Scolastique et rationalisme
-Ludwig Feuerbach, La philosophie de l’avenir-
(36) “Alors que l’ancienne philosophie commençait par la proposition : je suis un être abstrait, un être purement pensant, mon corps n’appartient pas à mon essence; la philosophie nouvelle au contraire commence par la proposition : je suis un être réel, un être sensible ; oui mon corps dans sa totalité est mon moi, mon essence même. C’est pourquoi l’ancienne philosophie pensait dans une contradiction et un conflit continuels avec les sens pour empêcher les représentations sensibles de souiller les concepts abstraits; le philosophe nouveau, au contraire pense en harmonie et en paix avec les sens. L’ancienne philosophie admettait la vérité du sensible (et jusque dans le concept de Dieu qui inclut l’être en lui-même, car cet acte devait malgré tout être ne même temps un être distinct de l’être pensé, un être extérieur à l’esprit et à la pensée, un être réellement objectif (objectives), c’est à dire sensible), mais elle ne l’admettait que d’une manière dissimulée, purement abstraite, inconsciente et involontaire, uniquement parce qu’elle ne pouvait pas faire autrement; la philosophie nouvelle au contraire reconnaît la vérité du sensible avec joie, consciemment : elle est la philosophie sincèrement sensible.”
La première question qui vient à l’esprit après la lecture de ces lignes, est évidemment celle-ci : à quelles philosophies Feuerbach fait-il référence sous l’appellation générale d’ancienne philosophie ? L’ensemble du texte nous permet de répondre avec certitude qu’il nomme ainsi la philosophie idéaliste qui est il faut dire, admirablement bien décrite au fil des lignes. On pourrait également y voir le cartésianisme, puisque Descartes est le premier à séparer l’être en deux parties parfaitement hermétiques l’une à l’autre, corps et âme, balayant avec ses principes l’unité de l’être de la philosophie aristotélicienne, et le réalisme scolastique. Ce retour à l’harmonie et à l’unité que Feuerbach appelle de ses vœux par son projet de philosophie nouvelle est une illustration de plus que ce qu’écrivent de plus vrai les rationalistes se trouve de toute façon déjà exposé dans la philosophie scolastique. L’appellation de philosophie sincèrement sensible pourrait parfaitement s’entendre à l’égard de saint Thomas, auteur des Principes de la réalité naturelle.
Cette proposition en dit plus long sur le programme de cette philosophie nouvelle :
(54) “La philosophie nouvelle fait de l’homme joint à la nature (comme base de l’homme) l’objet unique, universel et suprême de la philosophie, et donc de l’anthropologie jointe à la physiologie, la science universelle.”
Il y a ici deux choses à relever. La première c’est l’athéisme de la réforme* voulue par Feuerbach. L’homme et la nature comme seuls objets de la philosophie, c’est affirmer la séparation radicale de la philosophie et de la théologie. A l’arbitraire théologique (pour reprendre une de ses formules), il laisse le soin de palabrer sur les attributs divins, tandis que la philosophie doit parallèlement, ne s’occuper que de l’homme. Pas question ici de voir en la philosophie un appui de la théologie, et en la théologie l’explication surnaturelle de l’homme et de la nature. Au moins Feuerbach est honnête, et emploie le mot réforme (ou peut-être est-ce la traduction française ?); car parler de révolution dans la philosophie quant à cette attitude apparemment anti-théologique serait au moins une plaisanterie de mauvais goût.
Mais puisque Feuerbach ne veut pas subordonner la philosophie à la théologie, puisqu’il lui donne de nobles objets d’études tout en lui refusant le support théologique, c’est donc que cette philosophie va devoir prendre les attributs de la théologie. C’est le grand paradoxe de la philosophie rationaliste, en effet, que de créer de facto l’arbitraire philosophique qui décrète pour lui-même ce qu’il convient qu’il étudie, et comment il convient qu’il le fasse. L’expression science universelle utilisée à la fin du paragraphe indique déjà que la philosophie désirée de Feuerbach fait siens les attributs que la théologie scolastique considérait comme propres à la science théologique. La différence, c’est que la scolastique parlait en théologienne, tandis que la philosophie de Feuerbach doit pour ce faire, emprunter des habits qui ne sont pas les siens.
(61) “Le philosophe absolu disait, ou du moins pensait de lui, en tant que penseur naturellement, et non en tant qu’homme : la vérité c’est moi, à la manière de l’Etat c’est moi du monarque absolu, et de l’être c’est moi du Dieu absolu. Le philosophe humain dit au contraire : même dans la pensée, même en tant que philosophe, je suis un homme uni aux hommes.”
Il faut entendre ici que le philosophe absolu est un cartésien pyrrhonien, qui affirme que la raison peut tout prouver (bien qu’une telle assertion soit un postulat crédule). Une telle expression ne peut qualifier un philosophe scolastique que par le biais de la malhonnêteté, ceci en raison de la subordination de la philosophie à la théologie, bien sûr. Un philosophe pour qui la vérité théologique est une réalité surnaturelle, ne peut se considérer comme détenteur de la vérité, sous peine d’être en contradiction essentielle avec son système de pensée. Un philosophe guidé par sa seule raison, peut également arriver à cette sage conclusion que la vérité ne lui appartient pas. Et affirmer que la vérité n’est pas un attribut humain, c’est se placer dans le domaine de l’induction, c’est à dire au seuil de la théologie.
Deux systèmes théologiques s’affrontent ici : le premier est ouvertement théologique, tandis que le second l’est au contraire de manière dissimulée (pour reprendre un mot de Feuerbach). Le premier, une fois postulée la nature divine et ses attributs, expose les caractères de la nature humaine et les attributs qui lui sont conséquents. Ce système affirme la faiblesse des attributs humains par la grandeur des attributs divins, c’est le système catholique. Le second usurpe une fonction qui ne correspond pas à sa nature, afin de déterminer les caractères de la nature humaine, et ne récupère sa nature philosophique que pour donner à l’homme les attributs de Dieu.
Feuerbach décrit le philosophe régénéré par la réforme qu’il souhaite, comme un homme lié aux autres hommes. Et nous avons écrit plus haut que la philosophie de Feuerbach est une philosophie parée d’attributs théologiques. Nous n’avons plus qu’à constater que le Dieu de Feuerbach est l’ensemble des hommes, (ce en quoi il rejoint le positivisme d’Auguste Comte), et que ce Dieu a un clergé : les penseurs de la philosophie nouvelle. Mais encore, cette formulation est impropre, car ce clergé et le Dieu qu’il sert ne sont pas deux essences distinctes. On touche au panthéisme.
Il peut-être bon de rappeler à présent, ces deux paragraphes sur lesquels commence l’ouvrage dont nous traitons ici:
(1) “Les temps modernes ont eu pour tâche la réalisation et l’humanisation de Dieu -la transformation et la résolution de la théologie en anthropologie.”
(2) “Le mode religieux, ou pratique de cette humanisation fut le Protestantisme. Seul le Dieu qui est homme, le Dieu humain, c’est à dire le Christ, est le Dieu du Protestantisme. Le Protestantisme ne se préoccupe plus, comme le Catholicisme, de ce qu’est Dieu en lui-même mais seulement de ce qu’il est pour l’homme ; aussi n’a t’il plus de tendance spéculative ou contemplative, comme le Catholicisme; il n’est plus théologie – il n’est essentiellement que Christologie, c’est à dire anthropologie religieuse.”
Les ressorts du protestantisme ne sont pas vraiment différents de ceux de la philosophie de Feuerbach. Le protestantisme est comme la philosophie nouvelle un refus de la subordination de l’intelligence humaine à la Vérité Révélée via le principe du libre-examen, ou plus généralement, il est une mystique de l’homme qui refuse de se soumettre à Dieu.
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Aubry a pu écrire au XIX ème siècle avec lucidité que la philosophie avait rendu un grand service à la théologie, et que la théologie le lui rendait bien à présent. Nous pourrions presque dire aujourd’hui, au regard de tout ce qu’à produit la philosophie rationaliste, que la philosophie rend un grand service à la théologie catholique, car d’une certaine façon, elle prouve ces mots de Donoso-Cortès, que L’homme ne peut sortir des obscurités du dogme catholique sans se condamner à vivre dans une obscurité encore plus profonde.
