Voyager et voyager
Hier, l’expression “voyageurs sans bagage” s’est glissée dans mon post sur l’immigration. Le “voyageur sans bagage” c’est le type même de l’individu politiquement correct, selon Vladimir Volkoff, cf. son Manuel du politiquement, à je ne sais plus quelle rubrique. Et l’enraciné, c’est le type d’homme opposé, comme chacun sait.
Reste que le “voyageur sans bagage”, ferait mieux de ne jamais monter dans un bateau. Sans bagage, il ne ramènera rien du pays qu’il va traverser, son périple ne sera qu’une perte de temps. Combien de jeunes idiots ai-je croisé, qui se prenaient pour les héritiers de Jack Kerouac ou de quelque autre écrivain voyageur plus ou moins célèbre. Les cheveux à la coupe jamaïcaine, logs et tout le bataclan, avec un air qui affecte d’être cool et ouvert, vous expliquant qu’ils sont citoyens du monde. Et moi qui me demandait comment ces gens-là pouvaient comprendre quoi que ce soit de la culture du pays qu’ils allaient traverser, si ils ne se basaient pas sur ce qu’ils avaient reçu. Plus tard j’ai pu me rendre compte que j’avais vu juste, et que lorsqu’on les croise hors de leur terre natale, ils ne peuvent que retrouver là-bas ce qui leur ressemble, c’est à dire du dégénéré origine X ou Y.
Deux choses les empêchera toujours de voyager sainement et avec fruit. D’abord, cette vision idéologique du monde qu’ils traînent, coupant le monde en deux, d’un côté les salauds, les anciens colonialistes, les riches et les arrogants qui ont cru être supérieurs à un moment dans leur histoire, et de l’autre côté, les victimes, les colonisés, les pauvres, et par dessus cette découpe pour le moins manichéenne, la démocratie et sa victimophilie , qui rend toute victime sympathique, et toute puissance détestable. Ensuite ce manque de goût si caractéristique de notre temps, qui ayant délaissé tout critère, et par là toute possibilité de formuler un jugement, ne souhaite pas juger une civilisation, une manière de vivre, mais apprécier un lieu différent.
Là est le facteur déterminant qui fait que les “voyageurs” de 2008 ne soient en fait que des touristes dans le meilleur des cas, des vacanciers dans le pire, les deux états pouvant aussi aller de pair chez certains individus. Visiter un pays se borne à supporter ou apprécier un climat, à photographier des monuments. Le bagage de ces voyageurs-là est lourd, mais il est de toile et de plastique, ces ont les valises et les appareils photos ceci expliquant cela.
Bref, voyager n’est plus ce que c’était. Il fut un temps où c’était réservé à une élite, ou à une poignée de fous sans le sou. Et justement là au moins, le voyageur avait l’occasion ce faisant, de répondre à un désir profond. D’ailleurs, une multitude d’obstacles matériels étaient là pour éprouver la force de son intention. Aujourd’hui, c’est tout le contraire. Il n’a jamais été si simple de voyager. Acheter un billet d’avion et s’engouffrer dans le métal rugissant pour quelque destination que ce soit, est un jeu d’enfant. (Encore que là aussi, la méthode est discutable, rien ne vaut la sensation du bateau, qui vous arrache doucement à votre terre natale, pour vous amener en un temps humain, où vous souhaiter vous rendre. Un certain nombre de véritables voyageurs témoignent dans ce sens)
Une preuve de plus du développement inversement proportionnel de la technique et de la grandeur d’âme, depuis que l’on a démocratisé (un des mots modernes les plus horribles, tant dans la forme que dans le fond) le voyage, les décadents origine France, petites âmes que l’on croise en aller acheter le pain ou en se promenant simplement, se croient le devoir de passer des vacances ailleurs que sur le sol national. Comme si l’on ne pouvait se reposer, décompresser (admirable précision du mot, de la part d’un homme machine), qu’au Maroc ou en Tunisie ! Et d’ailleurs, où est l’intérêt de se déplacer, si c’est pour se reposer ?
