Idéologie du complot
J’ai été un lecteur de Barruel, et aucune étude récente n’a jamais pu me démontrer l’inanité des écrits du jésuite. La franc-maçonnerie a été un des moteurs de la révolution française, et le principal. Considérer cela, c’est parler du côté technique de la révolution, si l’on veut. Lorsque les prétendus historiens modernes vous affirment avec un aplomb qui n’a d’égal que leur insolence que la franc-maçonnerie n’est pour rien ou presque dans la révolution française, ils passent par dessus des faits avérés. Au nom de leur principe imbécile qui ne prend aucune source en compte, exception de la plus récente, ils en arriveraient à vous affirmer que Rome et sa civilisation est une légende. Passons.
Quoiqu’il en soit, noter l’influence des loges et que s’en tenir là est tout aussi absurde, car la révolution elle ne se définit ni ne s’arrête là. Malheureusement, s’appuyant sur des démonstrations vaguement ordonnées (passons sur le nombre de détails qui clochent, ou les invraisemblances notoires d’ailleurs sans intérêt. Je n’écris pas ces quelques lignes pour démontrer l’authenticité des protocoles des sages de Sion ou au contraire vous livrer la preuve de leur fausseté), on voit de plus en plus de réactionnaires oublier toute autre type d’analyse des faits et des idées. Comme si tout s’expliquait par là : “le complot, voyons , la franc-maçonnerie, les juifs !” . Leur combat aussi, est devenu une traque : savoir qui en est. Certains iront même jusqu’à se dire qu’une fois que le triomphe réside dans la disparition du Grand Orient de France. Je ne doute pas que si l’on étudiait en détail l’histoire de la contre révolution on se rendrait bien vite compte de ce que le nombre d’analystes politiques, de philosophes a baissé sensiblement dans le même temps qui voyait croître les spécialisations d’auteurs autour de la franc-maçonnerie et du sionisme. Les Juan Donoso-Cortès, et les Joseph de Maistre, sont résolument d’un autre siècle.
C’est un peu paradoxal à première vue, car d’un autre côté, je sais bien que l’oubli fortuit ou moins fortuit du rôle des sociétés secrètes dans la révolution, de l’acharnement des loges à mettre en place une politique anti-catholique (ce qui a commencé par l’avènement de la république) qui s’est sans relâche poursuivi depuis ce temps fait le jeu des rationalistes politiques. En effet, ceux qui via le positivisme ou même sans avoir eu l’idée de se rattacher à un système philosophique à peu près cohérent, considèrent la philosophie comme séparée de la théologie trouveront là une aide. La négation pure et simple de tout rôle des loges maçonniques fournit un bonne occasion de plus de penser qu’il n’y a que des erreurs politiques pures, tandis que le réactionnaire authentique sait bien que les erreurs politiques ne sont que la transposition dans le domaine de la théorie et de l’exercice du pouvoir, d’erreurs théologiques, c’est à dire d’hérésies. Elle donne l’illusion aux rationalistes pratiques de penser que le combat se réduit à convaincre tout un chacun de la véracité d’assertions d’essence naturaliste.
Aussi paradoxal le fait que j’ai trouvé la voie dans la pensée d’un agnostique positiviste. Maurras relate dans une petite conversation ses divergences d’opinion, avec un certain monsieur de Lur-Saluces. Deux conceptions différentes du complot :
“Eh bien oui, ma foi, je doute du “plan séculaire” au singulier !… J’aimerais mieux admettre des plans… successifs, concordants, discordants, des plans que les idées, les intérêts et les sentiments préexistants tendraient à faire converger, qui se rejoindraient sur quelques points, mais se contrarieraient sur d’autres comme il arrive. [...] J’ai peine à me représenter un plan directeur assez souple pour prévoir ou suivre un ensemble de situations changeant à l’infini, un plan qui serait capable de correspondre à toutes, comme on l’a tant dit et tant écrit !… Les constructeurs conscients et organisés de cette anticipation, de cette suite d’anticipations gigantesques, qui aurait agencé des siècles comme on agence une maison, qui non contents de concevoir l’application des grandes lois, auraient dû tenir compte aussi des contingences, qui auraient prévu, deviné la naissance de Napoléon, de Bismarck, de Disraëli, ces cervelles magnifiques, architectes infaillibles de l’avenir, mais où sont-elles donc ? [...] Mieux vaut voir les choses telles quelles sont… telles qu’elles vont ! Jeu, action, réaction de causes nombreuses, souvent rivales, tantôt unies à la poursuite du même objet, et tantôt qui s’entre-détruisent. Mais lier tout par le vaste réseau d’une unique conspiration, née de la volonté d’un seul, ou d’un petit nombre ? Je ne pourrai me résigner à supposer cette perfection dans l’artifice humain qu’autant que le plan incliné des passions et des intérêts n’y pourrait suffire. [...]
