Rationalisme et catholicisme
Omnia restaurare in Christo.
L’action du rationalisme fils légitime du cartésianisme, c’est la séparation. Il s’oppose au système catholique sur deux points essentiels : il sépare la foi de la raison d’une part, et la théologie des sciences, d’autre part.
La foi catholique
Le refus de l’induction conduit Descartes et ses suivants à affirmer l’omnipotence de la raison, et surtout, exprime un refus du mystère. Le catholique prend l’option contraire, il se sait infirme de par sa condition humaine, et accepte le mystère. C’est dans ce sens qu’il faut entendre l’affirmation de Pascal, dans les Pensées, lorsqu’il affirme que l’obscurité est un signe de véracité (Affirmation raillé par Voltaire dans la dernière de ses Lettres philosophiques, dans laquelle on pourra apercevoir à plusieurs reprise la mauvaise foi de leur auteur, parmi quelques réflexions pertinentes). C’est à dire que la vérité théologique est un mystère insondable pour l’intelligence, et dès lors, il vaut rejeter un système qui se veut la clarté absolue.
La foi est évidemment une adhésion du cœur, ce qui lui donne ce côté mystérieux que lui reconnaît tout chrétien et que raille tout infidèle, mais ce n’est pas seulement cette adhésion sentimentale qui caractérise la foi catholique. “La foi ne va pas contre de la raison”, c’est à peu près la seule phrase qu’un catholique arrive à proférer face au monde contemporain qui lui crie à chaque instant que sa foi est folie. C’est une vérité qui ne doit pas faire penser à notre catholique que sa foi n’est qu’un sentiment qui ne va pas contre la raison, car non seulement la foi ne va pas contre la raison, mais la foi est raisonnable. Qui a la foi ? L’homme qui s’est rendu aux raisons de croire, Credo ut intelligam.
Il faut donc s’attacher à ne pas séparer la raison de la foi, comme le font les rationalistes. Que l’on affirme la possibilité de la raison humaine de comprendre parfaitement les vérités surnaturelles, ou que l’on affirme que la raison est parfaitement étrangère à toutes choses qui la dépassent, on ne fait que consommer le divorce entre la foi et la raison.
La foi est rationnelle car elle est, au même titre que la loi de la gravité, une adhésion de l’intelligence à ce qui est, pour reprendre la formule aristotélicienne.
L’homme qui ne croit pas est incrédule, et cet autre qui croit sans raison est crédule, on est là dans l’ordre naturel. Or, la foi est d’une autre essence que de celle qui fait la crédulité et l’incrédulité. Elle est surnaturelle. Et penser que la Raison peut tout comprendre, dans le domaine de la foi, c’est affirmer que la foi n’est doctrine naturaliste de plus. C’est lui ôter en fin de compte, son caractère surnaturel.
Les rationalistes posent un acte de foi en ce qui concerne l’omnipotence de la raison humaine, pourrait-on dire. Mais du point de vue de la théologie, cette formulation est impropre, car l’acte de foi en question est d’essence naturelle. Mieux vaut dire que les rationalistes sont des naïfs, des crédules exactement et préciser que sur ce point précis, ils dépassent en sottise le rationalisme antique qui lui au moins n’a jamais postulé une telle fable. Un Socrate a même pu exprimer le contraire, si bien que l’on peut affirmer que dans le camp des rationalistes, la contradiction règne, et que nous pourrions nous borner à regarder leurs éloquences s’entredévorer sans même avoir à rappeler la doctrine de l’Eglise, s’il ne s’agissait là que d’une lutte purement intellectuelle, si le salut des âmes n’était pas en jeu.
[Laisser aux rationalistes leur foi concernant l'omnipotence de la raison. Laisser aussi la foi en l'impuissance totale de la raison à ceux qui veulent sombrer dans la crédulité. Rester sur la corde raide de l'équilibre. Préférer encore la sagesse à la raison et aux fables. Etre puis demeurer catholique.]
La philosophie catholique
La foi est le commencement de la vie chrétienne, et le point de départ de la philosophie catholique. Humanae salutis initium, fondamentum et radix omnis justificationis. Salut initial de l’homme, selon les Ecritures, fondement et racine de toute argumentation.
La notion d’impuissance de la raison est le postulat initial de la philosophie catholique. Ce postulat ne fait que se souvenir de ces paroles du Christ “prenez garde que votre lumière intérieure ne soit ténèbres” (Evangile selon saint Luc, XI, 35), ou de celles de Saint Paul, qui ne connait que Jésus crucifié. Résolument, le catholique affirme que tout nous crie et la raison plus fort que tout le reste, que la raison ne suffit pas. Comment pourrait-il prétendre le contraire, quand l’histoire de la philosophie toute entière prouve bien l’insuffisance et la folie de la raison humaine.
