Les saints et les anges
Ding, dong, ding ! [Harmonieux sons de cloches couronnant la fidélité des paroissiens à leur sortie de la messe dominicale]
- Ah ! Quel admirable sermon, que nous a offert monsieur le curé !
- Quel enthousiasme ! Bonjour madame !
- Oui, bonjour, pardonnez-moi, je suis encore un peu émue. Vous avez bien entendu le sermon ?
- Hélas, madame.
- Ah, ne me dites pas que vous êtes de méchante humeur ! Et par ce beau temps, encore !
- Le refrain de monsieur le curé, qui voudrait que les fidèles se nourrissent de la lecture de la Bible me laisse un peu pantois, je vous l’avoue.
- Encore un peu, et vous allez comme d’ordinaire, me répéter que monsieur le curé est protestant !
- Tout juste, madame. La tendance actuelle attache à la lecture de la Bible une si grande importance est sans doute plus conforme aux mœurs protestantes qu’à l’esprit catholique.
- Oh, que vous êtes rabat-joie ! Vous êtes d’ailleurs mauvais prédicateur, et vous n’avez pas de références.
- J’en ai au moins une. Dans Les soirées de Saint Pétersbourg, Joseph de Maistre a eu un mot qui selon moi compte parmi ses meilleurs. « Ce n’est point la lecture, mais l’enseignement de l’Ecriture Sainte qui est utile ». Mais ni vous ni surtout monsieur le curé, ne lisez de Maistre.
- Non. Il est surement aussi rabat-joie que vous. Ne le prenez pas mal, je suis trop vive, je sais bien… de Maistre dites-vous… Si, j’ai lu les Considérations sur la France, je crois.
- Permettez que je revienne à notre sujet, car j’ai eu tout le loisir de réfléchir à la question durant l’Offertoire, que Dieu me pardonne !
Joseph de Maistre a écrit dans le même paragraphe que la phrase que je vous citais à l’instant, cet axiome fondamental : « Lue sans notes et sans explications, l’Ecriture Sainte est un poison ».
- Oh !
- Ne vous méprenez pas sur les intentions de ce véritable génie du christianisme. (Pardonnez-moi cette pique envers Chateaubriand, que vous adulez, je sais). L’Ecriture Sainte est évidemment la parole de Dieu, comme l’a rappelé monsieur le curé, et comme telle, le catholicisme en a fait la base de sa doctrine.
- Tout de même.
- Bien sûr. L’esprit catholique est éminemment attaché à l’Ecriture. Il s’attache donc, comme le dit de Maistre, à l’enseignement des Evangiles.
- Vous voyez bien.
- Rendez vous compte, madame, du problème que je vais vous exposez immédiatement. Où trouvez vous la garantie de ce que le fidèle qui lira la Bible avec les meilleures intentions, sera capable de tirer de sa lecture la même doctrine que celle des Pères ? Il faudrait supposer notre lecteur à la fois théologien et philosophe, linguiste et historien. Ce qui demeure possible, bien entendu, mais vous conviendrez qu’un homme doué de telles capacités et d’un tel savoir, ne se rencontre pas tous les jours. L’Eglise au Moyen Age, n’avait donc pas tort d’interdire la lecture de la Bible au vulgaire.
- Linguiste ?
- Oui. Sans parler de la bible retraduite par les apôtres de l’église d’œcuméniste, la TOB *, ou autres falsifications honteuses, reconnaissez qu’un texte passé de l’hébreu au grec, du grec au latin, et du latin au français, a sans doute perdu de sa saveur. Il me semble d’ailleurs que ce n’est pas un hasard si les juifs convertis au catholicisme par la grâce de Dieu, ont fait d’admirables exégètes.
- Si je comprends bien votre pensée, seule incomberait aux prêtres instruits de théologie et de quelques autres disciplines complémentaires la lecture de la Bible ?
- Non. Notez que c’est une tendance récente de vouloir réserver l’enseignement de la théologie aux seuls prêtres. La méthode scolastique d’enseignement le dispensait également aux laïcs. Cela avait le mérite de faire des hommes instruits de leur religion, et d’éviter un cléricalisme aussi stupide que désastreux.
Lorsque je parle d’hommes instruits, je ne pense pas seulement au clergé. J’ai pu lire des exégètes fameux qui n’avaient pas fait de séminaire.
- Mais que dites-vous à la fin de ces quelques histoires édifiantes, où des forçats, des infidèles quelconques trouvent Dieu par la lecture d’un récit évangélique. Monsieur le curé a rappelé aujourd’hui cette histoire de la vie de saint Vincent de Paul !
- Vous abordez en une phrase, plusieurs points que je me dois de relever. Je ne crois pas que l’Eglise ait jamais modéré la lecture des Evangiles. Et de fait, il est plus simple de tirer une leçon de morale des Evangiles, que de l’Ancien Testament. La lecture de l’évangile est propice à toucher les cœurs. Ce galérien est un bon exemple en faveur de cette dernière affirmation.
Mais je crois que l’on en peut ériger ce cas particulier en idéal applicable à tous. Comme on dit joliment en Espagne, Catolico ignorante, seguro protestante. C’est dire que l’assise de notre foi est bien d’essence intellectuelle, et non sentimentale, même si chronologiquement, le cœur a prédominance sur la raison dans ce qui nous donne la Foi.
- Vous êtes confus. Où voulez-vous en venir ?
- A ceci : la lecture des Evangiles est assurément une chose saine, mais il ne faut pas non plus s’imaginer que c’est une méthode massive de conversion que de faire lire ces pages admirables aux infidèles.
- Je vous entends. Mais nous nous sommes un peu écartés de notre sujet, il me semble.
- Ma proposition est celle-ci : qu’un catholique absolument ignorant de théologie ferait mieux de lire La Chaîne d’Or, de saint Thomas que les Ecritures sans commentaires. Un catholique doit préférer le jugement orthodoxe des Pères de l’Eglise avec tout leur savoir, que le sien propre.
- Avec un tel raisonnement, jamais on ne remet en cause le jugement des Pères. Où est le progrès ?
- L’histoire de l’Eglise vous montrera facilement que les exégètes ou théologiens ont souvent disputé certaines questions importantes qui divisaient l’Eglise. Les divergences doctrinales et d’interprétation de l’Ecriture Sainte ont alors fait l’objet d’études serrées de la part de l’Eglise. Si un Père se trompe, sa proposition est écartée, et les dogmes catholiques sont approfondis : voilà le progrès appliqué aux choses divines. Ce progrès qui consiste à mettre en lumière la Vérité, afin qu’elle ne reste pas sous le boisseau, et à approfondir les questions théologiques. Et non pas à remettre en question toute proposition pour le plaisir, pensant que la vérité est sujette à changement, ou qu’elle n’est pas conservée par le magistère romain. Catholicisme et progressisme ne vivent pas en ménage.
C’est pour le coup que nous nous sommes écartés de notre sujet, et celui dans lequel nous versons à présent est vaste…
Ding, dong, ding ! [Harmonieux sons de cloches couvrant les voix des paroissiens]
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* Traduction Œcuménique de la Bible. Authentique, malheureusement.