J’ai une concession, ou mieux, une transaction toute prête ! L’accepterez-vous ? C’est peu de chose pour des yeux d’incroyant, mais comment un croyant s’y déroberait-il ? Votre postulat de “grand plan séculaire” est infirmé selon moi par l’immense puissance de l’esprit du Mal. Mais nous n’avons qu’à donner un nom à cet esprit, passez-moi le mot, à le baptiser ! Disons que c’est le Diable ! Pour doubler mon explication de tout ce qui lui manque à vos yeux, il suffit de supposer le diable présent dans les Loges !”
Polydamas a dit,
19-04 à 8:16
Je suis très loin d’être un complotiste forcené. Mais tout de même, dans notre bonne république, j’ai un peu l’impression qu’il faut avoir la franc-maçonnerie dans sa poche pour avancer, sinon vous n’arrivez à rien.
Bien sûr que rien n’est prévu, personne n’est capable d’anticiper l’avenir. Reste que ce sont toujours les mêmes qui contrôlent les manettes qui permettent à notre société d’aller dans tel ou tel sens. Et face à ça, les cathos, réacs, conservateurs, sont très peu armés.
Antoine a dit,
20-04 à 5:03
et les cathos, réacs, conservateurs, pèchent comme les autres et participent alors au plan du mal contre le bien, font la volonté de Satan et mettent à mal le camp du Bien… C’est aussi le fond du pb… Car imaginer qu’il existe un complot des forces du mal qui nous fait automatiquement appartenir, lorsqu’on le dénonce, au camp du bien, est une illusion ! C’est s’illusionner sur ses propres forces et compétences, c’est refuser de voir, par orgueil, que nous sommes aussi parfois, souvent, des instruments du mal… Que les péchés que nous commettons demandent réparation, tout autant que le mal fait par les Loges, et que nous avons, tout autant qu’elles, besoin de la miséricorde divine…
Bref, les deux étendards du combat, ce ne sont pas ceux de Rebatet, mais ceux de Saint Ignace ! Et tant que l’on n’aura pas accepté de reconnaître cette réalité, on ne fera pas avancer le camp du bien, voilà à mon sens, le pb du complot dans toutes ses dimensions !
La voix dans le desert a dit,
21-04 à 4:40
Polydamas,
Aucun doute là-dessus, en effet. Et n’oublions pas -surtout aujourd’hui que la réaction s’amourache de notre république, et ne conçoit que le pacte avec elle- que cette république est l’oeuvre des loges. Nous sommes d’accord, je pense : Il faut penser maçon -être dans l’air du temps- pour arriver à quelque chose (pas la peine d’être du GODF). Face à cela, les dissidents sont peu armés, et même pas du tout. Ils ne peuvent même rien faire à mon avis, ou plutôt si, ils peuvent attendre et espérer.
Antoine,
Les deux étendards sont bien ceux de Saint Ignace. Mais il faut reconnaître que les Loges sont un fameux ressort de l’étendard de Lucifer dans la vie sociale. On leur doit entre autres la République laïque, et cela fait belle lurette que le Grand Orient de France a débattu de la question de l’euthanasie, et décrété que cela était un des droits de l’homme et qu’il importait que la société le reconnaisse au-plus-vite-messieurs-les-députés.
Vous vous attachez sur la dimension personnelle de la tâche que Dieu nous mande, et je reconnais que c’est une valeur sûre, en cette époque d’activisme forcené…
Un bémol cependant, les Loges, en tant qu’organisation fondamentalement anti-catholique ne mérite que sa disparition, seuls les francs-maçons méritent le pardon divin s’il le souhaitent. Nuance…