La philosophie est bien l’histoire de la folie humaine, un témoignage qui subsistera tant que les hommes pourront raisonner, que la théologie -j’entends la théologie catholique- sauve la philosophie. Mais il faut bien dire que cette comparaison de la philosophie moderne avec la philosophie antique (à laquelle Aubry faisait référence) s’arrête là. La philosophie moderne ne présente pas un seul Socrate capable d’affirmer son impuissance. En adhérant à la philosophie des anciens grecs, on pouvait aboutir à accepter la théologie catholique (le rôle de la philosophie grecque dans l’élaboration du système scolastique suffit à prouver cette assertion pour qu’on ait à s’y attarder), tandis que s’il lit la philosophie moderne, l’homme doit la rejeter pour aboutir au catholicisme.
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* Allusion à un autre ouvrage du même Feuerbach, Thèses provisoires pour la réforme de la philosophie, dans lequel ce dernier expose sa vision de la philosophie nouvelle.
Bonnard et moi
Ce monde et moi, est un recueil de pensées d’Abel Bonnard, qui occupe en partie mes soirées depuis trois jours. C’est un titre délicieusement narcissique, mais qui ne suffit pas à masquer des insuffisances notoires.
Un maurassien parle :
120 -La foule est l’écume du peuple.
121 -Une foule n’est qu’un peuple détaché de ses profondeurs.
201 -Restauration nécessaire de l’autorité ; mais cette autorité ne peut être que par des gens qui s’obligent eux-mêmes aux devoirs qu’elle comporte et s’en fassent une haute idée.
204 -Le peuple, on ne saurait trop l’aimer ; c’est le tisserand obscur de l’histoire.
Arrêtons-nous là, pour aujourd’hui au moins.
Il faut visiblement attendre d’avoir lu les propositions 201 et 204 pour comprendre le sens des précédentes, 120 et 121.
En ce qui concerne la 204, je prends l’exact contrepied de Bonnard. A mon sens, le peuple se passe allègrement de mes débordements d’affection. Et quant à affirmer qu’il est le tisserand obscur de l’histoire, pardon, mais je ne suis pas d’accord. Le peuple ne tisse rien du tout. Il est balloté au gré de l’histoire, qu’une élite au sens strict, ou qu’un petit nombre écrit. Bonnard rejoint là les démocrates qui assignent aussi un rôle démesuré au peuple dans l’histoire et dans la politique. Pourtant, contre les démocrates, l’histoire affirme que c’est un petit nombre qui a fait la révolution française, que c’est une élite qui dirigeait la Rome républicaine. (L’histoire est un formidable démenti à toute fumisterie démocratique, ce en que je rejoins Maurras : L’histoire est une grande éducatrice).
Aimer le peuple, c’est s’assurer de ce qu’une élite pourra veiller à s’occuper du bien commun, cf la proposition 201. L’aimer davantage, c’est un dérèglement, car le peuple c’est la fange. Si encore, la proposition traitait d’un peuple en particulier, je pourrais encore donner mon assentiment. S’il s’agissait de dire, par exemple, que le peuple espagnol est admirable, je voudrais bien souscrire à une telle affirmation car c’est vrai qu’en Espagne, chacun est un seigneur. D’autant que s’il y a un peuple qui a tissé son histoire en Europe, c’est bien celui-ci (derrière une élite, bien sûr). On pourrait dire également que chaque peuple est initiateur et gardien de ses coutumes, mais alors le sens du mot peuple est plus celui que lui donne Louis XIV quand il parle des peuples qu’il gouverne, que celui de classe sociale au niveau national.
Loin de moi l’idée de nier formellement la proposition 121. La foule mue par l’idéologie est effectivement bien loin de ses racines. Ceci dit, c’est bien du peuple que sort cette foule. Mais non, selon Bonnard, le peuple est saint. – Les manifestations, les grèves ? – Ça c’est la foule, et la foule, ce n’est pas le peuple, dit-il.
Non, Bonnard ne raisonne pas comme votre serviteur. Outre l’amour que tout homme doit porter aux siens, il aime le peuple en tant que tel car il a joliment ôté tout vice de ce corps de la société, dans ses propositions 120 et 121, parce qu’il a donné à ce mot peuple, une acceptation qui en exclut tout mal. Ce n’est pas une analyse, ce sont des jeux de mots.
Les saints et les anges
Ding, dong, ding ! [Harmonieux sons de cloches couronnant la fidélité des paroissiens à leur sortie de la messe dominicale]
- Ah ! Quel admirable sermon, que nous a offert monsieur le curé !
- Quel enthousiasme ! Bonjour madame !
- Oui, bonjour, pardonnez-moi, je suis encore un peu émue. Vous avez bien entendu le sermon ?
- Hélas, madame.
- Ah, ne me dites pas que vous êtes de méchante humeur ! Et par ce beau temps, encore !
- Le refrain de monsieur le curé, qui voudrait que les fidèles se nourrissent de la lecture de la Bible me laisse un peu pantois, je vous l’avoue.
- Encore un peu, et vous allez comme d’ordinaire, me répéter que monsieur le curé est protestant !
- Tout juste, madame. La tendance actuelle attache à la lecture de la Bible une si grande importance est sans doute plus conforme aux mœurs protestantes qu’à l’esprit catholique.
- Oh, que vous êtes rabat-joie ! Vous êtes d’ailleurs mauvais prédicateur, et vous n’avez pas de références.
- J’en ai au moins une. Dans Les soirées de Saint Pétersbourg, Joseph de Maistre a eu un mot qui selon moi compte parmi ses meilleurs. « Ce n’est point la lecture, mais l’enseignement de l’Ecriture Sainte qui est utile ». Mais ni vous ni surtout monsieur le curé, ne lisez de Maistre.
- Non. Il est surement aussi rabat-joie que vous. Ne le prenez pas mal, je suis trop vive, je sais bien… de Maistre dites-vous… Si, j’ai lu les Considérations sur la France, je crois.
- Permettez que je revienne à notre sujet, car j’ai eu tout le loisir de réfléchir à la question durant l’Offertoire, que Dieu me pardonne !
Joseph de Maistre a écrit dans le même paragraphe que la phrase que je vous citais à l’instant, cet axiome fondamental : « Lue sans notes et sans explications, l’Ecriture Sainte est un poison ».
- Oh !
- Ne vous méprenez pas sur les intentions de ce véritable génie du christianisme. (Pardonnez-moi cette pique envers Chateaubriand, que vous adulez, je sais). L’Ecriture Sainte est évidemment la parole de Dieu, comme l’a rappelé monsieur le curé, et comme telle, le catholicisme en a fait la base de sa doctrine.
- Tout de même.
- Bien sûr. L’esprit catholique est éminemment attaché à l’Ecriture. Il accorde donc une impotance plus que particulière, comme le dit de Maistre, à l’enseignement des Evangiles.
- Vous voyez bien.
- Rendez vous compte, madame, du problème que je vais vous exposer immédiatement. Où trouvez vous la garantie de ce que le fidèle qui lira la Bible avec les meilleures intentions, sera capable de tirer de sa lecture la même doctrine que celle des Pères ? Il faudrait supposer notre lecteur à la fois théologien et philosophe, linguiste et historien. Ce qui demeure possible, bien entendu, mais vous conviendrez qu’un homme doué de telles capacités et d’un tel savoir, ne se rencontre pas tous les jours. L’Eglise au Moyen Age, n’avait donc pas tort d’interdire la lecture de la Bible au vulgaire.
- Linguiste ?
- Oui. Sans parler de la bible retraduite par les apôtres de l’église d’œcuméniste, la TOB *, ou autres falsifications honteuses, reconnaissez qu’un texte passé de l’hébreu au grec, du grec au latin, et du latin au français, a sans doute perdu de sa saveur. Il me semble d’ailleurs que ce n’est pas un hasard si les juifs convertis au catholicisme par la grâce de Dieu, ont fait d’admirables exégètes.
