants de l’empire.

Remarquons d’ailleurs que le christianisme se trouve dans une situation infiniment plus difficile qu’à l’époque de l’invasion horizontale des barbares aux premiers siècles de son expansion. Les barbares qui déferlèrent sur l’Occident possédaient une vitalité puissante dont les barbares verticaux actuels sont bien dépourvus. C’étaient des hommes terriblement incarnés dont la vie débordante emportait sur les vagues le frêle esquif de l’esprit. Si l’esprit chavirait chez les uns, il continuait de flotter chez les autres. Il n’échouait jamais à sec. Il suffisait au christianisme de calmer la vie, comme le Christ la mer déchaînée. Une continuité s’établissait entre les abîmes du réel, l’océan, le vaisseau, et le pavillon de la Grâce. Cette tâche était relativement facile. Il n’en est plus de même aujourd’hui. Mis en présence de barbares d’un nouveau genre en qui l’esprit séparé de la vie ne communique plus avec le réel ; le christianisme s’avère impuissant. Une solution de continuité est tracée entre la nature et la Grâce. la nature elle-même se disjoint. Le christianisme ne toucher plus l’homme moderne, parce qu’il ne peut atteindre qu’un être incarné. Il ne peut plus entreprendre la conquête d’hommes en qui la nature humaine est en train de disparaître sous la poussée d’une désincarnation qui s’accentue de jour en jour. L’échec de la rechristianisation de la bourgeoisie et des masses par l’action catholique s’explique par là : gratia naturam supponit. »

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9 commentaires

  1. In Christo said,

    Bravo pour votre blog, il est GENIAL !

  2. avouedusaintsepulcre said,

    Bonjour,

    De Corte, très bonne référence. J’en ai plusieurs à la maison. Je visiterai plus régulièrement votre blog à l’avenir.

  3. La voix dans le desert said,

    Avoue du saint Sépulcre,
    Si Marcel de Corte nous réunit, considérez-vous comme un invité lorsque vous reviendrez sur ces pages.

    In Christo,
    C’est un mot très fort que vous employez. Ironie ou pas, je vous mets en lien.

  4. Antoine said,

    Oui, franchement, merci pour ce texte de M. de Corte… je n’en avais jamais lu, l’ayant mal catalogué… quelle triste manie, le cataloguage ! mais je le pensais proche de l’AF… Il en prend d’ailleurs l’exact contre-pied car effectivement, le catholicisme se moque des régimes comme des civilisations ! Les Français ont du mal à le comprendre et pratiquent souvent une confusion redoutable entre politique, religion, société, etc. Ah, triste catholicisme que celui qui est vécu comme une valeur d’un milieu, l’apanage d’une société ou d’une époque…

    Et quant à l’incarnation, quelle préscience des malheurs de notre monde virtualisé !… Et quelle façon brillante de souligner une contradiction si paradoxale entre le rationalisme et le réel…

    Merci pour votre blog, en tous cas !

  5. La voix dans le desert said,

    Détrompez-vous, Marcel de Corte est un admirateur de Maurras, mais de grâce, lisez-le quand bien même vous voueriez une haine sans borne à l’AF !
    Le christianisme passe par dessus les civilisations et les régimes, mais il ne s’en moque pas. Ce texte de De Corte permet de recadrer certaines choses, disons. Si nous étions en composition de philosophie au lycée, à la demande expresse de signaler l’idée maîtresse du texte, nous devrions répondre : « le christianisme ne sauvera pas notre civilisation décadente ».
    Concernant le rationalisme et le mépris du réel, c’est le cheval de bataille de notre auteur. Si j’avais le temps, je compterais le nombre de fois que l’expression « l’esprit coupé de la vie » ou ses variantes revient dans sa prose.
    Votre blog aussi vaut le détour.

