Le paradoxe maghrébin
Je ne résisite plus à l’envie de vous faire partager quelques bouts du fruit de mes recherches qui m’occupent la plus grande partie de mon temps depuis des semaines, concernant les origines des peuples méditerrannéens.
“On ne peut faire subir une telle dichotomie à la réalité humaine du Maghreb. Les Nomades ne sont pas tous arabisés : il subsiste de vastes régions parcourues par des nomades berbérophones. Tout le Sahara central et méridional, dans trois États (Algérie, Mali, Niger), est contrôlé par eux. Dans le Sud marocain, l’importante confédération des Aït Atta, centrée sur le Jbel Sarho, maintient un semi-nomadisme berbère entre les groupes arabes du Tafïlalet, d’où est issue la dynastie chérifienne, et les nomades Regueibat du Sahara occidental qui se disent descendre des tribus arabes Ma’qil. Il faut également tenir compte des petits nomades du groupe Braber du Moyen Atlas : Zaïan, Béni M’Guild, Aït Seghouchen…
Le berbère n’est donc pas exclusivement un parler de sédentaire, ce n’est pas non plus une langue exclusivement montagnarde. Une île aussi plate que Jerba, les villes de la Pentapole mzabite, les oasis du Touat et du Gourara, les immenses plaines sahéliennes fréquentées par les Touareg Kel Grès, Kel Dinnik, Oullimiden, sont des zones berbérophones au même titre que les massifs marocains ou la montagne kabyle.
Il ne faut pas non plus imaginer que tous les Arabes, au Maghreb, sont exclusivement nomades ; bien avant la période française qui favorisa, ne serait-ce que par le rétablissement de la sécurité, l’agriculture et la vie sédentaire, des groupes arabophones menaient, depuis des siècles, une vie sédentaire autour des villes et dans les campagnes les plus reculées. C’était, en particulier, le cas des habitants de Petite Kabylie et de l’ensemble des massifs et moyennes montagnes littorales de l’Algérie orientale et du Nord de la Tunisie. Tous ces montagnards et habitants des collines sont arabisés de longue date ; cependant, vivant de la forêt, d’une agriculture proche du jardinage et de l’arboriculture, ils ont toujours mené une vie sédentaire appuyée sur l’élevage de bovins. Bien d’autres cas semblables, dans le Rif oriental, l’Ouarsenis occidental, pourraient être cités.
Mais il n’empêche qu’aujourd’hui, dans le Maghreb sinon au Sahara, les zones berbérophones sont toutes des régions montagneuses, comme si celles-ci avaient servi de bastions et de refuges aux populations qui abandonnaient progressivement le plat pays aux nomades et semi-nomades éleveurs de petit bétail, arabes ou arabisés. C’est la raison pour laquelle, au XIXe siècle, l’Afrique du Nord présentait de curieuses inversions de peuplement : montagnes et collines au sol pauvre, occupées par des agriculteurs, avaient des densités de population bien plus grandes que les plaines et grandes vallées au sol riche parcourues par de petits groupes d’éleveurs.
Certains groupes montagnards sont si peu adaptés à la vie en montagne que leur origine semble devoir être recherchée ailleurs. Des détails vestimentaires, et surtout l’ignorance de pratiques agricoles telles que la culture en terrasse dans l’Atlas tellien, amènent à penser que les montagnes ont été non seulement des bastions qui résistèrent à l’arabisation, mais qu’elles furent aussi de véritables refuges dans lesquels se rassemblèrent les agriculteurs fuyant les plaines abandonnées aux déprédations des pasteurs nomades. Si la culture en terrasse est inconnue chez les agriculteurs des montagnes telliennes (alors qu’elle est si répandue dans les autres pays et îles méditerranéens), elle est, en revanche, parfaitement maîtrisée, et certainement de toute antiquité, chez les Berbères de l’Atlas saharien et des chaînes voisines.
Quelles que soient leurs origines, les Berbères qui occupent les montagnes du Tell sont si nombreux sur un sol pauvre et restreint qu’ils sont contraints de s’expatrier. Ce phénomène, si important en Kabylie, n’est pas récent. Comme les Savoyards des XVIIIe et XIXe siècles, les Kabyles se firent colporteurs ou se spécialisèrent, en ville, dans certains métiers. L’essor démographique consécutif à la colonisation provoqua l’arrivée massive des montagnards berbérophones dans les plaines mises en culture et dans les villes. Ce mouvement aurait pu entraîner une sorte de reconquête linguistique et culturelle aux dépens de l’arabe, or il n’en fut rien. Bien au contraire, le Berbère arrivant en pays arabe, qu’il soit Kabyle, Rifain, Chleuh ou Chaoui (aurasien), abandonne sa langue et souvent ses coutumes, tout en les retrouvant aisément lorsqu’il retourne au pays.