- Si je comprends bien votre pensée, seule incomberait aux prêtres instruits de théologie et de quelques autres disciplines complémentaires la lecture de la Bible ?
- Non. Notez que c’est une tendance récente de vouloir réserver l’enseignement de la théologie aux seuls prêtres. La méthode scolastique d’enseignement le dispensait également aux laïcs. Cela avait le mérite de faire des hommes instruits de leur religion, et d’éviter un cléricalisme aussi stupide que désastreux.
Lorsque je parle d’hommes instruits, je ne pense pas seulement au clergé. J’ai pu lire des exégètes fameux qui n’avaient pas fait de séminaire.
- Mais que dites-vous à la fin de ces quelques histoires édifiantes, où des forçats, des infidèles quelconques trouvent Dieu par la lecture d’un récit évangélique. Monsieur le curé a rappelé aujourd’hui cette histoire de la vie de saint Vincent de Paul !
- Vous abordez en une phrase, plusieurs points que je me dois de relever. Je ne crois pas que l’Eglise ait jamais modéré la lecture des Evangiles. Et de fait, il est plus simple de tirer une leçon de morale des Evangiles, que de l’Ancien Testament. La lecture de l’évangile est propice à toucher les cœurs. Ce galérien est un bon exemple en faveur de cette dernière affirmation.
Mais je crois que l’on en peut ériger ce cas particulier en idéal applicable à tous. Comme on dit joliment en Espagne, Catolico ignorante, seguro protestante. C’est dire que l’assise de notre foi est bien d’essence intellectuelle, et non sentimentale, même si chronologiquement, le cœur a prédominance sur la raison dans ce qui nous donne la Foi.
- Vous êtes confus. Où voulez-vous en venir ?
- A ceci : la lecture des Evangiles est assurément une chose saine, mais il ne faut pas non plus s’imaginer que c’est une méthode massive de conversion que de faire lire ces pages admirables aux infidèles.
- Je vous entends. Mais nous nous sommes un peu écartés de notre sujet, il me semble.
- Ma proposition est celle-ci : qu’un catholique absolument ignorant de théologie ferait mieux de lire La Chaîne d’Or, de saint Thomas que les Ecritures sans commentaires. Un catholique doit préférer le jugement orthodoxe des Pères de l’Eglise avec tout leur savoir, que le sien propre.
- Avec un tel raisonnement, jamais on ne remet en cause le jugement des Pères. Où est le progrès ?
- L’histoire de l’Eglise vous montrera facilement que les exégètes ou théologiens ont souvent disputé certaines questions importantes qui divisaient l’Eglise. Les divergences doctrinales et d’interprétation de l’Ecriture Sainte ont alors fait l’objet d’études serrées de la part de l’Eglise. Si un Père se trompe, sa proposition est écartée, et les dogmes catholiques sont approfondis : voilà le progrès appliqué aux choses divines. Ce progrès qui consiste à mettre en lumière la Vérité, afin qu’elle ne reste pas sous le boisseau, et à approfondir les questions théologiques. Et non pas à remettre en question toute proposition pour le plaisir, pensant que la vérité est sujette à changement, ou qu’elle n’est pas conservée par le magistère romain. Catholicisme et progressisme ne vivent pas en ménage.
C’est pour le coup que nous nous sommes écartés de notre sujet, et celui dans lequel nous versons à présent est vaste…
Ding, dong, ding ! [Harmonieux sons de cloches couvrant les voix des paroissiens]
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* Traduction Œcuménique de la Bible. Authentique, malheureusement.
Rationalisme et catholicisme
Omnia restaurare in Christo.
L’action du rationalisme fils légitime du cartésianisme, c’est la séparation. Il s’oppose au système catholique sur deux points essentiels : il sépare la foi de la raison d’une part, et la théologie des sciences, d’autre part.
La foi catholique
Le refus de l’induction conduit Descartes et ses suivants à affirmer l’omnipotence de la raison, et surtout, exprime un refus du mystère. Le catholique prend l’option contraire, il se sait infirme de par sa condition humaine, et accepte le mystère. C’est dans ce sens qu’il faut entendre l’affirmation de Pascal, dans les Pensées, lorsqu’il affirme que l’obscurité est un signe de véracité (Affirmation raillée par Voltaire dans la dernière de ses Lettres philosophiques, dans laquelle on pourra apercevoir à plusieurs reprise la mauvaise foi de leur auteur, parmi quelques réflexions pertinentes). C’est à dire que la vérité théologique est un mystère insondable pour l’intelligence, et dès lors, il vaut rejeter un système qui se veut la clarté absolue.
La foi est évidemment une adhésion du cœur, ce qui lui donne ce côté mystérieux que lui reconnaît tout chrétien et que raille tout infidèle, mais ce n’est pas seulement cette adhésion sentimentale qui caractérise la foi catholique. “La foi ne va pas contre de la raison”, c’est à peu près la seule phrase qu’un catholique arrive à proférer face au monde contemporain qui lui crie à chaque instant que sa foi est folie. C’est une vérité qui ne doit pas faire penser à notre catholique que sa foi n’est qu’un sentiment qui ne va pas contre la raison, car non seulement la foi ne va pas contre la raison, mais la foi est raisonnable. Qui a la foi ? L’homme qui s’est rendu aux raisons de croire, Credo ut intelligam.
Il faut donc s’attacher à ne pas séparer la raison de la foi, comme le font les rationalistes. Que l’on affirme la possibilité de la raison humaine de comprendre parfaitement les vérités surnaturelles, ou que l’on affirme que la raison est parfaitement étrangère à toutes choses qui la dépassent, on ne fait que consommer le divorce entre la foi et la raison.
La foi est rationnelle car elle est, au même titre que la loi de la gravité, une adhésion de l’intelligence à ce qui est, pour reprendre la formule aristotélicienne.
L’homme qui ne croit pas est incrédule, et cet autre qui croit sans raison est crédule, on est là dans l’ordre naturel. Or, la foi est d’une autre essence que de celle qui fait la crédulité et l’incrédulité. Elle est surnaturelle. Et penser que la Raison peut tout comprendre, dans le domaine de la foi, c’est affirmer que la foi n’est doctrine naturaliste de plus. C’est lui ôter en fin de compte, son caractère surnaturel.
Les rationalistes posent un acte de foi en ce qui concerne l’omnipotence de la raison humaine, pourrait-on dire. Mais du point de vue de la théologie, cette formulation est impropre, car l’acte de foi en question est d’essence naturelle. Mieux vaut dire que les rationalistes sont des naïfs, des crédules exactement et préciser que sur ce point précis, ils dépassent en sottise le rationalisme antique qui lui au moins n’a jamais postulé une telle fable. Un Socrate a même pu exprimer le contraire, si bien que l’on peut affirmer que dans le camp des rationalistes, la contradiction règne, et que nous pourrions nous borner à regarder leurs éloquences s’entredévorer sans même avoir à rappeler la doctrine de l’Eglise, s’il ne s’agissait là que d’une lutte purement intellectuelle, si le salut des âmes n’était pas en jeu.
[Laisser aux rationalistes leur foi concernant l'omnipotence de la raison. Laisser aussi la foi en l'impuissance totale de la raison à ceux qui veulent sombrer dans la crédulité. Rester sur la corde raide de l'équilibre. Préférer encore la sagesse à la raison et aux fables. Etre, puis demeurer catholique.]
La philosophie catholique
La foi est le commencement de la vie chrétienne, et le point de départ de la philosophie catholique. Humanae salutis initium, fondamentum et radix omnis justificationis. Salut initial de l’homme, selon les Ecritures, fondement et racine de toute argumentation.