Il faut croire Chesterton lorsqu’il affirme qu’un fou est celui qui a tout perdu sauf la raison. En vérité, rien n’est plus déraisonnable que la raison humaine, sans l’itinéraire de la foi catholique, dans le domaine théologique et sans connaissance de ses limites dans le domaine de la philosophie.
C’est à se demander avec Donoso-Cortès, si le monde se jette dans le rationalisme, par goût pour les ténèbres, par amour de l’absurde. Car une chose est certaine, l’homme ne peut sortir des obscurités du dogme catholique sans se condamner à vivre dans une obscurité encore plus profonde (Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme).
Joseph de Maistre appelle le scepticisme, dissolvant universel, et Aubry note que le refus de l’induction est tout simplement une forme de scepticisme. C’est dire la radicalité de la différence l’esprit catholique, et l’esprit cartésien, de Maistre abhorrant ce que Descartes érige comme méthode absolue de recherche de vérité. Or la philosophie catholique se sait une science subordonnée. Elle affirme ce qui se prouve par ce qui ne se prouve pas, c’est à dire qu’elle accepte l’induction, c’est déjà dire, la subordination à la théologie.
Il ne peut y avoir deux vérités, l’une théologique et l’autre philosophique qui se contredise entre elles, c’est le gros du discours de Llull face à Averroès, qui soutenait le contraire. La vérité est une, et découle dans toute son unité de la théologie, qui est donc la science mère de toutes les autres. Le surnaturel est universel.
Pourquoi enfin, peut-on dire qu’une affirmation philosophique ou théologique est vraie ? La cause première de cette véracité est dans l’autorité de l’Eglise. Parce que l’Eglise nous l’enseigne, nous pouvons garantir la véracité d’une proposition philosophique ou théologique, parce que nous sommes convaincus de la nécessité de la Révélation, parce que nous croyons que Jésus Christ est Dieu qui nous a apporté cette Révélation, parce que l’Eglise est la Sienne et que tout ce qu’affirme le magistère romain est marqué du sceau du Saint-Esprit.
Apologétique
“Je remarque toujours que les apôtres -dans les discours cités aux Actes et dans les Epîtres- pour introduire la vérité révélée dans l’esprit de leurs auditeurs, ne la font pas précéder de cette longue préface ou échelle de raisonnement humains, qui d’après beaucoup de nos écrivains et de nos prêtres, instruits mais cartésiens, doit précéder et préparer la théologie, la Révélation.
La prédication des Pères et des grands missionnaires qui ont prêché devant des infidèles et même des incrédules procède t’elle de la même façon ? Je ne le crois pas, mais il me semble qu’ils tout droit et sans préambule, par l’affirmation de Jésus crucifié et par la Rédemption. On dira que c’est absurde, et que l’incrédule niant même les faits sur lesquels on s’appuie et les premières vérités révélées, vous trouvera illogique, arbitraire, et ne vous écoutera pas. Et pourtant, c’est ainsi, il me semble, qu’ont procédé les apôtres, même Saint Paul devant l’Aréopage ; ils vous jettent tout de suite dans la révélation, sauf à revenir ensuite sur la philosophie et la préparation apologétique du christianisme, qui d’ailleurs, est toujours sous-entendue.”
Abbé Jean-Baptiste Aubry, Etudes sur le Christianisme.
C’est un travers courant (que n’a pas manqué de souligner Aubry) chez certains apologistes de partir constamment du naturel pour remonter jusqu’au surnaturel, et ils n’ont rien à envier sur ce point aux rationalistes. Une théologie qui explique le naturel à partir du surnaturel semble désormais l’œuvre de fanatiques extrémistes. Il est logique qu’un tel principe n’ait mené qu’au désarroi intellectuel, pour reprendre les mots d’Aubry, puisque tout n’y est jugé qu’à travers le prisme naturaliste, et par conséquent, est vidé de son âme. Le théologien qui explique le naturel par le surnaturel fait quelque chose de plus grand que de simplement l’expliquer, il lui donne un sens, ce qu’un pur syllogisme naturaliste ne pourra au mieux que caricaturer.
Le raisonnement cartésien, malheureusement entré dans les intelligences les plus chrétiennes, n’a jamais formé que des rationalistes, et jamais des chrétiens. Comment pourrait-on donc une fois cette première affirmation confirmée par l’expérience, justifier l’emploi abusif qui est fait de ce raisonnement absurde? Une foi solide pourra trouver à douter dans un raisonnement cartésien, même formuler dans le but pieux de confirmer les dogmes établis par l’Eglise.