Un peu de sociologie…

14-08 at 2:39 (France actuelle)

Dans « Diagnostics », Gustave Thibon se lance dans ce qu’on appelle désormais la Sociologie. Plusieurs points sont abordés, qui font l’objet chacun d’un article, tous écrits entre 1936 et 1939.

Parmi ceux-ci, il en est un qui retient mon attention en ce moment ; il s’agit de « Travail et loisirs ».

Après avoir dénoncé le « travail inorganique, inhumain » du prolétaire, le philosophe paysan se lance à l’assaut du matérialisme désolant des socialistes de tout poil (des rouges vifs aux plus décolorés), qui n’ont rien d’autre qu’une solution financière à proposer pour combler la souffrance des ouvriers :

« Les socialistes proposent, comme remède à la crise ouvrière, une plus juste répartition des gains, de plus hauts salaires… Comme si le problème ouvrier s’arrêtait là ! Il s’agit plutôt d’une refonte totale des conditions premières du travail industriel, il s’agit de supprimer le travail inhumain, le travail sans forme et sans âme : la « grande usine », le travail « à la chaîne », la spécialisation outrée, etc., toutes choses que l’étatisme socialiste ne peut que porter à leur suprême et mortelle expression. »

Comme toujours, un exemple suit, qui précise la pensée de l’auteur :

« L’artisan de village qui fabrique des objets complets et traite avec une clientèle vivante est infiniment plus heureux et satisfait que l’ouvrier d’usine, avec un standard de vie bien inférieur à celui de ce dernier. »

Puis, partant du principe suivant : « Travail et loisir sont les deux phases d’un même rythme : la perturbation d’une de ces phases entraîne fatalement chez l’autre une perturbation correspondante. », il est normal d’en arriver à des déductions comme celles-ci :

« L’homme voué à un travail malsain, est voué aussi au loisir malsain. […] On ne remédie pas aux mots issus d’un travail inhumain en augmentant le bien être économique du travailleur, on risque au contraire d’aggraver son ennui et sa déchéance. […] Un travail sans âme : ce mélange abrutissant de tension et de monotonie qui le caractérise rejaillit sur le loisir, -il prédispose à la débauche, c’est-à-dire à des plaisirs inhumains et artificiels comme lui. Les joies qui peuplent le repos des travailleurs deviennent ainsi quelque chose de tendu et de factice- une sorte de travail de seconde zone qui, loin de détendre l’âme et le corps, augmente leur fatigue et leur intoxication. […]

Suit un remarquable aphorisme, un de ces aphorismes que Gabriel Marcel appréciait tant chez Gustave Thibon : 

« Celui qui, en effet, ne trouve pas de joie dans son travail, trouvera du travail dans sa joie. Le travail forcé à pour corollaire le plaisir forcé. »

Bref, il s’agit donc comme remède à l’infirmité dénoncée, « d’humaniser le travail », mais pas de n’importe quelle façon :

« Quand je dis humaniser le travail, je ne veux pas dire le rendre nécessairement plus facile et mieux rémunéré, je veux dire avant tout le rendre plus sain. Il y a une vie dure et difficile qui est humaine : celle du paysan, du pasteur, du soldat, de l’ancien artisan villageois… ; il y a aussi une vie molle et facile, qui est inhumaine et qui engendre la corruption, la tristesse et l’éternelle révolte de l’être qui ne joue aucun rôle vivant dans la cité : celle par exemple de l’ouvrier standard au temps des hauts salaires, du bureaucrate amorphe et bien payé, etc. 

Voilà, me semble-t’il, un article qui à lui seul suffit à justifier ces phrases élogieuses de Marcel De Corte à propos de la sociologie de Gustave Thibon (qui bien sur ne se résume pas à cet article, ni même au livre dont il est extrait) :

« Il est difficile de ramasser en quelques pages la pensée sociale de Gustave Thibon. Ce n’est pas un chèque qui se révèle sans provision, comme chez tant d’utopistes. Ce n’est pas non plus un billet commode et maniable, établi sur une certaine encaisse-or, mais qui résiste mal au souffle orageux de l’inflation, comme chez tant de penseurs » abstraits » . Ce n’est pas même un trésor immobile et lourd. C’est la terre et le ciel, la nature et le surnaturel, les réalités humaines et divines de la vie quotidienne, l’impalpable présence de l’air que nous respirons, la communion directe avec l’univers et avec Dieu, la jouissance immédiate de biens réels, qui symboliseraient le mieux, cette pensée.Gustave Thibon n’est pas un sociologue qui pense par éléments interposés: livres, calculs, statistiques, idéologies, doctrines, spéculations, etc… Il vit une expérience sociale jusqu’à sa racine même ; et il en fait éclore, avec un prodigieux talent de psychologue et de poète, les fleurs capables de se nouer en fruits. Quiconque a lu Gustave Thibon éprouve un sentiment profond de délivrance et de nourriture substantielle. Enfin, voilà un auteur qui nous met en relation avec des hommes vivants, en chair et en os – pour autant qu’il en subsiste encore –, et non avec des créatures désincarnées, surgies du rêve ou de «l’idéal » Voilà un sociologue d’une espèce rarissime et peut-être unique qui, par son seul rayonnement, réveille en nous une authentique expérience sociale engourdie et capable à son tour de donner ses fruits. »

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3 commentaires

  1. lklk said,

    Thibon est un auteur génial… Et si vous voulez lire un de ses dignes héritiers, lisez Fabrice Hadjadj.

  2. lavoixdansledesert said,

    Génial, en effet (« Aux aliles de la letttre » m’a fait apprécier l’auteur définitivement). Merci du conseil pour Hadjadj, que je ne connaissais pas. Je viens de me renseigner succintement, et ce que j’ai pu entrevoir sucite ma curiosité.

  3. fumasoli said,

    Je possède une lettre de Gustave Thibon adressée à un des ses amis, que j’ai connu et qui me l’a a léguée; je souhaite la vendre

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