La notion d’impuissance de la raison est le postulat initial de la philosophie catholique. Ce postulat ne fait que se souvenir de ces paroles du Christ “prenez garde que votre lumière intérieure ne soit ténèbres” (Evangile selon saint Luc, XI, 35), ou de celles de Saint Paul, qui ne connait que Jésus crucifié. Résolument, le catholique affirme que tout nous crie et la raison plus fort que tout le reste, que la raison ne suffit pas. Comment pourrait-il prétendre le contraire, quand l’histoire de la philosophie toute entière prouve bien l’insuffisance et la folie de la raison humaine ?
Il faut croire Chesterton lorsqu’il affirme qu’un fou est celui qui a tout perdu sauf la raison. En vérité, rien n’est plus déraisonnable que la raison humaine, sans l’itinéraire de la foi catholique, dans le domaine théologique et sans connaissance de ses limites dans le domaine de la philosophie.
C’est à se demander avec Donoso-Cortès, si le monde se jette dans le rationalisme, par goût pour les ténèbres, par amour de l’absurde. Car une chose est certaine, l’homme ne peut sortir des obscurités du dogme catholique sans se condamner à vivre dans une obscurité encore plus profonde (Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme).
Joseph de Maistre appelle le scepticisme, dissolvant universel, et Aubry note que le refus de l’induction est tout simplement une forme de scepticisme. C’est dire la radicalité de la différence l’esprit catholique, et l’esprit cartésien, de Maistre abhorrant ce que Descartes érige comme méthode absolue de recherche de vérité. Or la philosophie catholique se sait une science subordonnée. Elle affirme ce qui se prouve par ce qui ne se prouve pas, c’est à dire qu’elle accepte l’induction, c’est déjà dire, la subordination à la théologie.
Il ne peut y avoir deux vérités, l’une théologique et l’autre philosophique qui se contredise entre elles, c’est le gros du discours de Llull face à Averroès, qui soutenait le contraire. La vérité est une, et découle dans toute son unité de la théologie, qui est donc la science mère de toutes les autres. Le surnaturel est universel.
Pourquoi enfin, peut-on dire qu’une affirmation philosophique ou théologique est vraie ? La cause première de cette véracité est dans l’autorité de l’Eglise. Parce que l’Eglise nous l’enseigne, nous pouvons garantir la véracité d’une proposition philosophique ou théologique, parce que nous sommes convaincus de la nécessité de la Révélation, parce que nous croyons que Jésus Christ est Dieu qui nous a apporté cette Révélation, parce que l’Eglise est la Sienne et que tout ce qu’affirme le magistère romain est marqué du sceau du Saint-Esprit.
Apologétique
“Je remarque toujours que les apôtres -dans les discours cités aux Actes et dans les Epîtres- pour introduire la vérité révélée dans l’esprit de leurs auditeurs, ne la font pas précéder de cette longue préface ou échelle de raisonnement humains, qui d’après beaucoup de nos écrivains et de nos prêtres, instruits mais cartésiens, doit précéder et préparer la théologie, la Révélation.
La prédication des Pères et des grands missionnaires qui ont prêché devant des infidèles et même des incrédules procède t’elle de la même façon ? Je ne le crois pas, mais il me semble qu’ils tout droit et sans préambule, par l’affirmation de Jésus crucifié et par la Rédemption. On dira que c’est absurde, et que l’incrédule niant même les faits sur lesquels on s’appuie et les premières vérités révélées, vous trouvera illogique, arbitraire, et ne vous écoutera pas. Et pourtant, c’est ainsi, il me semble, qu’ont procédé les apôtres, même Saint Paul devant l’Aréopage ; ils vous jettent tout de suite dans la révélation, sauf à revenir ensuite sur la philosophie et la préparation apologétique du christianisme, qui d’ailleurs, est toujours sous-entendue.”
Abbé Jean-Baptiste Aubry, Etudes sur le Christianisme.
C’est un travers courant (que n’a pas manqué de souligner Aubry) chez certains apologistes de partir constamment du naturel pour remonter jusqu’au surnaturel, et ils n’ont rien à envier sur ce point aux rationalistes. Une théologie qui explique le naturel à partir du surnaturel semble désormais l’œuvre de fanatiques extrémistes. Il est logique qu’un tel principe n’ait mené qu’au désarroi intellectuel, pour reprendre les mots d’Aubry, puisque tout n’y est jugé qu’à travers le prisme naturaliste, et par conséquent, est vidé de son âme. Le théologien qui explique le naturel par le surnaturel fait quelque chose de plus grand que de simplement l’expliquer, il lui donne un sens, ce qu’un pur syllogisme naturaliste ne pourra au mieux que caricaturer.
Le raisonnement cartésien, malheureusement entré dans les intelligences les plus chrétiennes, n’a jamais formé que des rationalistes, et jamais des chrétiens. Comment pourrait-on donc une fois cette première affirmation confirmée par l’expérience, justifier l’emploi abusif qui est fait de ce raisonnement absurde? Une foi solide pourra trouver à douter dans un raisonnement cartésien, même formuler dans le but pieux de confirmer les dogmes établis par l’Eglise.
Fin des temps
“S’il est une vérité certaine en politique, c’est qu’un peuple corrompu, et profondément corrompu, n’est pas fait pour la liberté, et n’y parviendra jamais.”
Joseph de Maistre, Fragments sur la France.
Aromates (2)
Deuxième vague d’airs andalous pour ma page Musique arabe. Des muwash-sha, toujours.
Extraits :
Rayon de Lune :
Les lames de ton regard :
Je ne peux aimer que toi :
Bribes de philosophie catholique
Le catholicisme, le rationalisme et la philosophie politique.
Nemo sapiens nisi fidelis.
Le rationalisme c’est la frénésie de la séparation. Le rationalisme sépare la foi de la raison, la théologie de la philosophie. Loin de considérer que la théologie est mère de la philosophie, il affirme que l’on ne peut véritablement philosopher qu’une fois mise de côté la théologie. La philosophie politique dans le système rationaliste, n’est plus une déduction pratique dans le domaine philosophique de vérités théologiques, mais la découverte par l’exercice de la raison humaine ramenée au naturalisme de principes politiques généraux en adéquation ou non avec les vérités théologiques. Selon ce que notre rationaliste est catholique ou non, selon ce qu’il a un penchant conservateur ou non, les résultats, on le devine, sont en adéquation ou non avec la vérité théologique. Le subjectivisme est la norme de ce système.
Mettons que Descartes soit le premier rationaliste moderne. Il est de toute façon “le père de la philosophie moderne”, selon la formule de Locke, et cela en dit assez long il me semble.
Ramon Llull, qui condamnait l’averroïsme en faisant parler dame philosophie : “que d’erreurs Averroès me fait dire, lui qui prétend que je peux déterminer une vérité qui soit fausse théologiquement, quand je ne suis que la servante de dame théologie !”, ne faisait rien d’autre que d’attaquer le rationalisme, car pour en arriver à dire que la vérité théologique et la vérité philosophiques peuvent être doubles, c’est à dire que ce qui est vrai pour l’une peut être faux pour l’autre, il faut avoir irrémédiablement séparé les deux matières au préalable. A l’inverse du rationalisme, le système catholique est un système hiérarchisé et ordonné. Non seulement les sciences ne peuvent aller à l’encontre de la théologie, mais encore, elle découlent directement de la théologie.
La philosophie est la science complémentaire de la théologie, et la philosophie politique , une branche de cette vaste science.
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L’anti-thèse du rationalisme, c’est le catholicisme. Et c’est parce que la scolastique est une philosophie catholique qu’elle est un adversaire du rationalisme. Mais il n’y a pas que chez Saint Thomas que l’on trouvera une réfutation du rationalisme païen antique ou païen moderne : dans De utilitate credendi, Saint Augustin ne laisse pas pierre sur pierre de leur système, en attaquant l’hérésie manichéenne.
Quant aux néo-scolastiques, du XIXème siècle, ils méritent leur nom puisqu’ils sont véritablement les héritiers de la scolastique du Moyen Age, mais leurs pages incorporent aussi une solide réfutation des erreurs modernes. Par conséquent, il faut bien considérer que leurs écrits ajoutent à la synthèse catholique, et ne se contentent pas de suivre un lointain exemple.