Plus jeune, je pensais qu’un voyage c’était une aventure, avec des risques (c’est vrai que je rêvais de l’Afrique), et de la différence culturelle. En fait, l’aventure, les voyageurs modernes l’évitent le plus possible, via des agences, des pays jugés sûrs, des façons peureuses de se déplacer et d’agir sur place, et la différence culturelle, non seulement comme déraciné, ils ne la sentent pas, mais encore, ils contribuent à défigurer les régions où ils mettent les pieds par leur manière d’être et par le commerce qui s’instaure sur place autour de leurs activités. Une âme bien née, me confiait il y a peu, que le seul pays où il avait jamais senti un changement culturel vraiment profond était l’Afghanistan des années 80 ! Il se demandait s’il pourrait encore en dire autant aujourd’hui. Témoignage extrême, car même de part des autres des Pyrénées, on peut sentir un état d’esprit différent, ô combien ! Il n’empêche que l’on peut voir la différence entre zone touristique et zone vierge, dans bien des pays, et cela fait juger de l’ampleur de la défiguration et de l’uniformisation des pays. Sauvez le Mexique, faites sauter l’agence de voyage d’à côté de chez vous !
Cette nouvelle forme de voyager a une autre caractéristique, c’est sa vitesse de croisière. On vous propose un circuit au Pérou d’une semaine durant lequel vous êtes censé voir tout ce qu’il y a à voir. Comme si ce n’était pas perceptible depuis la vitrine française, qu’une telle chose était irréalisable. Ce qui est réalisable, et c’est ce qui vous est proposé, c’est de voir la plupart des objets de tourisme, mais rien de plus.
Je ne veux pas seulement faire le procès des agences de voyage; bien des “voyageurs” solitaires entrent dans cette masse de voyageurs de salon. Je pense à ces américains qui au cours de leur vie, jugent bon de parcourir le monde. Certains vont en Yourope (très rarement en France, en Italie, et en Espagne), pour voir Montmartre, la tour de Pise et le musée du Prado. Les autres préfèrent l’Amérique Latine, mais aucun d’entre eux ne fera l’effort d’apprendre une langue étrangère. Dans les deux cas, ils ne sont que de passage, et ne paraissent pas même souhaiter grandir leur connaissance de l’espagnol et par là ramener quelque chose des pays traversés (hormis les ponchos et un porte clé en forme de pyramide Aztèque, je veux dire). De toute façon, l’anglais, les gestes et les dollars vous permettent de manger, alors pourquoi faire des efforts ?
Je ne sais pas qui je supporte le moins, de ces touristes profanateurs, ou de des citoyens du monde écoutant Manu Chao et trouvant bien tout ce qu’ils voient (ah tiens, un pays ne trouve pas si facilement grâce à leurs yeux : les USA bien sûr. Mais bon, pas d’inquiétude, ils aiment les désaxés de Californie, si George Bush est méchant, la Californie, pourtant, là c’est cool)
Autre truc significatif : la préférence marquée pour l’avion sur les trains bus ou bateaux, qui démontre que le passager reste conditionné jusqu’à des kilomètres de chez lui par des impératifs de temps, de planning (peuvent pas dire “emploi du temps, comme tout le monde, non ?). Et ça va jusqu’à l’achat du billet retour avant même d’être parti, ce qui est au moins drôle.
Bon, évidemment, je sais bien, que parfois, on peut souhaiter se rendre dans un pays quelques jours seulement, sans connaître ni pouvoir apprendre la langue, à des fins pourtant culturelles. Je n’ai moi-même aucune envie d’apprendre l’italien, et pourtant, un jour, j’espère, je pourrai visiter la ville aux sept collines… Ceci dit, quand la Providence m’en aura donné l’occasion, j’appelerai ce séjour par son nom, tourisme, et pas voyage.