La “valeur travail”
C’est une des expressions fétiches de Sarkozy, et malheureusement, un certain nombre de publications, d’auteurs et de journalistes pourtant peu suspects de Sarkozysme la reprennent à leur compte. C’est ainsi qu’elle ne semble plus choquer quiconque.
Pourtant, les anciens des classes de philosophie, les esprits un tant soit peu alertes devraient s’insurger de l’erreur essentielle contenue dans ces deux mots réunis :
“La notion de mérite inné (”Ce n’est pas ma faute si je suis fils d’ouvrier - je suis plus intelligent que tel gosse de riche”) est peu à peu évincée au profit de la notion d’effort. On s’est naturellement aperçu que la nature n’était pas plus juste que la société et que ce n’était pas non plus la faute de tel autre fils d’ouvrier s’il était né crétin. Puisque le but de l’opération Procuste est de chambarder les données en tant que telles, on s’attachera désormais à glorifier les talents, et à glorifier le seul travail : le self made man à l’américaine, qui, une génération plus tôt, passait pour la réussite insurpassable d’un juste libéralisme, apparaît déjà comme un réactionnaire qui n’a rien de plus pressé que de faire suer le bleu de chauffe, sous prétexte que lui, ci-devant cireur ou télégraphiste se trouve avoir des dispositions pour l’engineering ou le marketing : est-ce ma faute, comme on dit au Canada, ce que ces bêtes-là mangent l’hiver? D’où la pseudomystique du travail, lequel avait été considéré jusque-là comme une malédiction. Les héros ne sont plus intéressants : ce sont les laborieux qu’il s’agit de magnifier.
Gabriel Germain a dit ce qu’il fallait penser de cette imposture : “la glorification du travail est un mensonge. L’homme n’est pas fait pour travailler. Il est né pour se dépenser dans des activités libres, pour créér s’il en est capable - et quand il ne créerait qu’un nouveau modèle de cocotte en papier… Que l’on nous épargne le panégyrique, capitaliste ou communiste, du Travail et de la Production. Faux dieux pour faux hommes - et hommes faux.” Il n’en reste pas moins que de race en qualité, de qualité en mérite, de mérite en effort, la ligne de mire est descendue de plus en plus, et non pas du tout parce que les travailleurs sont “inférieurs”, mais parce que le travail est une non-valeur. J’ai davantage de sympathie pour le vieil hidalgo de Bunuel, qui vit d’un oeuf par jour et dira fièrement en mourrant : “Au moins, je n’ai jamais travaillé.” Non une fois de plus qu’il y ait rien d’humiliant à travailler, mais que c’est un non sens de faire du travail une source d’honneur.
D’ailleurs voit-on que les travailleurs mordent à l’appât et qu’ils exigent de travailler des heures supplémentaires pour agrandir leur capital d’honneur ? Il me semble au contraire que, si l’on excepte “les gens qui aiment ce qu’ils font, et sont capables en conséquence, de s’imposer une discipline” (Pierre Gripari), nous sommes environnés de plébéiens (au sens moral du terme) occupés à carotter à qui mieux mieux, et cela en cravate autant qu’en salopette. J’ai encore sur le coeur les cinq jours pendant lesquels je n’ai pas pu faire réparer ma voiture : le samedi, parce que c’était samedi ; le dimanche, parce que c’était dimanche ; le lundi, parce qu’on faisait le pont ; le mardi, parce que c’était la veille du 15 août ; le mercredi parce que c’était l’Asomption - et cela, Sainte Vierge, après deux cent ans de laïcité ! Pour être juste, il faut reconnaître qu’il y a encore une catégorie de population qui travaille dur, ce sont les blazers. Ma foi, tant pis pour eux : s’ils ne savent faire faire, qu’ils fassent.”
Vladimir Volkoff, Le complexe de Procuste.
Notre société brûle son encens à Mercure entre autres dieux, depuis pas mal d’années, et exit les héros. C’est attristant. Le déclin du sens moral pousse la plupart à vouloir toucher davantage en en faisant le moins, réflexe servile. Le réflexe citoyen (pour les meilleurs) ou tout simplement envieux (chez la plupart) de ceux qui ne se contentent pas de se faire bercer a tendance à faire oublier que la solution n’est pas seulement dans un changement même radical de la société, mais aussi, et surtout, dans le changement des mentalités. Et là, le travail est énorme : rendre à notre société la morale qu’elle s’obstine à piétiner depuis si longtemps. Ces deux voies complémentaires du salut, de toute façon, ne pourront se faire que d’après des principes rigoureux, et c’est pour cela qu’il est important d’avoir les idées claires, et de ne pas se laisser aller à parler avec des expressions pour le moins ambigües. Quand je lis chez Jean Sévilla, ou dans La Nef cette expression idiote “valeur travail”, je suis quelque peu troublé.
Si certains d’entres nous jugent bon de critiquer la paresse des français, la paresse ambiante, etc, j’aimerais qu’ils gardent à l’esprit deux idées contenues dans le paragraphe cité plus haut. A savoir, que le travail n’est pas un but en soi, mais un moyen de se grandir (le but de la vie étant de se perfectionner sur tous les plans), par ailleurs socialement nécessaire, d’une part. Que le contraire du vice de la paresse, c’est l’esprit de sacrifice, pas la pseudo “valeur travail”.
Il m’arrive, naïf que je suis de tenter d’expliquer mon point de vue à des personnes d’un certain âge, au passé laborieux, et c’est à chaque fois une occasion de plus de se rendre compte de l’embourgeoisement de la France, au sens strict du terme. “Il nous faut cultiver notre jardin” : La morale bourgeoise est le dernier rempart qu’il reste à la société face à la prochaine vague de décadence qui se prépare à déferler, mais elle n’est pas à l’origine de ce qui a fait notre civilisation. Les chrétiens me répondent par la règle de Saint Benoît Ora et Labore avec des airs de dire : “vous voyez, c’est chrétien”, sans prendre en compte que cet idéal de vie est un moyen de perfectionnement et pas une fin chez les moines occidentaux, et qu’il est totalement absent de la spiritualité orientale (l’Orient étant la mère patrie du monachisme).
Il y a un monde entre le travail que préconise saint Benoît et l’arbheit besogneux allemand.