Il faut parler de philosophie catholique, et ne pas tenir la philosophie scolastique comme seule philosophie catholique. Beaucoup des Pères de l’Eglise ont vécu avant le Moyen Age, et on peut parfaitement imaginer plus tard un courant nouveau qui surgira des entrailles de l’Eglise, qui ne s’appellera pas scolastique ni néo-scolastique, tout en étant aussi orthodoxe. La philosophie scolastique est particulièrement honorable, vu qu’elle a su se maintenir contre vents et marées, c’est à dire qu’elle demeure d’un grand secours contre toutes les bêtises actuelles.
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Le rationalisme moderne a un précédent dans le rationalisme antique. De sorte qu’il est marqué du double sceau du paganisme et de la régression. Les rationalistes ruinent l’édifice catholique et surestiment par là les écrits des anciens païens, qui ne sont plus considérés comme l’exercice impuissant de la raison naturelle. Si le naturalisme antique est une norme pour les rationalistes, notons outre le mépris de la Révélation, le caractère rétrograde des constructions intellectuelles qu’un tel état d’esprit a engendré et continue d’engendrer depuis Descartes.
Aubry note à juste titre dans ses Etudes sur la foi :”Le rationalisme est une racine de paganisme, car c’est l’homme déchu en révolte contre le principe surnaturel de la foi et refusant au nom de la raison, d’accepter la parole de Dieu révélée.”
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Dans un texte bien moins connu que L’avenir de l’intelligence ou Mes idées politiques, Maurras nous parle de son admiration pour la philosophie positiviste, sous le titre sobre d’Auguste Comte. Et c’est de lui-même qui parle lorsqu’il évoque la personnalité de Charles Jundzill, cet homme qui a perdu la foi de ses pères, et qui rêve comme Comte de réorganiser la société : “Il ne croyait plus, et de là venait son souci. On emploierait un langage bien inexact si l’on disait que Dieu lui manquait. Non seulement Dieu ne manquait pas à son esprit, mais son esprit sentait, si l’on peut s’exprimer ainsi, un besoin rigoureux de manquer de Dieu : aucune interprétation théologique du monde et de l’homme lui était supportable”. Autrement dit, le positivisme est un rationalisme.
Le chrétien se demande donc immédiatement, en lisant les idées de Jundzill, de Comte ou les lignes admiratrices de Maurras, de quel ordre peut-il bien s’agir lorsque ces braves gens parlent de réorganiser la cité, puisqu’il sait bien qu’il ne peut y avoir d’ordre hors de Dieu. De même lorsqu’ils s’inquiètent du maintien de la morale. La morale sans Dieu mérite t’elle cette appellation ou conformisme ne serait-il pas plus adapté ? (Et de noter la contradiction de la part des positivistes de vouloir à la fois se séparer des kantiens démocrates, et de retomber dans leur pattes, ne sachant rien proposer d’autre que la morale kantienne. Mais comment le pourraient-ils, ayant évacué la théologie ?) Le projet de Comte, de réorganiser sans Dieu ni roi (lisez : roi de droit divin, et ne cherchez plus pourquoi Maurras a pris parti pour les d’Orléans.) n’a en commun avec le programme chrétien de tout restaurer dans le Christ que certains points matériels de finalité. Le chrétien souhaite tout comme le positiviste que la société se tienne, et que la morale soit respectée, mais les convergences s’arrêtent-là. Les divergences sont celles du système, des principes, des points autrement plus importants.
La bêtise de Comte ira jusqu’à recréer un Dieu, un Dieu impersonnel, le Grand-Etre, qui n’est rien de plus que l’Humanité. Une chaîne horizontale. Une caricature de Dieu. La boucle est bouclée.
Le mal que Maurras ou ses semblables ont fait à la philosophie politique est aussi grand que celui d’un Jean Jacques Rousseau. Le suisse a perturbé les cœurs, quand Maurras lui, a désaxé les intelligences. L’habitude a été prise durablement de considérer la philosophie politique comme indépendante de la théologie, à tel point que le réactionnaire vulgaire ne cherche plus l’avis de notre mère l’Église sur tel et tel point mais ne se fie qu’à sa raison pour le servir en syllogismes qui répondront à ses questions. Il ne se souvient qu’il est catholique qu’une fois l’essentiel de sa recherche terminée. Alors, il compare ses déductions avec celles de la Sainte Église. Oui, seul son cœur est catholique. Son intelligence, elle, est naturaliste, elle fonctionne sans Dieu et sa Parole, tout comme celle de Jundzill. Décrivant le disciple de Comte, Maurras décrit fort bien ces âmes qui, constatant les ravages pratiques exercés par les pages de Rousseau et Kant, ne trouvent à leur opposer qu’un petit cœur sensible, qui ont le bon goût, celui de l’ordre, de la morale, de la société remise sur pied, mais n’ont que cela, ou même parfois, n’ont que le dégoût de l’inverse.
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Nemo major, nisi christianus.
Il faut lire Donoso-Cortès. Résolument, car c’est un auteur catholique, qui n’hésite pas à consacrer un tiers de son chef d’oeuvre Ensayo sobre el catolicismo, el liberalismo y el socialismo, à exposer la grandeur du catholicisme, quand tout le livre place la doctrine catholique comme le nœud théologique duquel découle toute philosophie politique.
Dans l’Ensayo, donc, il y a un passage d’anthologie, qui reprend le livre de Guizot, Histoire générale de la civilisation en Europe. L’espagnol déplore que le protestant place le christianisme non pas caractère principal des civilisations mais la traite comme un des autres caractères communs de nos civilisations, comme le sont les institutions politiques ou les mœurs, et il condamne ce naturalisme. Et Guizot se défendant d’une telle accusation, voit Nicolas arriver à la rescousse de Donoso-Cortès dans Du protestantisme et de toutes les hérésies. (Nicolas expose longuement sa critique des lignes de Guizot, dont l’expression d’une curieuse intention, celle de créer un front uni de protestants et de catholiques contre le socialisme menaçant).
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Nemo christianus, nisi qui ad finem usque persevaverit. (Tertullien)
Aromates (1)
Parce que vous rêvez de vous initier à la musique arabe, je vous livre ici deux petits extraits de ma nouvelle page musicale, consacrée à cette discipline. Première série : Mélodies andalouses du Moyen Orient. Le second extrait présente une variation de tempo facilement perceptible, créée à fin de rapprocher une muwash-sha d’une habanera cubana.

Il s’agit de l’ensemble Aromates, dirigé par Michèle Claude. L’album s’appelle Jardin de myrtes.
Mes conversations avec Michel de Montaigne…
Il m’est arrivé, au hasard des invitations ou lorsqu’il me recevait dans sa gentilhommière de converser avec Michel de Montaigne. Je ne peux pas vous dire que nous ayons été de grands amis, mais je me rappelle apprécier sa compagnie. C’est curieux, d’ailleurs, car il est bien une des rares personnes dont je puisse supporter la présence malgré des divergences d’opinions profondes. Il était un novateur, avec une philosophie parfois franchement désagréable. Comment vous faire comprendre l’ambiguïté ? Il m’est également arrivé de discuter avec Rousseau -à l’époque où il n’était qu’un futur musicien raté, avant qu’il devienne totalement infréquentable- mais lui disait tellement de bêtises que je n’ai jamais fait au plus que tolérer sa présence, et encore dois-je confesser que j’avais fait de sa présence durement supportée une pénitence de carême. Je doute même qu’il y aura jamais d’article sur ce blog pour raconter mes conversations avec ce benêt, et c’est sans doute mieux ainsi, vu que cela finissait souvent violemment, entre argument ad hominem comme disent les polémistes et furieuses envies de se laisser aller à l’ultima ratio.