  6. Antoine said,

    Oui, c’est bien ce qu’il me semblait pour le lien entre MdeC et l’AF… Mais il n’est pas le seul esprit brillant à avoir été séduit par ce mouvement et sans doute à son époque l’aurions-nous été aussi… Avec le recul, c’est toujours plus facile !
    Ce que dit de Corte sur le réel est assez proche de Thibon : la grâce se greffe sur la nature pour donner la surnature, mais la différence, c’est, me semble-t-il, que Thibon a une vision trop politique et lui aussi semble penser et dire que la décadence de la civilisation est celle du catholicisme…
    Bref, reste à inventer une nouvelle civilisation… ou plutôt à vivre notre catholicisme dans ce monde-ci, qui est notre réalité quotidienne ! Pourrat est assez proche de cette vision…

  7. La voix dans le desert said,

    Marcel De Corte est un esprit brillant, mais j’aime assez Maurras également, malgré son positivisme d’agnostique. L’action française, c’est déjà autre chose, vu les défauts de son fondateur, qui sont acceptables chez un écrivain, pas dans un mouvement qui prétend restaurer l’ordre politique. Parce que l’ordre politique n’existe pas par déduction positiviste, mais comme conséquence de la vérité théologique.

    Marcel de Corte est du nord, Thibon du sud. Le premier est un esprit méthodique et synthétique, le deuxième est intuitif et « papilloneur », tous deux viennent de famille paysanne, tous deux sont catholiques mais De Corte est plus « traditionaliste » que Thibon, on pourrait continuer les parallèles… Je vous recommande ce lien : La sociologie de Thibon vue par De Corte :

    http://users.skynet.be/lantidote/gustavethibon.html

    La décadence de notre société est essentiellement due à la décadence du christianisme, mais la dépasse amplement à présent, donc le christianisme ne suffira pas à la relever, dit De Corte. Pas de trace de cette dernière idée chez Thibon, me semble ‘il…

    Inventer une nouvelle civilisation ? A condition qu’elle n’oublie pas celle de nos pères, pourquoi pas. Il faudrait qu’elle « imite sans reproduire » comme dit Davila.

  8. Mickaelus said,

    Pour commenter certaines idées ci-dessus : que le catholicisme ne soit pas lié à un régime politique, à une institution en principe, sans doute, mais je pense que l’histoire de France démontre suffisamment combien le régime peut influer sur sa vitalité. Que la France monarchique soit la fille aînée de l’Église et que la république se soit construite en ravalant l’Église dans la sphère privée au maximum n’est pas anodin. Que le roi de France fût sacré jadis tandis que la république actuelle est laïciste et pro-musulmane l’est encore moins. Le catholicisme a besoin du soutien d’une institution stable, et si le monde antique romain s’est écroulé c’est aussi parce que les institutions n’ont pas connu la perfection de la monarchie capétienne. Et quant à réinstaurer la civilisation, je ne peux que m’inscrire en faux ; nous la connaissons déjà, nous devons juste y être fidèles. Petites citations à ce sujet :

    “La civilisation n’est plus à inventer… Il ne s’agit que de l’instaurer et la restaurer sur ses fondements naturels et divins contre les attaques toujours renaissantes de l’utopie malsaine, de la révolte et de l’impiété : Omnia instaurare in Christo”. Saint Pie X

    “De la forme donnée à la société, conforme ou non aux lois divines, dépend et découle le bien ou le mal des âmes…”. Pie XII.

    “La forme du gouvernement… n’est pas une simple étiquette sans importance… Si la doctrine catholique exige seulement que le gouvernement… assure le bien commun, la raison et l’expérience demandent en outre qu’il y ait dans le gouvernement le plus possible d’unité, de stabilité, de cohérence”. Abbé Barbier.

    Cela est extrait du Manifeste légitimiste de l’Union des Cercles Légitimistes de France que je vous recommande, notamment le premier chapitre qui traite du problème des institutions en rapport avec le catholicisme sur le mode de la légitimité.

    http://www.monarchiefrancaise.fr/Manifeste%202%E8me%20%E9dition%2020-07.pdf

  9. La voix dans le desert said,

    Je voulais faire écho à Volkoff, lorsqu’il écrit dans « Du roi » qu’il n’imagine vraiment pas qu’une restauration future soit un décalque de la monarchie passée. « Innover sans abolir ».
    Non seulement la république française est anti-catholique, mais en plus la légitimité de la monarchie française n’est pas seulement d’ordre naturel. La France a une mission qui ne peut trouver effet que par les institutions politiques souhaitées par Dieu.

    Il fallait le monde romain pour civiliser naturellement les peuplades d’Europe (le christianisme nécessite un minimum de civilisation pour pouvoir s’installer), mais l’effondrement du monde romain a été tout autant nécessaire, afin que la société païenne, périsse définitivement. C’était d’ailleurs la seule condition pour que le christianisme triomphe. Aubry souligne aussi le rôle des barbares, que mentionne De Corte dans cet extrait.

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