Cette disponibilité des masses berbères est d’autant plus remarquable qu’elles constituent la quasi totalité du peuplement, qu’elles soient arabisées ou non. Par leur venue dans le plat pays et dans les villes, les montagnards des zones berbérophones, qui demeurent les grands réservoirs démographiques du Maghreb, contribuent à développer ce phénomène paradoxal qu’est l’arabisation de l’Afrique du Nord. Les pays du Maghreb ne cessent de voir la part de sang arabe, déjà infime, se réduire à mesure qu’ils s’arabisent culturellement et linguistiquement.”
Gabriel Camps
Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, n°35, Aix-en-Provence, 1983, pp. 7-24.
Beethoven a dit,
30-01 à 12:54
Pourriez vous nous parler un peu d’un homme dénommé Witiza s’il vous plait ? Je suis sur que vous le connaissez.
La voix dans le desert a dit,
30-01 à 5:41
Tiens donc, vous revoilà.
Mes recheches concernent les peuples méditerrannéens jusqu’à l’Antiquité, et exclusivement.
Ce cher “Witiza”, que je respecte plus en fonction de sa valeur individuelle qu’en fonction de ses origines, n’a donc rien à voir avec ce post. Ceci dit, je pourrais lui consacrer, il est vrai un autre post, mais pas pour l’instant, et surtout pas sous ce vocable qui lui a servi de nom.
Bref, un tel article est improbable, hautement improbable même, sauf si…. mais on en est pas encore là.
Beethoven a dit,
1-02 à 11:49
Comme vous avez pu le constater me voici de nouveau au rendez vous.
Le “billet electronique” que j’ai posté un peu plus haut était bien entendu une accroche afin que vous me disiez ce que vous m’avez dit. ( aurais-je prédis le coup ? )
Les origines de notre chez Witiza sont bien entendue Wisigothes mais passons sur cette personne de premier plan qui est plus connue sous le nom de St Benoit d’Aniane.
Au travers de mes recherches sur ce peuple et pour faire très vite ( je ne tiens pas à aligner ici toutes mes connaissances , ce qui serait redondant ) ce peuple germanique de souche scandinaves montre une progression assez significative vers l’Ouest dans sa migration.
Installé dans les Balkans ( 376 ) , le flux migratoire s’intensifie vers l’Italie ( 410 ) et continue encore de persévérer en Aquitaine ( 418 ) et se termine enfin en plein milieu de ? … l’Espagne bien entendu et plus precisement là où ils instalerent leur capitale à Tolède.
Voici un bref résumé :
Le royaume des Wisigoths eut d’abord Toulouse comme capitale. Lorsque Clovis battit les Wisigoths à la bataille de Vouillé en 507, ces derniers ne conservent que la Septimanie (correspondant au Languedoc) et une partie de la Provence avec l’aide des Ostrogoths. Les Wisigoths installèrent alors leur capitale à Tolède pour toute la suite. En 575 ils conquièrent le royaume des Suèves (situé dans le nord du Portugal et la Galice). En 711 le royaume est conquis par les musulmans.
Je pense que vous comprenez maintenant où je voulais en venir et j’espere que vous voyez un rapport entre le peuple que je viens d’exposer et celui auquel vous avez consacré un article dessus.
Recevez les salutations de Beethoven le premier des romantiques.
La voix dans le desert a dit,
1-02 à 3:25
Je laisse les biographes avertis, les experts et les admirateurs solitaires s’occuper des Witizas et des Goths en général. (On raconte même qu’un jour, une jeune fille blonde aux yeux bleus, … mais bon passons.)
L’invasion de la péninsule ibérique par les hordes barbares nordiques est une tragédie, du moins pour les autochtones. Cela dit, je ne me penche pas encore dessus, trop pris par ce qui précède cette époque, par les Phéniciens, les Grecs, les mystérieux ibères, les Berbères, l’Anatolie, les Tartessiens, etc…
Chaque chose en son temps…