Je n’ai jamais parlé de cela avec Jean Jacques, mais je suis sur qu’il partageait l’avis de sur la colonisation de l’Amérique du Sud par les espagnols. C’est une vraie conjuration en fait, ils sont tous d’accord, l’uniformisation règne, à croire qu’ils se sont donné le mot pour ôter à l’Espagne le prestige de son grand œuvre. Je dois reconnaître que même si je n’avais pas cru à la véracité de mes assertions et au bienfondé de ma résistance, j’aurais tout de même défendu la grande Espagne, ne serait-ce que par respect pour mes ancêtres. C’est ainsi que je comprends les quelques anachroniques qui défendent la mémoire des colons anglo-saxons en Amérique du Nord ou en Australie, parce qu’entre nous soit dit, je ne m’aviserai jamais pour ma part de défendre ces barabres et leurs instincts si clairement mis à jour dans cette page de l’histoire du Nouveau Monde.
Montaigne était un humaniste moderne, et comme tel, avait une vision très à lui des indigènes :
-Quant à la hardiesse et au courage, à la fermeté, à la constance, à la résolution devant la douleur, la faim et la mort, je ne craindrais pas d’opposer les exemples que j’ai trouvé parmi eux aux plus fameux exemples anciens *, disait-il tranquillement.
Je répondais avec une patience qui m’était peu commune, résultat de l’influence de la doulce France, sans doute :
-Vous vous méprenez au moins sur l’essentiel. Je ne nie pas une certaine valeur morale aux indigènes, mais le courage, quel peuple en manque ? Et soyez tranquille sur ce point : beaucoup ont su s’adapter aux nouvelles conditions de vie amenées par les conquérants. Ils ne sont pas bien nombreux, les indiens que l’on a vu sauter des falaises pour échapper à la mort de la main des espagnols. Et vous oubliez les tribus qui ravies de trouver un soutien dans les troupes de Cortès, en ont profité pour rattraper quelques défaites ou persécutions du passé. Vous faites dans l’angélisme mon cher, à supposer toutes les qualités chez les primitifs.
Son angélisme qui n’avait sur ce point rien à envier aux sottises de ce Suisse que j’ai nommé plus haut s’étendait jusqu’à ses descriptions du Nouveau Monde, devenu dans sa bouche un idyllique paradis terrestre corrompu par les colons :
-C’était un monde enfant, disait-il d’un air docte auquel il ne manquait que le doigt pointé vers le ciel pour achever d’avoir raison de votre sérieux, et pourtant nous ne l’avons pas dompté et soumis à notre discipline par notre valeur et notre force naturelle, nous ne l’avons pas séduit par notre justice ou notre bonté, ni subjugué par notre magnanimité *.
La gravité du sujet m’évitait de rire, et je répondais sagement à chacune de ses assertions :
-Si vous voulez dire que les conquérants n’ont pas été des modèles de perfection, je vous suis. Mais n’allez pas pour autant parler de monde enfant. Par rapport au niveau technique des européens, les indigènes étaient en reste, mais croyez-en mon expérience il n’en était pas de même quant à leur défauts et penchants naturels. Je ne peux me résoudre à appeler enfant un homme dans la force de l’âge capable d’ouvrir le ventre d’un prisonnier afin d’offrir un sacrifice aux divinités qu’il s’est forgé. Bien des indigènes sont gré aux conquérants de leur avoir évité de mourir des mains de leurs frères. N’appelez pas innocence ce qui n’est qu’archaïsme.”
Il défendait la candeur des indigènes jusqu’à ôter aux conquérants le panache de la victoire militaire. Un jour que nous étions attardés au boudoir en sa demeure, dans les fumées émanant de nos pipes, il avait osé soutenir que la victoire des espagnols était due à l’étonnement des indigènes devant la situation rocambolesque à laquelle ils devaient faire face :
-Ce qui les a vaincus, ce sont les ruses et les boniments avec lesquels les conquérants les ont trompés, et le juste étonnement qu’apportait à ces nations-là l’arrivée inattendue de gens barbus, étrangers par la langue, la religion, l’apparence et la manière d’être, venus d’un endroit du monde si éloigné, et où ils n’avaient jamais imaginé qu’il y eût quelque habitation, montés sur de grands monstres inconnus, alors qu’eux-mêmes n’avaient jamais vu de cheval ni d’autre bête dressée à porter un homme ; protégés par une peau luisante et dure, et une arme tranchante et resplendissante, alors que les indiens pour voir jouer une lueur sur un miroir ou la lame d’un couteau, étaient prêts à donner des trésors en or et en perles *.
-Votre angélisme vous perdra, mon cher Montaigne. Mais voyons, imaginons que vos idées s’impriment et se lisent ; d’ici quelques dizaines d’années, on pourrait lire sous la plume du plus commun idiot l’apologie du monde sauvage et de la vie des primitifs, le dégoût de tout ce qui est civilisé, et tout cela sous des prétextes idéalistes et des impressions aussi peu fondées que ne l’est la vôtre concernant ces prétendues qualités dont vous honorez les indigènes. Une fois compris le principe de réflexion de la lumière, principe que chez nous un enfant acquière en peu de temps -et il n’y a aucune raison de penser que les indiens pussent mettre des années pour le comprendre, les indigènes se focalisaient bien vite sur les vertus guerrières d’une épée ou d’une armure.
-Ces peuples furent surpris, sous couleur d’amitié et de bonne foi, par la curiosité de voir des choses étrangères et inconnues. Sans cette disparité, les conquérants n’auraient eu aucune chance de victoire *.
-Pensez au grand Cortès ! Il est passé près de la défaite et il s’en est fallu de peu que le Mexique ne soit pas conquis par son expédition. Les indigènes ne lui ont jamais été supérieurs militairement et le savent bien. Le rapport de forces a été suffisamment équitable pour que les espagnols perdissent du terrain et que par leur valeur militaire et l’appui des tribus indigènes jusque là persécutées par les Aztèques, ils conquissent le terrain mexicain. Vous vous passionnez pour le Mexique, non sans raison d’ailleurs, mon cher, mais laissez- moi vous dire que les indigènes mexicains n’ont pas été les plus débonnaires, loin s’en faut. Les taïnos ou arawak de Cuba qui offrirent à Colomb des colliers de perles -des gestes auxquels vous semblez faire référence- n’ont pas partagé leur générosité avec les Aztèques.
-Si seulement une aussi noble conquête avait été le fait d’Alexandre ou des anciens Grecs ou Romains, si un tel bouleversement de tant d’empires et de peuples avait eu lieu sous des conquérants qui eussent poli et défriché ce qu’il y avait là de sauvage, et nourri les bonnes semences que la nature y avait mises, apportant à la culture des terres et à l’ornement des villes nos arts d’ici, et mêlant les vertus grecques et romaines aux vertus originelles du pays *!
-Montaigne, vous m’offensez. Vous avez encore le bon goût de nous comparer aux grecs et aux romains, mais je songe avec effroi aux générations précédentes qui comparerons nos œuvres avec ceux des barbares nordiques ! Enfin, je divague, passons. Il n’empêche que je ne vous laisserai pas dire ou insinuer de telles choses. Si la conquête avait été le fait d’Alexandre il n’eût pas ôté le vice de la sodomie de la vie courante. Les grecs et les romains ont apporté et les vertus et les vices dont leur civilisation était porteuse aux peuples vaincus, exactement comme cela s’est passé entre les espagnols et les indigènes au Nouveau Monde. Ne sombrons pas dans le manichéisme, si vous le voulez bien.
Et entre deux bouffées, avant de reprendre haleine, je notais mentalement qu’après avoir encensé le monde sauvage et par là maudit la civilisation européenne, il se berçait du rêve d’une civilisation parfaite. Je jugeais qu’il y avait une contradiction sur laquelle il serait bon de s’attarder à réfléchir, mais ne lui disais pas et continuais de l’écouter parler avec un ton qui traduisait une secrète et sincère émotion :
-Quelle amélioration c’eût été si notre comportement avait suscité chez ces peuples de l’admiration, et établi entre eux et nous une fraternelle intelligence ! Comme il eût été facile de cultiver des âmes si neuves, si affamées d’apprentissage, ayant pour la plupart de si heureuses dispositions naturelles *!
-Je vous concède que notre roi aurait mieux fait de réserver les meilleurs hommes pour soumettre ou aller au devant des indigènes. On s’est trop souvent contenté d’hommes de morale douteuse, c’est un tort. Mais je ne vous apprends rien en vous disant que pour qu’il y ait admiration il ne suffit pas que l’objet de notre admiration soit admirable. Non. Encore faut-il que l’on ait la faculté morale d’admirer. Notre peuple ne saurait être tenu pour seul responsable si finalement les indigènes ne nous ont pas admirés. Je veux bien admettre que nous n’ayons pas été l’exact reflet de toutes les qualités humaines, mais je ne pense pas que nous ayons manqué totalement de matière à être admirés. Nous autres avons admiré ce qu’il y avait d’admirable en eux, si eux n’ont pas fait de même, c’est peut être tout simplement qu’ils n’en étaient pas capables ; en d’autre termes, c’est peut être aussi qu’ils sont des êtres serviles, n’en déplaise à votre angélisme. Quant à la soif d’apprentissage des indigènes et à leurs dispositions naturelles, je ne me risquerai pas à répondre, n’ayant jamais eu l’occasion d’être leur professeur.
-Je vous le demande, les facilités du négoce étaient-elles à ce prix ? Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions d’hommes passés au fil de l’épée, la plus riche et la plus belle partie du monde bouleversée, pour faire le trafic des perles et du poivre : méprisables victoires *.
-Vous êtes particulièrement injurieux aujourd’hui. Si certains individus vils et méprisables ont pu voir dans la conquête du Nouveau Monde l’occasion de commercer avec plus de facilité, ce n’est pas la prime raison qui fit que la couronne d’Espagne se laissât influencer par les supplications de Colomb, de conquérir ces terres lointaines. Non, suivant le souhait du catalan, la couronne accepta d’envoyer ses soldats conquérir une terre si lointaine principalement pour convertir les indigènes au catholicisme. Je sais que la chose vous laisse indifférent, mais un catholique qui se respecte ne peut que se réjouir des progrès de l’évangélisation, de ces âmes enfin tournées vers Dieu et son Eglise après tant d’années passées dans les ténèbres de l’erreur ! Et, par Dieu ! cessez ces exagérations fantaisistes ! Des millions d’hommes passés au fil de l’épée ! C’eût été un travail harassant pour les quelques milliers de conquérants qui se seraient selon vous partagée cette tâche indigne !
Ce jour-là nous en restâmes à ce point de la discussion, car Montaigne avait malgré sa philosophie et ses sentiments du mal à s’avouer mauvais chrétien, et ne savait trop que répondre.
Sur invitation du maître d’hôtel nous nous mîmes à table. J’ai encore dans la bouche le souvenir de cette délicieuse cuisine française qui vous ferait presque oublier les variétés et subtilités du même art tel que pratiqué par nos chefs de toute région d’Espagne.
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*Michel de Montaigne, Essais, Livre III, Chapitre 6.
Humanisme hispanique
“Je tiens à le dire, la guerre civile espagnole fut une guerre anachronique, qui se rapprochait bien davantage du conflit franco-prussien de 1870 que de celui de 1914-1918 ! Dans les guerres modernes l’issue du combat dépend des moyens matériels mis en oeuvre : armes à tir rapide, artillerie de gros calibre, aviation par escadrons plutôt que par escadrilles, blindés de plus en plus lourds. Le facteur humain n’intervient la plupart du temps qu’en second ressort, comme serviteur des moyens matériels. Les qualités personnelles de l’individu ont aujourd’hui perdu, à la guerre comme ailleurs, de leur importance : un pleutre peut être un excellent serveur d’artillerie lourde, loin du front, et l’homme le plus lâche, enfermé dans son tank, n’a d’autres ressources que d’y rester jusqu’à la fin de l’action dans laquelle il se trouve engagé. Le béton des fortifications remplace la bravoure de ses occupants, et compense leur manque de mordant. l’infanterie n’a plus qu’un rôle épisodique : elle ne conquiert plus le terrain, elle l’occupe. La conquête revient aux chars, et encore, ceux-ci n’interviennent-ils que lorsque l’artillerie a écrasé ou chassé les défenseurs. Depuis que le cavalier chevauche un siège de véhicule blindé, la cavalerie, perdant son panache, a perdu sa magnifique influence psychologique. Plus n’est besoin d’officiers de cavalerie au courage légendaire puisque les hommes qu’ils entraînent sont réduits au rôle de chauffeurs, de mécaniciens, ou de presse-bouton d’armes automatiques. Seule, l’aviation conserve encore ses traditions de bravoure individuelle, bien que l’extraordinaire vitesse des avions modernes laisse aux appareils, et non plus aux hommes, le soin d’identifier, d’ajuster et d’abattre l’ennemi. De quelque côté que l’on se tourne sur le champ de bataille, la noblesse et la grandeur n’ont aujourd’hui plus cours. Une machine est tout au plus efficace : elle n’est jamais noble. Mais il n’en fut pas ainsi durant la guerre civile espagnole : nous manquions de machines ! Le matériel de guerre, même à l’époque de la plus forte intervention étrangère, ne dépassa jamais la quantité strictement nécessaire à la réalistaion des expériences intéressant les nations qui nous le fournissaient. Au commencement surtout, une dizaine de bombardiers passaient pour une flotte aérienne considérable ; et un seul canon à tir rapide devenait tour à tour un appui apprécié ou un bouclier rassurant selon que nous donnnions ou subissions l’assaut ! Notre infanterie, de même que celle des Rouges, n’était dotée d’aucune section de mitrailleuses : tout au plus possédait-elle une mitrailleuse par section ! Notre unité tactique n’était ni la division, ni la demi-brigade, mais le bataillon ! “C’est une guerre de capitaines”, disait le capitaine Don Domingo Gasco, de qui je dépendais sur le front de Madrid ; et il avait raison. Je me souviens même d’un capitaine d’artillerie qui avait fait peindre sur tous les véhicules de sa batterie : “Bateria capitan Conde”, l’équivalent de ce qu’eût été à l’époque de Napoléon Ier : “Bagages du prince d’Essling” ! Une colonne d’infanterie composée tout au plus de trois ou quatre bataillons, s’appelait pompeusement “Columna Barron”, ou, chez nos adversaires, “Columna Asencio”, du nom du capitaine qui la commandait : on eût dit qu’il s’agissait de “l’Armée Mangin” ou de “l’Armée Franchet d’Esperey”. Six chars d’assaut conduisaient une attaque d’infanterie et une batterie d’artillerie était à elle seule chargée de battre la totalité du terrain à portée de son tir…
Dans ces conditions, on comprendra aisément que le “facteur humain” fut le véritable et le seul facteur stratégique, technique, et même tactique, de cette guerre. Je crois et le déplore en même temps, que la guerre civile espagnole fut la dernière guerre dans laquelle un homme fut un homme, agit en homme, et sut mourir en homme. En ceci d’aileurs, réside la seule explication à notre invraisemblable victoire. N’oublions pas que, partis de rien, nous avons, en trois ans, reconquis le difficile territoire espagnol, malgré les masses humaines qui nous étaient opposées. Incontestablement mieux armées et mieux ravitaillées que nous, elles ne comptaient pas, par contre, de véritables “soldats”, ni même d’officiers suscepibles de transformer leurs hommes en “guerriers”, de les entraîner et de les encadrer. La défaite rouge ne fut le résultat ni d’une pénurie d’effectifs (le nombre de leurs troupes atteignait le double des nôtres), ni d’un manque de matériel, les “Démocraties” se chargeant de leur en fournir plus qui ne leur en fallait. Mais elle fut la conséquence, d’une part, du défaut d’esprit de sacrifice, indispensable dans une armée digne de ce nom, et d’autre part, de l’absence d’officiers capables de transformer ce matériel humain, abondant mais anarchique et indiscipliné, en un instrument de victoire efficace et conscient.”
Marcelo Gaya y Delrue, Combattre pour Madrid, mémoires d’un officier franquiste.
Avec l’extrait du même livre, Le mérite de la guerre civile, les deux posts forment un tout cohérent.
Danza española n°5 – Andaluza
Un enregistrement familial, une bonne interprétation.
(Egalement enregistrée dans la page Le coin des romantiques)
Le mérite de la guerre civile
“Dans une guerre civile, chacun combat pour son idéal, qu’il s’agisse de convictions politiques comme c’était le cas pour les Rouges, ou de foi patriotique et religieuse semblable à celle qui nous animait. J’ai souvent entendu flétrir la guerre civile, sous prétexte que c’était une guerre “entre frères”. Mais tous les blancs ne sont ils pas des frères, et y a-t’il plus de différences entre un Anglais et un Allemand qu’entre un Galicien et un Andalou ? Dans une guerre internationale, l’individu anglais ne ressent aucune haine fondamentale pour l’individu allemand, car leur haine est essentiellement factice, puisqu’elle n’exprime que le résultat d’une propagande politique destinée à justifier une agression dont la logique n’est pas toujours très évidente au peuple. L’histoire des dernières décennies en fournit un certain nombre d’exemples irréfutables : en 1939, l’Allemagne hitlérienne et la Russie soviétique se donnent cordialement la main pour dépecer la Pologne ; mais deux ans plus tard, la Russie mesure la puissance du colosse germanique, comprend qu’elle a signé un marché de dupes et se prépare à attaquer l’Allemagne dans le dos. En 1939, l’idéal nazi et l’idéal communiste pouvaient collaborer. En 1941, l’idéal nazi est devenu exécrable aux yeux des soviétiques, alors que, par contre, l’idéal capitaliste occidental leur paraît brusquement tout à fait admissible. Et l’on assiste alors à l’alliance militaire et économique des Républiques Socialistes avec la démocratie ploutocratique américaine, et la démocratie monarchiste anglaise… Ce serait risible, si des millions de vies n’avaient payé ou racheté de telles tartufferies !
Dans une guerre internationale, chacun croit se battre pour un idéal ( généralement “la défense de la civilisation”, comme si la civilisation était le patrimoine d’un seul pays !), mais en réalité, il se bat, sans le savoir, pour des raisons économiques. Dans une guerre civile au contraire, chacun se bat pour la cause qu’il s’est lui-même fixée puisque c’est en général volontairement qu’il prend les armes. Chaque combattant du parti adverse est son ennemi personnel, parce que ses théories sociales ou religieuses le blessent au plus profond de lui-même et tentent d’écraser les siennes. Les combattants d’une guerre civile tuent pour faire triompher leur idéal par la destruction de l’adversaire, tandis que ceux des guerres internationales ne tuent que parce qu’on les a mobilisés pour tuer ceux qu’on leur désigne. En définitive, c’est la personnalisation de la haine, qui, expliquant et justifiant l’usage des armes, anoblit une guerre civile. C’est pourquoi la guerre internationale a pu être codifiée, la guerre civile, non.”
Marcelo Gaya y Delrue, Combattre pour Madrid, (mémoires d’un officier franquiste).
Colombia querida

Les relations se précisent entre les gouvernants du Vénézuela et d’Equateur d’une part, et les Forces armées révolutionnaires de Colombie. On apprend que Chavez a reçu de l’argent des FARC pendant sa captivité après son coup d’état manqué (c’était avant qu’il comprenne que la démocratie est une façon bien plus subtile de faire la révolution). Dans un pays miné par les cartels de traficants de drogue, par les 3 groupes armés de guérilla, et des difficultés économiques relativement fortes, Alvaro uribe s’en tire comme un chef, recueillant peu de suffrages ( la majorité se fout de la Démmmmocratie, et préfère la pêche dans les Caraïbes ou le travail de la terre dans les Andes), mais assuré du soutien du peuple, las des massacres nocturnes, ou de l’endoctrinement.
Là est le drame, dans la durée du conflit, le substrat idéologique a imprégné quelques mentaltés. Aujourd’hui, un bon nombre de colombiens, regardant le passé se rendent compte de la trahison des élites. Les témoignages dans les journaux abondent, allant dans ce sens : quand j’étais petite, le maître d’école faisait venir un guérillero le mercredi, qui après nous avoir demandé si nous étions catholiques, et au vu de notre réponse positive, nous expliquait que Jésus était révolutionnaire, et que pour servir son prochain, il fallait rentrer ou du moins soutenir la guérilla. Complicité des enseignants, mais aussi des prêtres. L’ELN (Ejercito de Liberacion National) a été dirigée par des prêtres Camillo Torres déjà, et Manuel Pérez plus connu sous le nom d”el cura Pérez”.

Il y a du bon dans cette guerre intestine. L’armée donne un idéal aux jeunes gens et le conflit donne un rôle à l’armée, deux choses qui se font rares de nos jours. Ajoutons que le tourisme de masse ne défigure pas le pays on va pas aller là-bas c’est la guerre, faudrait être fou ! et vous verez deux bonnes raisons d’être fou, d’aller en Colombie, d’assister au redressement du pays le plus hispanique et le plus arabe d’Amérique Latine. Profiter du parfum du danger dans quelques bons petits coins d’Antioquia, (entre Panama et Medellin sur la carte ci-dessus) quand le soir tombe, que vous vous retrouvez Dieu sait comment attardé sur une petite route bordée d’automitrailleuses. Ou même de s’engager dans une des dernières armées du monde à mener un combat qui vaille la peine de risquer sa vie.


Vocabulaire contemporain
Arabe – Dans le langage courant, le mot arabe, désigne les peuples de l’Afrique du Nord et du Moyen Orient (croissant fertile et péninsule arabique). Dans la réalité historique une seule chose fédère tous ces peuples, c’est l’expansion du mahométisme, puisque même la langue arabe n’est pas la même partout, précisément parce qu’elle traduit des origines ethniques différentes.
Les arabes descendent de Sem, puis d’Abraham par Ismaël puis Adnan. Sans entrer dans les querelles entre peuples, qui ne sont pas le vif du sujet de ce post, il faut reconnaître que les sangs sont de toute façon mélangés, et qu’une seule chose demeure certaine, c’est l’origine sémite, via le sang d’Abraham.
L’imposture actuelle qui tend à regrouper les peuples en fonction de leur langue et non de leur sang, et qui partant voudrait nous faire passer tous les maghrébins pour des arabes, n’est qu’une création récente. En 1920, un syrien est appelé syrien, un jordanien arabe, un marocain, marocain. Les peuples maghrébins présentent bien quelques mélanges avec des sémites de péninsule arabique, mais pas au point de se voir appelés arabes. La majorité du sang demeure berbère, c’est à dire de source chamitique, avec sa culture propre. Grand drame maghrébin que l’arabisation forcénée, de la langue aux usages coraniques action conjointe des musulmans et des européens ou méprisant ou ignorants, qui se contentèrent d’un simple mot pour des réalités bien distinctes.
A l’exception de la Tunisie, où les invasions arabes furent plus nombreuses (sans se leurer non plus sur la force de la racine berbère), les maghrébins sont de sang berbère, et c’est bien d’africanisation de la France qu’il s’agit, lorsque ces individus passent la Méditerrannée.
Dites à un syrien que les marocains ou les algériens sont arabes, il vous rira au nez. Les saoudiens non plus ne les considèrent pas comme de leur sang. La seule différence d’arabisme qui retienne leur attention, est celle qui distingue les peuples du croissant fertile (sémites arabisés mais pas forcément arabes de souche), et ceux de la péninsule arabique, et entre ces derniers, les différences entre “arabes du nord” et “arabes du sud”. Querelle d’orientaux férus d’histoire, somme toute.
Parmi les pays présentant une immigration arabe, la Colombie, le Brésil et le Vénézuela, l’Argentine et le Mexique dans une moindre mesure, ayant accueillit les chrétiens syro-libanais (et quelques jordaniens). L’Amérique latine accueille les chrétiens arbes, et la France quant à elle préfère les berbères musulmans. Qu’y pouvons nous ? Je ne sais pas. Mais déjà appeler un chat, un chat.






